VINCENT BAILLY
au festival Villers BD 2023
(14 mai 2023)

Bonjour Vincent Bailly. Nous sommes ravis de vous rencontrer au festival Villers bd pour parler de la trilogie Partitions irlandaises dont le deuxième tome vient de paraître.
Après Coupures irlandaises fictionnalisation de l’expérience personnelle de Kris, paru en 2008, vous avez attaqué dès 2016 cette trilogie dont le premier couplet est paru en avril 2022.


Pourquoi ce laps de temps de 6 ans ?
Entre-temps, on a fait plein de trucs qui nous intéressaient. Quand on a fait Coupures irlandaises, moi je connaissais un peu l’Irlande du Nord mais pas suffisamment et ce qui me plaisait dans ce projet, c’est qu’on allait parler plutôt de jeunes français qui découvrent l’Irlande. Donc c’était assez confortable. C’est un projet qui me convenait, vu mon niveau sur l’Irlande à ce moment-là. On a travaillé sur le sujet. Personnellement je me suis un peu plus renseigné. Et puis, la bouteille arrivant, le métier arrivant, on s’est dit qu’on était prêts pour y revenir et que ce serait plutôt pas mal de reparler de l’Irlande à nouveau.
Je pensais aux six ans entre le projet de Partitions irlandaises et la parution du premier tome parce que je crois que le Brexit vous a un petit peu perturbé, non ?
Oui. On avait envie de revenir en Irlande, en Irlande du Nord. Pour le coup, on en parle un petit moment avec Kris mais il y avait quelques projets à terminer d’un côté et de l’autre. Il y a un moment, on va pour finaliser le projet, on le propose à l’éditeur et puis arrive un évènement qu’on n’attendait pas du tout, donc le Brexit. On était sur une histoire contemporaine donc c’est quelque chose qu’il a fallu intégrer, que Kris a intelligemment intégré évidemment. On s’était aussi posé la question pour tout dire pour le tome 2 sur le confinement. On s’est demandé si on allait dessiner des gens avec des masques puis on s’est dit que ça ne serait pas très glamour, ce serait plus compliqué et que ça ajouterait encore une couche à la narration donc finalement on a un peu ignoré 2020 et le confinement.
« Toutes les histoires sont des histoires d’amour ou de guerre. A Belfast, elles sont les deux. »
Cette phrase qui s’inscrit en sous-titre des deux tomes déjà parus annonce d’emblée la couleur. Partitions irlandaises, c’est du Shakespeare à la sauce Kris/Bailly. Roméo et Juliette à Belfast. Éros et Thanatos. Roméo, c’est Tim, fils de paramilitaire protestant mort au combat dans les années 2000. Juliette c’est Mary issue d’une famille catholique dont les parents militaient au sein du Sinn Féin voire de l’IRA. On comprend vite que la fiction est un prétexte pour revisiter l’histoire de l’Irlande du Nord et qu’histoire familiale et histoire nationale vont avoir des répercussions sur le présent et l’avenir de nos Roméo et Juliette irlandais.
Alors dans le premier tome qui se déroule entièrement en 2019, la romance va peu à peu basculer vers le récit noir, le thriller politique. Le second, mêlera histoire actuelle et histoire familiale (au pluriel) dans les années 90 au moment du processus de paix.
Oui, il y a tout ça dans ce premier album. On voulait un petit peu toutes ces choses : toute l’Irlande du nord, toute son histoire et tout le poids de son histoire. On avait envie d’un petit couple. On insiste beaucoup sur Roméo et Juliette mais c’est ça de toute façon. Lui est protestant et elle catholique ne sachant pas au départ que l’autre est de l’autre bord. C’est une très belle relation romantique qui démarre avec le poids de l’Histoire et surtout de l’histoire familiale qui fait que ça impacte évidemment leur histoire personnelle et c’est ça qui était intéressant sur l’album et c’est ça qu’on a mis en avant en particulier sur ce tome 1. On est sur d’autres choses sur le tome 2. On remonte dans l’histoire familiale et dans l’histoire de l’Irlande et ce sera sûrement un peu différent avec le tome 3.
D’ailleurs ça paraît déjà dès les couvertures.
Quand on regarde la couverture du tome 1, ses tons chauds, lumineux, Tim et Mary souriants, ça met clairement en évidence la romance. Alors que quand on prend le tome 2 avec ses tons froids ou plus sombres, deux personnages masculins, dont l’un porte un t-shirt à l’effigie du drapeau britannique, l’autre a un visage fermé, la présence d’un poing levé, d’un enfant à leur côté, tout ça indique clairement qu’on va changer et d’époque de de registre.


Oui clairement. Le projet de départ, c’est quand même de parler de l’Irlande, de son histoire, de remonter les trente dernières années. On continue ça dans le tome 2 et c’est quelque chose qu’on va confirmer dans le tome 3 tout en s’intéressant évidemment à note couple Tim et Mary mais voilà : Comme souvent avec Kris, ce qu’on aime bien faire, c’est la petite histoire des gens dans la grande histoire. C’est ce qu’on fait à nouveau avec notre couple et c’est ce qu’on va creuser encore probablement si on continue à bosser ensemble.
Partitions irlandaises avec ses premier couplet, deuxième couplet et refrain, comme pour Coupures irlandaises, vous avez joué sur la polysémie du titre. On aurait pu s’attendre à ce que le refrain se situe entre le 1er couplet et le 2ème couplet. Or, il est dévolu au troisième tome de la trilogie. Pourquoi ce choix ?
Ça faudrait poser la question à Kris. En fait, on a pas beaucoup discuté. Je trouvais l’idée intelligente, donc ça me plaisait. C’est lui qui a déterminé ça. On a pas mal cherché surtout pour le titre. C’est vrai que Partitions irlandaises, ce n’est pas venu tout de suite. Dans un premier temps, on était très amoureux d’une chanson « Song about a bad girl » donc l’un des premiers titres ressentis c’était « Bad girl », ce qui n’était pas forcément parlant peut- être ou pas suffisamment positif tout simplement donc on a continué à chercher. C’est vrai que Partitions irlandaises résonnait avec ce qu’on avait déjà fait – Coupures irlandaises – donc c’était finalement un très joli choix. C’était une idée de Kris. Voilà.
Dans ce deuxième couplet, Tim déclare « Ça fait 20 ans que je vis avec le fantôme de mon père et ce n’est pas un héritage que j’ai envie de transmettre »
Partitions irlandaises n’est-ce pas aussi ça : la relation père fils, les traumas transgénérationnels : répéter ou pas les erreurs du père ?

