Matthias Lehmann
à la librairie La Parenthèse
Livre sur la Place (08 septembre 2023)


Matthias Lehmann, bonjour. Nous sommes ravies de vous rencontrer au Livre sur la Place. Alors nous allons parler bien sûr de votre dernier album qui vient tout juste de paraître, Chumbo, une monumentale fresque familiale et historique qui s’étale sur soixante-dix ans. Sur plus de 300 pages, on va suivre le destin d’une famille déclassée de Bela Horizonte ballottée par les soubresauts de l’histoire notamment à travers l’impact qu’a eu la dictature sur cette famille et à travers elle sur la population brésilienne. Comment est né ce projet ?
En fait, c’est un projet que j’ai commencé il y a 4 ans, fin 2019 mais c’est quelque chose qui était en germe quand même quelque part dans ma tête il y a déjà presque une quinzaine d’années puisque c’est un sujet qui se base quand même sur des choses très personnelles, familiales et tout ça. Donc j’avais ça en tête mais j’avais du mal à me lancer dans le projet et ça s’est fait, voilà, en 2019, fin 2019.
Un rapport avec l’arrivée de Bolsonaro au pouvoir ? Est-ce que ça a été un élément déclencheur ? Un déclic ?
Je pense que ça fait partie de différents déclics mais ce n’est pas aussi simple. Il y a eu plein de raisons et même parfois des raisons purement pragmatiques, prosaïques de travail, de survie aussi parce qu’il faut avoir des projets pour pouvoir ensuite les proposer aux éditeurs pour pouvoir aussi avoir des aides, etc… Et c’est effectivement l’arrivée de Bolsonaro à la présidence de la république qui m’a quand même beaucoup motivé pour faire un récit comme ça, qui revient sur l’histoire et notamment l’histoire de la dictature. Il y a eu des choses qui ont été niées pendant son mandat et qui ont laissé des traces assez indélébiles dans la société brésilienne. Effectivement, ça faisait partie des choses qui me motivaient.
Ce que j’ai particulièrement apprécié dans votre album, c’est qu’on est vraiment bien loin des clichés habituels sur le Brésil : Soit la carte postale idyllique du genre Copacabana, Caranaval de Rio ou à l’opposé le côté misérabiliste avec les favelas. Vous faites véritablement vivre le Brésil car outre l’histoire du pays, on va découvrir sa culture à travers la cuisine, la musique, la littérature, l’architecture aussi sans oublier l’inénarrable loterie des animaux Cela a dû vous demander un travail colossal. Comment avez-vous procédé, déjà pour réunir toutes ces informations, et ensuite pour faire le tri?

Moi, j’ai la double nationalité française et brésilienne et j’ai passé ma jeunesse à aller au Brésil … mon enfance, tous les ans, voir ma famille, etc… Même si j’ai grandi en France, c’est quand même quelque chose qui était très présent. On a la double culture, mes sœurs et moi. Notre mère qui est brésilienne nous a transmis aussi tout ça, cet amour aussi du pays et de cette culture. Vous parliez de nourriture mais c’est vrai que moi, quand j’étais petit, je ne mangeais pas la même chose que mes camarades de classe. En fait, à la maison, on mangeait surtout des plats brésiliens. On était dans un univers parallèle : c’était l’univers brésilien au sein d’une famille seine-et-marnaise. Donc, vraiment rien à voir. J’imagine que peut-être c’est un réflexe aussi qui est né de cette expérience de vie-là : c’est qu’il y avait une espèce de volonté de reconstituer un peu le Brésil et peut-être que j’ai poussé ça à son paroxysme en faisant Chumbo. Moi, j’avais bien sur des intuitions, des souvenirs mais qui avaient besoin d’être consolidés aussi, parce que la bande dessinée c’est quand même un médium très visuel donc on est quand même obligé aussi de retrouver les références visuelles. Donc voilà, j’ai fait beaucoup de recherches graphiques, de photos anciennes mais aussi bien sûr historiques d’où des lectures, beaucoup de lectures pour emmagasiner un maximum de choses. Et après, évidemment, à un moment donné, il faut faire le tri parce c’est une question presque de survie quand vous avez accumulé trop de choses. Il y a un moment donné, il faut sélectionner. Et puis je pense qu’une bande dessinée n’a pas non plus vocation à être totalement exhaustive sur l’histoire d’un pays, c’est à peu près impossible. Donc il fallait aussi choisir d’axer avant tout le récit sur la famille, sur ma ligne directrice fictionnelle qui était vraiment principale. Donc voilà il y avait un dosage à faire sur les informations que j’avais accumulées.
Parlons à présent de votre patte graphique. On la reconnaît bien : Le noir en blanc, les hachures, la composition tout à faire originale de vos planches. Quels sont les artistes qui vous inspirent ou vous ont inspiré?

