BÉA WOLF


Béa Wolf

Béa Wolf
Scénario : Zach Weinersmith
Traduction : Aude Pasquier
Dessin : Boulet
Éditeur : Albin Michel
208 pages
Prix : 21,90
Parution :  22 mars 2023
ISBN 9782226479235

Ce qu’en dit l’éditeur

Découvrez les exploits de la fière Béa Wolf, porte-drapeau de la cabane Coeur-d’arbre!

La cabane de Coeur-d’arbre est un sanctuaire créé par des enfants infatigables qui passent leurs journées à jouer, à manger des sucreries, à faire des bêtises et à repousser l’ombre de l’âge adulte. Mais un jour, leur sinistre voisin Grindle s’attaque à Coeur-d’arbre et transforme une dizaine d’entre eux en adolescents boutonneux ! Les survivants du premier assaut réclament un nouveau champion capable de les protéger… Ils ont besoin de Béa Wolf !

Connaisssez-vous Béa Wolf ? Pas Beowulf mais Béa Wolf ! Encore que … toute ressemblance de Béa Wolf avec Beowulf n’est pas forfuite. Béa Wolf, c’est une superbe adaptation à destination de la jeunesse de Beowulf, l’un des plus anciens poèmes épiques de la littérature anglo-saxonne. L’Américain Zach Weinersmith a signé le scénario et le Français Boulet la partie graphique de cette réécriture et je dirai même plutôt recréation de Beowulf, parue simultanément aux États-Unis chez First Second Books et en France aux éditions Albin Michel en mars dernier.

Once upon a time

En ce temps-la, les enfants d’antan étaient de véritables chenapans, bravant les parents, faisant fi de toute autorité. C’est alors que Carl, âgé de quatre hallowweens seulement, découvrit un trésor qu’il convertit en moult confiseries et autres jouets qu’il partagea royalement avec les autres enfants. Et durant les hallowweens qui suivirent, au royaume de Carl, ce ne furent que jeux, agapes de gâteaux et autres gâteries, espiègleries, batailles victorieuses contre les clans adverses jusqu’au jour où trois poils au menton firent leur apparition. C’en était fait du règne de Carl… La couronne passa alors de tête en tête pour atterrir sur celle de Roger qui projeta de construire une cabane, véritable forteresse nichée au sommet d’un chêne pour abriter leurs festivités. Ainsi s’érigea la cabane de « Coeur-d’Arbre ».

Et jusque tard dans la nuit, ce n’étaient que cris, fêtes, chansons à la gloire du bon roi Roger au grand dam du voisinage et tout particulièrement de leur sinistre voisin Grindle.

Excédé par le bruit, le triste sire décida de passer à l’action. Son arme ? Son doigt !

Il lui suffisait de toucher du doigt un enfant pour que celui-ci se métamorphose en adolescent boutonneux ou adulte ennuyeux. Et ce fut l’hécatombe !

C’est alors qu’en provenance du Donjon de Heidi, auréolée de la gloire de ses victoires, la valeureuse Béa Wolf vint à la rescousse …

Quand un blogueur BD, rencontre un autre blogueur BD

Ce projet un peu fou d’adapter Beowulf pour les enfants est venu de Zach Weinersmith, créateur du blog BD Saturday Morning Breakfast Cereal, (SMBC Comics) qui, aimant beaucoup cette légende, s’est alors tourné vers Boulet, qui s’est fait connaître dans les années 2010 par son blog BD Bouletcorp pour la partie graphique.

Les deux auteurs se connaissent depuis longtemps.

Si c’est là leur première collaboration dans le domaine du 9ème art, ce n’est toutefois pas le premier livre réalisé ensemble. Boulet avait illustré en 2015 « Augie and the Green Knight », un livre jeunesse écrit par Zach malheureusement inédit en France.

Et Boulet n’aurait pas pu passer à côté sinon il l’aurait regretté toute sa vie. Pourquoi ? Outre le défi graphique que cela comportait, à cause du ton employé : un ton extrêmement sérieux pour un récit drôle et décalé.

De Beowulf à Béa Wolf

Nos duettistes ont réussi la prouesse d’adapter ce récit en le rendant accessible aux enfants dès l’âge de huit ans. Pour ce faire, il fallait le transposer dans un autre univers. Quoi de mieux que celui de l’enfance ? Alors exit Grendel le troll arracheur de tête se repaissant du sang des guerriers vaincus, place à Grindel, cet individu aigri transformant les enfants en adultes. Dans les deux cas, il est question de mort, littéralement dans la légende, symboliquement dans la bd à travers le passage à l’âge adulte vécu comme une mort par les enfants.

Le texte originel est traversé de plusieurs influences : la bible, les récits anciens tirés de la Grèce et la Rome antique, la mythologie scandinave. Béa Wolf est traversé par de nombreuses références à la littérature enfantine notamment dans le choix des prénoms. Si l’on prend par exemple Wendy, Becky … comment de pas songer à Peter Pan et à Tom Sawyer ? Sans oublier Le donjon de Heidi.

Boulet lui, donne une autre explication pour le choix des prénoms.

