LES FEMMES NE MEURENT PAS PAR HASARD


Les femmes ne meurent pas par hasard

Les femmes ne meurent pas par hasard
Scénario : Charlotte Rotman
d’après Anne Bouillon
Dessin : Lison Ferné
Éditeur : Steinkis
192 pages
Prix : 24,00 €
Parution :  31 octobre 2024
ISBN 9782368466575

Ce qu’en dit l’éditeur

Je ne défends plus les hommes. Leur violence, je n’en peux plus. Mais je veux vous raconter les femmes, celles qui viennent me trouver dans mon cabinet, celles qui veulent échapper à leurs oppresseurs, celles qui demandent justice. Je plaide pour elles.

Anne Bouillon est avocate à Nantes et féministe. Depuis metoo, son cabinet ne désemplit pas. Chaque jour, des victimes s’adressent à elle. Chaque jour, elle se bat pour que la justice les entende.

Dans la foulée du livre qu’Anne Bouillon venait de publier aux éditions L’Iconoclaste « Affaires de femmes, une vie à plaider pour elles », paraissait l’album de Charlotte Rotman et Lison Ferné « Les femmes ne meurent pas par hasard » chez Steinkis à la fin de l’année 2024. Résultat de plusieurs années d’enquête de la part de l’ex-journaliste de Libération, cette bande dessinée se présente à la fois comme un biopic et comme un moyen de dresser un état des lieux des réponses apportées à la justice aux violences sexistes et sexuelles dont sont victimes les femmes.

UNE BD DOCUMENTAIRE : PORTRAIT DE FEMME

Avant de dessiner « Les femme ne meurent pas par hasard », Lison Ferné avait lu la bio graphique d’une avocate iconique : Gisèle Halimi, « une farouche liberté » d’Annick Cojean et Sandrine Revel. Cet album remettait en contexte les accomplissements de Gisèle Halimi (dont le fameux procès de Bobigny en 1972 qui est au centre d’un autre album celui de Marie Bardiaux Vaïente et Carole Maurel). C’est aussi le cas ici : les autrices nous brossent le portrait d’une avocate engagée qui a « renoncé à défendre les hommes. Ceux qui commettent des actes de violence ».

On suit donc tambour battant Anne Bouillon au gré de ses pérégrinations. Elle se déplace dans Nantes à vélo à vive allure, court pendre un train pour Paris, se rend à Montpellier … bref sillonne inlassablement la France pour épauler celles qui ont besoin d’elle. On la voit aussi avec son équipe dans son cabinet et plaider lors de différents procès. Certaines plaidoiries sont retranscrites de même que la lettre qu’elle écrivit à l’actrice Adèle Haenel pour saluer son action courageuse. Parfois elle s’adresse au lecteur « face caméra », parfois elle dialogue avec ses collaborateurs ou s’entretient avec ses clientes. Pour se détendre, elle continue à bouger puisqu’elle court ! Hyperactive, elle ne s’arrête jamais. C’est un portrait en action, cheveux au vent, dans des séquences reconnaissables à leurs dominantes chromatiques de bleu et violet …

Pourtant il ne s’agit pas d’un clip publicitaire à la gloire d’une avocate photogénique ; les autrices résistent à la tentation hagiographique. L’Anne Bouillon qu’elles nous présentent n’est pas une sainte, loin de là : elle apparaît parfois goûter un peu trop les plateaux TVs et un peu grisée lorsqu’elle contemple son portrait pleine page dans « Libé ». Si grâce à la bande dessinée on perçoit le quotidien d’un avocat, l’essentiel est ailleurs : évoquer les femmes et les violences qu’elles subissent.

UNE BD ENGAGÉE : RENDRE JUSTICE AUX FEMMES

En effet, les séquences consacrées à Anne Bouillon servent aussi de « liant» entre des chapitres qui permettent d’évoquer tous les types de violences faites aux femmes : sexistes, sexuelles, psychologiques, économiques, systémiques en les « incarnant » dans des histoires individuelles avec des victimes bien différenciées. Parfois Anne Bouillon accompagne le récit en voix off à la première personne, parfois on la voit dialoguer avec ses clientes tandis que leur histoire est donnée en flashbacks, parfois ces flashbacks se produisent au sein des tribunaux lors de l’exposé des faits. Charlotte Rotman et Lison Ferné privilégient la variété des approches pour éviter l’écueil de » talking heads » répétitifs.

Elles sont aidées en cela par le travail de Juliette Vaast sur les couleurs : cette dernière donne à chacune des histoires une « identité » visuelle grâce à la gamme chromatique choisie.