Oh là, ils sont très très très nombreux. Mais moi, je vais dire que sur ce projet-là, il y avait un livre qui m’a accompagné tout au long de ce récit, enfin tout au long du travail sur ce récit. C’est un livre de deux graphistes brésiliens qui s’appelle La ligne temporelle de l’histoire du graphisme brésilien. C’est un livre très intéressant, c’est une somme. C’est un livre qu’on ne trouve plus parce que malheureusement l’éditeur n’existe plus. C’est un très beau livre qui fait, décennie par décennie, l’histoire du graphisme brésilien qui est très riche que ce soit dans la presse, dans l’édition, etc… Donc ce livre m’accompagnait. C’était vraiment une source de documentation mais d’inspiration aussi. Ce n’était évidemment pas ma seule source de documentation mais ça m’ouvrait des pistes : Je me disais « Ah tiens, il y a ça, ça, ça … des fois dans la publicité … les logos types, tout ça … » c’était très intéressant : ça m’ouvrait des pistes et j’ai cherché un peu partout à partir de là.
Après moi, à titre personnel, j’ai grandi dans la bande dessinée. Quand j’étais petit, je lisais les auteurs franco-belges classiques. Bien sûr j’ai biberonné un peu les Tintin et tout ça mais j’étais un grand fan de Franquin. Pour moi, c’était un peu le meilleur dessinateur du monde, comme pour beaucoup de gens. Moi je dis toujours, c’est un peu un gimmick, moi c’étaient les 3 F quoi Franquin, Fred et F’murr. c’étaient un peu mes idoles, je pourrai dire ça. Relire en fait les mêmes livres pendant des heures. Et après, à l’adolescence, j’ai commencé à m’intéresser un peu plus à la bande dessinée américaine alternative et je pense que c’est Art Spiegelman et Maus qui m’ont fait basculer en fait parce que mes parents m’ont offert Maus à l’âge de 14 ans à mon anniversaire. Ça a été une claque monumentale et ça m’a amené vers une bande dessinée américaine un plus underground. Alors là évidemment il y a Robert Crumb qui a eu aussi une grande influence mais aussi des auteurs, des autrices comme Julie Doucet par exemple qui a été présidente à Angoulême. Et moi, je me suis mis à faire du fanzine quand j’étais adolescent au milieu des années 90. J’ai commencé à aller au festival d’Angoulême, tout ça. J’allais à une librairie à Paris qui s’appelle Un regard moderne qui est un peu un repère de l’underground international et là le libraire Jacques Noël qui est décédé depuis quelques années malheureusement mais enfin Jacques, quand j’arrivais, il me sortait plein de bouquins…

J’ai commencé à aller là-bas à 16 ans, donc voilà, il a fait un peu aussi ma culture graphique. Si je faisais la liste de tous les auteurs, il y a des gens comme Julie Doucet, Daniel Clowes, Charles Burns qui font vraiment la différence. Et après, moi par ailleurs, j’avais un goût pour la gravure donc j’ai fait beaucoup de carte à gratter dans ma vie. Ce n’est pas vraiment de la gravure mais c’est assez proche aussi. J’aimais aussi beaucoup la gravure sur bois de bout fin XIXe. On faisait un peu des demi-teintes avec des petits traits tout ça, ça c’est resté en tout cas.
D’autre part, la composition de l’album est extrêmement variée et riche. Au récit vont se mêler des reproductions d’articles de journaux, d’affiches, de dessins satiriques aussi, qui ancrent encore plus, je trouve, l’histoire dans la réalité. Comment avez-vous procédé pour les inclure dans vos planches ? Est-ce que vous avez fait du collage ? Est-ce que c’est fait numériquement ? Vous travaillez en tradi ou en numérique ?
Moi je travaille en traditionnel, pur et simple. Du coup, tout est fait directement sur les planches.


