Interview Romain Dutreix : Mamie n’a plus toute sa tête
à la librairie La Parenthèse, Nancy
14 juin 2024

Bonjour Gérard, pardon, Romain Dutreix. Je suis ravie de vous rencontrer dans ce lieu que vous connaissez bien, la librairie nancéienne La Parenthèse à l’occasion de votre dernier album qui vient de paraître chez Dargaud « Mamie n’a plus toute sa tête ». Et quand Mamie perd la tête, elle la fait perdre aussi à ses visiteurs et ce littéralement. Alors Romain que se passe-t-il avec votre mamie ? Et comment ce récit est-il né dans votre esprit ?
Ça m’est venu suite au décès de ma grand-mère, l’idée d’écrire un bouquin. Elle est morte en 2012 et à la fin de sa vie elle avait une forme de démence sénile. Elle est morte à 98 ans. Elle est morte très âgée, elle avait une forme de démence sénile à la fin et donc elle avait un certain nombre de symptômes que j’ai remis dans l’histoire mais j’ai juste poussé le curseur un peu plus loin pour rendre la chose exploitable dans une histoire de fiction humoristique.
Donc c’est le décès de votre grand-mère qui vous a incité …
Oui sa maladie et son décès. Ça faisait une douzaine d’année que j’y pensais.

C’est vrai que sous l’humour – c’est hilarant du début à la fin – vous abordez un sujet beaucoup plus sérieux qui est justement la perte de contact avec la réalité des personnes âgées, leur maintien à domicile ainsi que les répercussions sur leurs proches…
Oui, c’était un peu ça l’idée. C’est le fond et la forme qui se sont influencés mutuellement puisque c’est quand j’ai choisi d’aborder ça sous un angle humoristique et fictionnel et donc de mettre un élément macabre dedans que la simple logistique du scénario faisait que la grand-mère ne pouvait pas se débarrasser des corps toute seule et éviter l’enquête de la police et que la perte de contact avec la réalité comme vous dites a aussi un impact sur l’entourage qui doit s’adapter en conséquence. J’ai bien vu ça dans ma famille ou chez d’autres gens que je connais qui ont été confrontés à des problématiques similaires; c’est à dire que ça a un gros impact sur l’entourage qui doit repenser toute son organisation, toute sa vie en fait en fonction de ça. Donc là ça permettait d’aborder ça aussi.
D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que vous vous mettez en scène. Vous vous mettez souvent en scène dans vos récits. Je pense notamment à ce que vous avez fait avec La Parenthèse dans Groupies, Traquemarge et les 2 courts récits de Quartiers libres et de l’album des 40 ans de la librairie.


Oui c’est vrai.
Pourquoi ce choix ?
Parce que ça permet de parler de façon plus naturelle de choses …
C’est plus naturel, plus vivant…
Oui, c’est comme Stéphane [NDLR Stéphane Godefroid, libraire à la Parenthèse] me disait tout à l’heure très justement « On ne peut pas te reprocher de te moquer des autres si tu te moques aussi de toi-même ». Effectivement, des fois quand j’ai envie de parler de choses difficiles même polémiques je trouve que de me mettre en scène et me mettre en scène de façon pas vraiment avantageuse, ça dédramatise un peu les choses et ça me permet d’aller plus loin dans ce que j’ai envie de dire parce que c’est désamorcé par le fait que je sois moi
Par l’autodérision
Voilà dans une forme d’autodérision vraiment assez outrée.
On vous connaît comme dessinateur du Canard enchaîné avec lequel vous collaborez depuis 2018. Vous faites également partie de l’équipe d’auteurs du mensuel Fluide glacial. Vous avez publié plusieurs albums à l’humour corrosif notamment chez Fluide Glacial.
Depuis votre entrée au Canard, vous n’avez plus publié d’album jusqu’à aujourd’hui. Problème de temps ? Et pourquoi ce retour aujourd’hui à la bd ? Ça vous manquait ?

