Expo « Nouveau Noir » Sean Phillips


Une expo : Nouveau Noir, une rencontre : Sean Phillips
Halle Freyssinet, Amiens
jusqu’au 25 juin 2023

À découvrir parmi les nombreuses expositions plus belles les unes que les autres aux rdv bd Amiens : l’exposition Nouveau Noir créée par le Pôle BD Hauts-de-France, une rétrospective non exhaustive mais sélective de l’œuvre des maîtres du récit noir, plus précisément du Neo-noir, je veux de parler de la dream team formée par Ed Brubaker, scénariste américain et Sean Phillips, dessinateur britannique.

La visite de l’exposition commentée par Sean Phillips était l’occasion rêvée pour découvrir leurs méthodes de travail.

La Halle Freyssinet, bel endroit pour une rencontre avec Sean Phillips !

Depuis 25 ans, ils correspondent presque uniquement par mail. Au début, leur interaction se faisait par le biais des éditeurs. Ils ne se voient quasiment jamais : une fois tous les 3-4 ans, tout au plus et ne se sont appelés que 2 fois au téléphone depuis le début de leur collaboration.

Sean Phillips ne reçoit jamais un script complet du scénariste même pour les romans graphiques de 180 pages. En ce moment, il travaille sur un roman graphique qui s’appelle « Where the body was ». On sait que le criminel a tué quelqu’un mais lui à l’heure qu’il est, Sean Phillips ne sait pas encore qui est le coupable. Il aime bien ce procédé parce que finalement, ça lui évite de penser. Quand il dessinait pour Criminal, c’étaient des séries qui duraient sur 6 mois au niveau des scripts et il n’avait pas envie de se dire, dans 6 mois il faudra que je dessine cette scène-là. Au final, ce processus lui paraît juste plus organique.

Le plus intéressant pour lui est de transcrire un script au format de bande dessinée : l’angle de caméra qui va être choisi, la façon de positionner son contenu… Il ne fait jamais de préparation. Il commence à la page 1 et se laisse emporter.

Quant à la présence de champs-contrechamps, il avoue qu’il a la « flemme » de dessiner plusieurs fois les deux personnages au sein d’une même case … Il s’économise.

Pour être au plus juste dans l’expressivité des visages, il part de photos : de lui-même évidemment, mais aussi de son fils Jacob (alors qu’il avait 12 ans) dans Criminal et de sa femme.

Pour Criminal, il a travaillé en tradi sans l’apport du numérique : il utilisait le crayon bleu pour définir le brouillon de la case et repassait dessus en traditionnel et c’est l’encrage qui définissait la finesse. Alors qu’aujourd’hui, il dessine directement en digital, encre en traditionnel et le lettrage est rajouté après à l’ordinateur.

L’exposition

En situant leurs récits à différentes époques, les auteurs parcourent près de 100 ans de l’histoire contemporaine des États-Unis pour mieux nous parler de notre époque.

Ceci est particulièrement bien mis en valeur dès l’entrée de l’exposition grâce à la présence physique des albums mis en correspondance avec les faits historiques marquants évoqués dans leurs récits.

Leur première collaboration entre 2003 et 2005 chez DC Comics donnera naissance à la série Sleeper qui relate les déboires de Holden Carver, un agent secret.

Suivra la série culte Criminal, série en 7 tomes dont le premier parut en France 2007 aux éditions Delcourt et qui ressort aujourd’hui en intégrale en 3 tomes à raison d’un tome tous les 6 mois contenant des bonus inédits (bandes-annonces, articles, coulisses, illustrations). Le tome 3 qui paraitra le 12 juillet de cette année proposera deux nouvelles inédites à propos de la famille Lawless. À la série initiale viennent s’ajouter 3 hors séries à savoir deux courts récits Mes héros ont toujours été des junkies (80 pages) en 2019 et Sale week-end (72 pages) en 2020, et enfin un pavé de 284 pages, Un été cruel paru en 2021.

Nos deux acolytes ont parallèlement collaboré sur Incognito, un polar superhéroïque en 2 tomes en 2010-2011, Fatale une série noire aux accents fantastiques et lovecraftiens publiée en 5 tomes en 2012-2015 et qui vient d’être rééditée en intégrale en 2 volumes, Kill or be killed, un thriller sombre en 4 tomes dont le héros est un jeune adepte du vigilantisme assssinant des criminels et des sales types afin de survivre en 2018-2019 et enfin Reckless la toute récente série en cours dont 4 tomes sont déjà parus qui a pour héros un privé rattrapé par son passé d’étudiant radical dans la Californie des années 80. Le 5ème tome Descente aux enfers paraîtra le 30 aout.