Allitérations, assonances et autres kennings

Alors il y a le fond bien sûr, mais il y a aussi la forme. Non seulement la trame du récit est conservée mais aussi la forme. On ne parle pas de chapitres mais de stances donc on est bien dans le domaine de l’épopée poétique. Le texte de Zach Weinersmith à l’écriture ciselée restitue la musicalité de la langue à travers de nombreuses assonances et allitérations, de kennings à l’instar du texte originel. La traductrice Aude Pasquier a fait un travail formidable en veillant à ce qu’en passant de l’anglais au français, rien ne soit « lost in translation ».

Répondant au seul desiderata de Boulet concernant la traduction, elle a conservé un langage soutenu. Cela paraissait essentiel aux deux auteurs. N’oublions pas qu’au départ Zach a écrit ce livre pour le lire le soir à sa fille. Béa Wolf a donc été conçu pour la lecture à voix haute de l’adulte à destination de l’enfant, perpétuant ainsi la tradition de l’histoire du soir, la question de compréhension du vocabulaire étant résolue par les explications données par l’adulte. Autre tradition, que j’ai eu plaisir à retrouver, l’emploi du passé simple comme temps de narration.

La narration graphique

« Je voulais que ce soit un livre qui puisse se lire uniquement visuellement ou qui puisse se lire uniquement par le texte et que l’ensemble des deux soient la meilleure formule.« 

Il fallait ensuite traduire tout cela graphiquement et je dois reconnaître que c’est une totale réussite. Ça fourmille de détails et pourtant ça ne gêne en rien la lisibilité du récit. Exit les bulles, Boulet n’en voulait pas. Plus qu’une bande dessinée proprement dite, on tient entre les mains un album hybride qui tient également du conte illustré, rappelant en cela les premières bd. Ce côté « old school » auquel vient s’ajouter le côté gravure du dessin colle parfaitement au genre du récit épique.

Le dessinateur a misé sur le pouvoir évocateur de l’image pour que l’enfant se remémore le texte entendu.

Le défi du dessin

Ce qui peut surprendre, c’est que passée la splendide couverture en couleurs, on pénètre dans un univers en noir en blanc. Mais quel noir et blanc ! Son trait charbonneux bourré d’énergie, son faux crayonné réalisé numériquement, sa composition dynamique, tout contribue à sublimer le récit.

Il a réussi à traduire graphiquement diverses influences de façon très subtiles dont beaucoup sont liées au monde de l’enfance.

Les costumes sont constitués d’un joyeux méli-mélo de pièces de récup, comme peuvent l’être les déguisements composés par les enfants eux-mêmes en fonction de ce qu’ils ont sous la main.

Il a également mélangé les genres. À certains moments, c’est très cartoonesque ; à d’autres, on lorgne plutôt du côté du manga …

Si les gamins ont de bonnes bouilles rondes, les ados et adultes se voient offrir un tout autre traitement.

Et puis, surtout, il y a l’horrible Grindel qui, lui, est absolument terrifiant.

Semblant sorti de l’univers de Tim Burton, son corps extrêmement mouvant se déforme allant jusqu’à prendre l’apparence d’une araignée prédatrice. Boulet a voulu en faire un vrai méchant qui fasse vraiment peur et que la peur ne soit nullement édulcorée. Alors, pour lui, exit l’humour.

« Mais cette histoire là, ce sera pour une autre fois. »

Béa Wolf ne couvre que la première partie des aventures de l’épopée de Beowulf qui en comprend trois. Après avoir affronté Grendel, il va affronter sa mère puis un dragon. Au vu de l’ébauche de la deuxième partie qu’on trouve en fin d’album, on pourrait s’attendre à une suite. Mais ce n’est pas à l’ordre du jour dans l’immédiat.

Alors après

L’auteur complet de Notes (11 volumes chez Delcourt), le dessinateur, à partir du tome 5, de Donjon (Delcourt) scénarisé par Lewis Trondheim et Joann Sfar, le scénariste pour Pénélope Bagieu de La page blanche ou de la série Bolchoï Arena (Delcourt) pour Aseyn a été ravi de revenir à la bd jeunesse qu’il a pratiqué à ses débuts notamment pour le magazine Tchô. Et outre la poursuite de son travail de scénariste de Bolchoï Arena, il va continuer à œuvrer dans le domaine de la bd jeunesse puisque va sortir chez Glénat en 2025 l’intégrale en 3 volumes, de sa toute première série Raghnarok, le troisième volume sur lequel il est en train de plancher étant inédit.

La postface écrite par Zach Weinersmith, toujours à destination des enfants mais aussi des parents, illustrée par Boulet apportant de nombreuses explications sur la composition de Beowulf est absolument pasionnante. Tout, depuis l’incipit de George Orwell jusqu’à la postface, est à l’unisson pour faire de Béa Wolf une magnifique ode à l’enfance. Magistral !

Les extraits sonores sont tirés de l’interview de Boulet réalisée durant le deuxième temps fort des Rendez-vous de la BD d’Amiens.

POUR ALLER PLUS LOIN

« Dans Notes, vous trouverez sous la forme de billets d’humeur de nombreuses réflexions sur la vie quotidienne, la musique, la télé, les auteurs de BD, la nourriture en général et la péremption en particulier, sur le sexe et un peu sur Mireille Matthieu. Toutes ces réflexions sortent de mes carnets à dessin et servaient à alimenter un blog ouvert en 2004 sous les conseils de mes amis (Ils trouvaient que – je cite – ‘ce serait quand même plus pratique que tes p*** de mails groupés qui pèsent trois tonnes’). Ce premier tome est une compilation de la première année, les autres suivront sous peu. » Boulet


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