Oui ce qui c’est passé justement c’est que mon précédent bouquin était sorti début 2018 et c’est à ce moment-là que je suis arrivé au Canard effectivement et il m’a fallu un certain temps pour apprendre à concilier les deux professions. Ce sont deux professions tellement différentes. C’est-à-dire que la bande dessinée, c’est de la course de fond, c’est comme un travail de moine copiste. Pendant des mois et des mois vous êtes sur une lancée, un rythme continu. Il ne faut surtout pas vous arrêter en fait vous êtes sur un rythme continu, un travail régulier de fond quoi. Le dessin de presse, c’est l’inverse. C’est du sprint en fait. En plus pour vous extraire de cette bulle dans laquelle vous avez besoin de vous mettre quand vous êtes sur un travail de bande dessinée – surtout une histoire longue comme ça, un album entier à faire – vous ne regardez plus la télé, vous ne suivez puis l’actu. Moi avant de travailler au Canard, je ne suivais pas vraiment l’actualité quand j’étais dans une ambiance de concentration comme ça. Et là le dessin de presse ça vous oblige toutes les semaines à vous extraire de ça et puis prendre l’actualité dans tout ce qu’elle a d’immédiat, de frénétique.
Et en quoi le dessin de presse a-t-il nourri votre nouvelle bd ? Ou pas ?
Je ne pense pas que ça l’ait vraiment nourri parce que je pense vraiment que c’est deux disciplines totalement différentes. Ce que ça a pu m’apporter, je ne sais pas si ça se transpose dans la bande dessinée mais en tout cas j’ai vraiment eu l’impression d’apprendre un nouveau métier donc je pense que ce que ça m’a appris peut-être c’est à organiser différemment mon travail tout simplement pour pouvoir justement faire les deux parce que moi j’ai besoin de faire les deux. C’est vrai que si je ne fais qu’un seul des deux, l’autre me manque et il faut que les deux soient une respiration. C’est bien si l’un peut être une respiration pour l’autre et pas un handicap en fait. Et pour ça il faut vraiment réussir à équilibrer les deux.


Vous êtes passé maitre de la parodie à travers notamment vos Impostures puis d’autres albums. Alors ici, ne s’agirait-il pas d’une parodie de genre qui mêlerait à la fois polar et slasher ? Y a-t-il des œuvres particulières qui vous ont inspiré ?
Oui, oui, oui. Plusieurs. Oui parce c’est un peu ça. C’est à dire qu’au départ j’avais plutôt l’idée de faire un truc style Carmen cru avec une mamie et puis très vite ça s’est transformé, ça a pas mal évolué. Au début, il y avait plutôt une idée à la Carmen cru et après c’est parti sur un truc un peu plus macabre, plus série télé comme Dexter par exemple ou même Psychose avec le fait de croire que c’est quelqu’un d’autre qui a tué les victimes. Je pensais à Norman Bates quand il arrive et qu’il fait Oh maman … Et Calvin et Hobbes aussi. Il a son tigre en peluche et quand personne n’est là, le tigre est vivant mais dès quelqu’un entre dans la pièce, le tigre redevient une peluche. Je pensais à ça par rapport au grand-père qui est là dès qu’on n’est pas là et quand on est là disparaît.

Trois axes narratifs vont se télescoper : Les tribulations de Romain et sa grand-mère, l’enquête policière au cours de laquelle la dernière recrue en digne descendant d’Averell va enchaîner les bévues et puis la quête du détective privé engagé par la femme de Romain qui le soupçonne fort de la tromper. Ça se termine sur un super cliffhanger et on hâte de connaître la suite car il faut le préciser, c’est un diptyque.
Oui. A priori au moins deux, peut-être trois. Je suis en train d’écrire la suite et la fin.
Alors, on va passer à votre processus créatif. Qu’est-ce qui vient en premier, le texte ou le dessin ? Comment concevez-vous le storyboard ?
J’écris tout à l’avance. Je vais rajouter un gag, une séquence ou simplement un thème, une thématique. Oui j’écris tout avant. Il le faut sur une histoire aussi longue parce qu’autrement on part sur de l’impro et ça je ne sais pas faire.
Oui parce qu’il faut qu’il y ait du rythme, que ça rebondisse et là ça rebondit sans arrêt. Et tout cela, sans oublier le comique de répétition, va créer des situations cocasses et ça fonctionne à merveille.
Votre narration graphique est d’une efficacité redoutable et offre une lisibilité maximale : Gaufrier à 9 cases, ligne claire, personnages bien campés, arrière-plans soignés. Comment travaillez-vous? En tradi ou à la tablette graphique ?
En tradi. Bien sûr je chipote à la tablette après. La couleur est faite à l’ordi aussi. Sinon c‘est crayonné et encrage à la main.
Eh bien merci beaucoup Romain pour toutes ces précisions. Il ne nous reste plus qu’à attendre la suite.
Merci à vous.

Interview de Francine VANHEE