Aux côtés de ces séries, ajoutons 2 one shots Fondu au noir, sublime thriller hollywoodien de 384 pages paru en 2017 et Pulp, un thriller mettant en scène un écrivain de pulps au passé violent paru, lui, en 2021.

L’exposition explore quatre univers : Criminal, Fondu au noir, Kill or be killed et Reckless.

Welcome to Undertow(n) !

L’élément central de l’exposition n’est autre qu’une reconstitution de l’Undertow(n), point de ralliement de tout ce que la ville compte de malfrats où nous sommes accueillis par Jake Brown « La Grogne », son emblématique barman.

C’est l’occasion de découvrir l’univers de Criminal, fresque réaliste noire, très noire, se déroulant dans une ville fictive Center City, terrain de jeu favori de tous les malfrats du coin et dans laquelle braquages, meurtres, trahisons se ramassent à la pelle. C’est aussi la saga d’une famille au nom très évocateur les Lawless sur plusieurs générations dont le destin est étroitement liée à une autre famille les Patterson, sans oublier les Hyde, la famille maffieuse qui a la main mise sur toute la ville. Le concept de base de la série est très simple : Chaque tome peut être lu indépendamment des autres. Le récit se concentre à chaque fois sur un personnage, les personnages secondaires étant appelés à devenir personnage principal dans un volume ultérieur ou pas. Ces personnages centraux évoluent dans le même monde, fréquentent le même bar l’Undertow(n) ancien clandé, tenu par « La Grogne », personnage récurrent et partagent une histoire commune de deux générations de crime. Pour chaque tome, également, cherchez la femme fatale ou non. Ces récits indépendants qui s’enchevêtrent s’éclairent mutuellement et viennent enrichir le portrait des différents protagonistes tout en abordant des thèmes chers aux auteurs : violence, addictions, critique du système, familles dysfonctionnelles…

Le dernier des innocents, avant dernier tome de la série est un hommage aux Éditions Archie Comics qui publient des histoires de romance qui ont donné naissance à la série télévisée Riverdale (2017) que l’on peut retrouver sur Netflix. Dans les flashbacks, on voit le personnage qui se remémore sa jeunesse en prenant les traits d’un personnage dessiné façon Archie. C’est une volonté d’Ed Brubaker parce que lui, Sean Phillips, ne connaissait pas Archie Comics. Ça n’existait pas au Royaume Uni. Alors, il en a beaucoup consulté mais il s’est aussi beaucoup inspiré de la façon dont se faisaient les comics à l’époque, quand il avait 12 ou 13 ans.

Pour Mes héros ont toujours été des junkies, on a une palette différente avec des tons plus pastel avec une dominance de bleu clair et de rose et un encrage plus clair. Par nostalgie, il voulait retrouver cette esthétique des comic romance de ses débuts. Comme il manquait de temps, il a demandé à son fils Jacob de le coloriser. Depuis, celui-ci est devenu le coloriste attitré de tous leurs albums.

Dans Un été cruel ce flashback qui revient sur le passé de Léo, Ricky et Tracy et la génération des pères, on va apprendre ce qui réellement passé cet été 88 où Tegg Lawless dont l’ombre plane sur la série d’origine a été tué. En dépit de la présence du rose, on a un retour à l’esthétique plus noire de la série parce que ce récit, sorte de préquel, s’inscrit à part entière dans cet univers et n’a pas « les petits flashbacks sympathiques du Dernier des innocents. »

Fade out

C’est de Fondu au noir qu’il est le plus fier pour le travail qu’il a effectué en terme de recherche.

Fade out (titre original) est un hommage au cinéma des années 40, à l’époque des grands films noirs, des grands polars qui ont beaucoup inspiré le scénario de Brubacker.

Sean Phillips n’est pas qu’un dessinateur, c’est aussi un peintre qui a beaucoup appris en reproduisant des illustrations un peu rétro dans les magazine des années 50-60.

Il s’est inspiré d’illustrations des années 50 pour retrouver ce côté un peu rétro lors de la réalisation des couvertures.

Ensuite, il a dû retrouver en dessinant ce qu’il avait réussi à créer avec la peinture.