Oui bien sûr. Là pour le coup, ça traverse toute la série, tous les albums. On se met toujours un peu à la place de nos personnages ; j’imagine qu’il y a cette lourdeur à vivre en Irlande du Nord, être à Belfast en particulier et avoir ce poids familial et ce poids de l’Histoire ? C’est ce qu’on imagine nous en tant que fabriquants d’histoire. C’est ce qu’on a travaille et qu’on a mis évidemment dans la bouche de Tim.

La question qui se pose à la fin de ce deuxième couplet est la trame même du récit : comment échapper au poids de l’histoire familiale et nationale ? Y parviendront-ils ou pas ? Aurons-nous la réponse ?
On est en train de démarrer le 3ème couplet avec Kris. On se laisse toujours un petit peu de possibilité avec Kris de faire évoluer l’histoire donc finalement on sait où on va bien évidemment. On en a parlé et je nous fais confiance pour savoir terminer une série, ce qui n’est pas toujours facile mais on est juste au début du tome trois donc on en dira un peu plus éventuellement plus tard.

Quittons le domaine de création pour aborder celui de la transmission. Fin mars de cette année, vous êtes parti une semaine avec des élèves de Première du lycée Georges de la Tour de Metz pour un séjour d’une semaine en Irlande. Au programme : carnets de voyage et aquarelle. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette expérience enrichissante je pense pour les élèves, comme pour vous ?
C’était enrichissant évidemment pour tout le monde. Je vous montre un carnet éventuellement ça va être drôle. J’ai fait en fait des ateliers d’aquarelle avec ces ados du lycée Georges de La Tour. On a fait quatre séances avant donc d’aller en Irlande sur du carnet de croquis, sur du carnet de voyage, sur l’aquarelle. Ce sont des élèves qui pour la plupart sont soit en langues soit en spé arts plastiques Ils m’ont intégré en fait au voyage scolaire et donc j’ai eu la joie et l’avantage d’aller avec eux pour faire quelque chose que je ne fais finalement pas tant que ça : du carnet d’aquarelles et finalement sur une Irlande que je n’avais encore jamais visitée jusque là, donc d’une pierre deux coups. Quelque chose d’agréable évidemment humainement et à titre personnel parce que j’allais pouvoir aller chercher un petit peu de documentation et puis pour le coup quelque chose qui va rester parce que ces ambiances, ces aquarelles là … ici les 2 professeurs avec qui je suis parti… tout ça était riche et m’a fait une belle expérience et un bel objet.
C’était votre premier séjour en Irlande, comme vous venez de le dire. Pensez-vous que cela va avoir une influence sur votre dessin pour le troisième tome ?
Oui, carrément. Cette scène-là … on a donc Frankie, notre chauffeur de bus C’est un pub de Derrick que j’ai refait en fait, dont je me suis inspiré. Ce n’est pas tout à fait la même chose mais cette ambiance, en particulier les jaunes, ce sera dans le tome 3 : c’est la 3ème planche. Donc j’ai déjà utilisé de ce matériel et des phots évidemment qui ont été prises sur place.

Kris dit avoir découvert les photos de Nick Hedges lors de recherches iconographiques pour le tome 3 qui remontera lui à la fin des années 60 et au début des années 70 au moment où ce qu’on a appelé les Troubles commencent. Avez-vous d’autre références ?
Je vais chercher beaucoup, beaucoup de choses moi aussi sur Internet. Les références, elles sont multiples en fait. Je n’ai pas un nom en particulier. Mais oui, la richesse de l’époque, c’est qu’il y a un gros fond iconographique qui peut nous permettre de voir comment était un pays à une époque. Je dessine de loin quelque chose que finalement on n’a jamais visité. Moi je suis assez vieux pour avoir connu le moment où on avait juste une carte à la médiathèque pour aller chercher la doc et oui il y a une vraie richesse à ce niveau là. Donc il y a beaucoup de documentation que je vais chercher. Je n’ai pas de nom en particulier.
Vous disiez aussi que vous avez animé quatre ateliers avec les élèves avant de partir en Irlande. Est-ce que vous animez d’autres ateliers régulièrement ?
Je le fais particulièrement de façon hebdomadaire les jeudis matins avec des ateliers en prison à Queuleu à Metz. Ça, je le fais depuis longtemps, sept ans à peu près. Et puis de temps en des temps avec des scolaires des ateliers plus rigolos éventuellement sur du fantastique ou même du manga. Donc je fais ça assez régulièrement.
D’autre projets ?
On verra bien. On parle un petit peu avec Tristan Thil d’autre chose ensuite. Évidemment avec Kris, on vérifiera aussi les envies au fur et à mesure. Mais bon, on a a encore un album à faire. Et puis, on rentre un petit peu dans le moment où on va défendre l’album, le tome 2 donc il y a une petite tournée de prévue, on vient en festival …
Et bien merci beaucoup.
Merci à vous
Interview de Francine VANHEE