UNE BD NÉCESSAIRE

La BD apporte ses propres armes au combat mené par l’avocate en évitant l’édulcoration. Ainsi, le premier chapitre « l’histoire de Djeneba », récit d’un féminicide présente en pleine page la jeune femme baignant dans son sang tout comme le chapitre consacré à l’affaire Marchand où le dépeçage et l’incendie du cadavre sont représentés de façon crue mais pas complaisante pour restituer l’horreur et éviter la banalisation. Les auteurs des meurtres sont d’ailleurs nommés alors que dans le reste des histoires les « mis en cause » sont anonymisés. Mais d’emblée dès le premier chapitre, on a aussi une dimension métaphorique puisque Anne Bouillon apparaît dans le sillage de la traînée sanglante : ce meurtre inaugural a suscité à la fois sa vocation et son indignation.

Et ce sont ces sentiments – prise de conscience et révolte- que les autrices cherchent alors à susciter auprès du lecteur. Pour cela elles favorisent l’identification. Ainsi, elles matérialisent la peur et l’angoisse d’une femme harcelée en faisant du harceleur une sorte de Golem omniprésent grâce à son ombre gigantesque présentée en contreplongée. La métaphore est saisissante. De même, elles représentent le contrôle coercitif exercé par un des conjoints sous la forme d’une mise en boîte ou bien l’anamnèse traumatique d’un viol conjugal par des cases hexagonales éclatées comme des fragments de vitre.

Les autrices choisissent aussi de rythmer les séquences en mettant en pleine page des citations de victimes sans autre artifice et en ponctuant régulièrement le récit d’une page muette dans laquelle on voit des femmes attendre devant le cabinet d’Anne Bouillon. Au départ elles sont trois, puis dix, puis vingt…. Jeunes, vieilles, racisées, pauvres, punks ou bourgeoises …. À travers ces échos, Charlotte Rotman et Lison Ferné montrent que les victimes sont toujours plus nombreuses et issues de tous les milieux sociaux mais aussi peut être aussi qu’elles osent enfin parler et porter plainte…

D’après le ministère de l’Intérieur, en moyenne, le nombre de femmes âgées de 18 ans et plus qui, en 2022, ont été victimes en France de violences physiques, sexuelles et/ou psychologiques ou verbales commises par leur conjoint ou ex-conjoint, est estimé à 373 000 femmes. Parmi ces femmes victimes, seulement 16 % ont déclaré avoir déposé une plainte en gendarmerie ou en commissariat de police suite à ces violences et 95 % de celles-ci sont classées sans suite.

En 2023, les forces de sécurité intérieure ont enregistré : 93 victimes de féminicides, 319 victimes de tentatives de féminicides, 773 femmes victimes de (tentatives de) suicides suite au harcèlement par (ex-)conjoint. Au total, 1 185 femmes ont été victimes de (tentatives de) féminicides au sein du couple, directs ou indirects en 2023. [Source : base des victimes de crimes et délits, SSMSI, ministère de l’Intérieur.]

Au 1er mars 2025, l’organisation « Nous toutes » dénombrait 23 féminicides depuis le début de l’année soit un meurtre tous les deux jours…

Sur la page de garde de l’album on trouve un graffiti de colleuse, c’est une sorte de mise en abyme de la vocation de ce dernier : révéler, dénoncer et exhiber tous les types de violences faites aux femmes pour créer une prise de conscience et engager une réflexion sur la nécessaire réforme de l’institution judiciaire pour qu’un jour, peut-être, celles-ci n’aient plus lieu d’être.

POUR ALLER PLUS LOIN

« Anne Bouillon est avocate. Défendre les femmes, plaider leur cause, est le combat de sa vie. Elle écoute ce qu’elles disent et ce qu’elles taisent. Dans les plis de sa robe se cachent leurs mots et leurs silences.

Lorsque ses clientes poussent la porte de son cabinet, elles n’entrent jamais seules. Il est question de couple, d’union et de désunion, d’argent, de sexe, de violence, de parentalité. À partir des mots au coeur du débat public –  » consentement « ,  » féminicide « ,  » emprise « … -, Anne Bouillon raconte la manière dont la loi française traite les violences sexistes et sexuelles. Pendant trop longtemps, la parole des femmes a été suspecte. À travers les histoires des clientes, les récits de leurs procès, Anne Bouillon porte la voix de ces inconnues, qui viennent de toutes les couches de la société. Il est temps de leur apporter la justice qu’elles méritent ».

Anne Bouillon, remettre le monde à l’endroit : un podcast à écouter en ligne | France Culture

On y perçoit la force de son tempérament et de ses convictions qui lui ont permis de participer activement à l’évolution des mentalités et de la société.


Laisser un commentaire