Il a dû adapter son style aux comics américains et trouver une façon de faire des trames, des effets en oubliant la couleur qui aura lieu après pour donner de la masse pour donner une impression plus organique que ce qu’il faisait en peinture.

Fade out est également la première bd qu’il a dessinée en numérique. Il a fallu qu’il s’adapte :  L’approche sur écran peut avoir un rendu différent de l’impression.

La raison pour laquelle c’est son préféré, c’est qu’il a vraiment le sentiment de s’être amélioré en cours deréalisation. C’était peu de temps après Fatale ou Incognito et c’était aussi leur premier one shot. Il y avait un début, un milieu, une fin. Ça ne se finit pas sur un cliffhanger ou sur un tome 2.

Kill or be killed

Comme l’histoire se passe à New York, c’était plus facile pour faire des recherches et reproduire la ville. Il essayé de la détailler un peu plus que dans sa pratique habituelle pour en faire un personnage à part entière.

Ce n’est pas rétro parce que la série se passe au présent, ce qui est plus simple pour lui parce qu’il n’a pas à se donner de challenge.

Il réalise à la peinture les illustrations d’ouverture des numéros avant que la série ne commence une fois qu’il a reçu les idées d’Ed Brubaker pour pouvoir passer directement au dessin sans avoir à se préoccuper de la couverture. Il a une idée générale de ce que ça va être donc les couvertures sont très simples.

Dans Kill or be killed, on croit que le personnage principal a des hallucinations – on ne sait pas d’ailleurs – on sait que ça se passe à New-York avec la police, on sait que c’est un tueur donc on a des teintes assez noires et ensuite la couleur arrive.

Reckless

Reckless, la série en cours : les aventures d’un détective privé dans la Californie des années 80.

Au début Reckless était prévu pour être un comics mensuel classique à la Criminal. Puis ils se sont dit que ce serait mieux d’en fire un roman graphique. Ils ont revu leurs plans initiaux. Concernant le choix de la période des années 80 c‘est parce qu’Ed Brubaker aime bien s’inspirer de son passé. C’est le fils d’un militaire qui a beaucoup bougé de ville en ville et donc visité beaucoup d’endroits différents. Il est né dans les années 70 donc il a grandi et était ado dans les années 80. La seule consigne qu’il a eue pour la création de la Californie dans Reckless, c’est que la Californie soit plus verte parce que si actuellement, la Californie est plutôt un endroit marron et sec, ce n’a pas toujours été le cas. Sinon pour le reste, il fallait trouver des lieux qui évoquent la réalité mais pas entièrement pour ne pas trop versé dans le côté photo documentaire. La plupart des lieux sont basés sur des lieux réels et ce restaurant existe vraiment. C’est plus pour les voitures qu’il s’est permis s’inventer parce que là, c’est plus compliqué de trouver des modèles de voiture précis. Et en général, l’idée c’était plus que ça ait l’air vrai.

Le format roman graphique apporte de la souplesse et du confort par rapport au mensuel.

Quand on fait du mensuel, on est prisonnier du format. Toutes les 24 pages, il faut s’arrêter mettre un cliffhanger. Toutes les 3 semaines, il faut finir le numéro et préparer la couverture suivante.

Alors que les romans graphiques, comme ils n’en sortent que 2 par an, il a juste juste à faire 2 couvertures par an au lieu d’une par mois. Au niveau du rythme, ils ne sont plus prisonniers du fait que chaque chapitre de l’histoire va durer 24 pages. Dans Reckless, on a des chapitres qui durent 7 pages, d’autres 13. Auparavant ils devaient parfois comprimer ou à l’inverse étirer le scénario pour qu’il rentre dans un 24 pages alors que là ils sont vraiment libres de pouvoir accélérer ou ralentir comme ils veulent. Au niveau du format aussi, il peuvent choisir la durée des albums. Les Reckless font 144 pages par tome mais ce n’est pas que 144 pages d’histoire. Donc ils ont plus de marge de manœuvre.

Texte et photos de Francine VANHEE

POUR ALLER PLUS LOIN

Les ouvrages de Sean Phillips et Ed Brubaker

parus aux éditions Delcourt

CRIMINAL

L’intégrale en 3 volumes

Les one shots

KILL OR BE KILLED

RECKLESS

FATALE & INCOGNITO

Intégrale de la série Fatale en 2 volumes

Intégrale du diptyque Incognito

Les one shots

Dessin live

le dimanche 4 juin

Rencontre avec un autre dessinateur britannique :

Charlie Adlard

À venir


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