Et c’est vrai que toute cette matière, toute cette documentation visuelle que j’avais accumulée, en fait, quelque part, c’était devenu une espèce de matière avec laquelle j’avais envie de travailler comme si c’était un médium en soi, comme si c’était un pot de peinture dans lequel j’allais tremper mon pinceau et aller chercher, mélanger les idées, des choses comme ça. Et donc ça s’est fait un peu naturellement, ces espèce de compositions par rapport à des unes de journaux par exemple ou des publicités. Je reprends une publicité et je vais inclure un élément narratif, enfin du récit à l’intérieur de la publicité. Évidemment c’est des choses que j’ai dû voir ailleurs, j’en suis conscient, mais c’est venu un peu naturellement dans le cours du travail.
Il y a un gros travail sur le lettrage aussi. (Ah oui, oui) Sur le lettrage … Prenons les articles de journaux déjà. Vous avez tout reproduit à la main ?
Oui, je me suis bien amusé.
Oui, je pense. Pas de problème de vue ?
J’ai perdu quelques points de vision et j’ai dû me faire faire des lunettes,





Et puis il y a également l’importance accordée à la typographie. Quand on prend toutes les têtes de chapitre, le mot Chumbo est à chaque fois écrit sous une forme différente.
Ça, c’est vraiment le côté américain.
Pour terminer, j’aimerais qu’on s’arrête un peu sur la couverture, un petit bijou de composition, elle aussi. Le titre, drapeau du Brésil oblige, s’inscrit dans un losange. Présence du vert bien sûr, du noir évoquant la dictature et plus particulièrement la torture sous les traits de Porfirio, Mais le rouge ?
Moi en fait , c’est simple. Le vert pour les militaires, le rouge pour les communistes.
Et puis en haut, on retrouve les deux générations, les parents d’un côté
et les sœurs de l’autre

Cette composition résume un peu tout l’album et est d’une grande richesse…

Il y a eu des discussions avec Casterman et notamment le directeur artistique. On cherchait des pistes et en fait il y avait cette idée du losange qui était présente parce que … comment rattacher un peu au Brésil mais sans trop non plus exagérer le truc parce que je n’avais pas envie d’entrer dans le code couleur absolu où on aurait eu du jaune, du bleu, du vert sur la couverture. Mais c’était intéressant ce losange, d’autant qu’à l’intérieur du récit, il y a une séquence où il y a aussi un losange en milieu de page et donc j’aimais bien cette idée.
Chez Casterman, ils m’avaient demandé si je ne pouvais pas faire une couverture avec un peu tous les personnages quoi tout ça. Au départ, j’étais un peu réticent puis finalement, je me suis dit « Ah tiens en mettant la tête du personnage comme ça, mais un peu décalé par rapport aux autres … » Donc il y avait vraiment un truc de composition et en plaçant les choses comme ça … Au début, je voulais juste qu’il y ait la tête mais pas son corps. Alors ça, ça ne passait pas trop alors j’ai rajouté le corps, enfin voilà juste la veste, les épaules (la veste verte) oui c’est ça . Ça marche assez bien et en même temps je trouvais que ça faisait référence aussi à des couvertures de livres brésiliennes qui m’avaient inspiré aussi sur la composition de certaines pages tout en faisant aussi référence aux couvertures Casterman « old school » avec la bande en dessous. J’aime bien rajouter un maximum de références là ou je peux.
Et il y a même une double mise en abyme à l’intérieur du récit, c’est par rapport à l’écrivain. Mise en abyme par rapport à votre propre oncle qui a inspiré Severino et par rapport à vous. Il y a un petit peu de vous aussi.
Oui bien sûr. Ma compagne me dit qu’il me ressemble. Je trouve aussi mais je n’osais pas le dire. À chaque fois je dis « non non« , je me défends un peu. Physiquement, il y a peut-être un petit quelque chose. Je pense que c’est les cheveux, le front. Mais après, justement cette mise en abyme est d’autant plus forte que je pense que mon oncle a été une personne comme ça qui m’a beaucoup influencé quelque part ; pas de manière très claire mais quelque part il a un peu poussé, participé à pousser ma vocation. Après, il n’y a pas que mon oncle parce que chez moi, mon père a toujours fait de la peinture et quand on était petits, il y avait une pièce qui était dédiée au dessin qu’on appelait la salle de dessin. Il y avait mon père qui peignait, ma sœur qui dessinait, moi aussi. Donc vraiment, on a baigné là-dedans. Quant au côté écrivain, je pense que je me suis aussi un peu identifié à son parcours et tout ça et là, en faisant le livre, oui clairement bien sûr. Moi, je me projette. Il y a des, moments où le personnage dit « oui, moi j’ai un chapitre à finir » et moi, au moment où je l’ai écrit j’étais en retard pour mon rendu chez Casterman, il y avait un peu de ça. C’est sûr que c’est assez proche comme expérience.
Je vous remercie beaucoup de nous avoir accorder un peu de votre temps.
C’est moi, avec plaisir.
Interview de Francine VANHEE











