Interview Lison Ferné


Interview Lison Ferné : Les femmes ne meurent pas par hasard

au FIBD, Angoulême

1er février 2025

Comment êtes-vous arrivée sur ce projet ?

C’est l’éditrice Anne-Charlotte Velge qui est venue me chercher. Elle m’a proposé le scénario, elle travaillait déjà depuis un moment sur le scénario avec la scénariste Charlotte Rotman et elle me connaissait, on s’était rencontrées à Bruxelles lors d’une rencontre auteurs-éditeurs.

J’ai lu le scénario et, au départ, j’étais un petit peu méfiante dans le sens où je ne fais pas du tout de Bd de ce type-là, réaliste, documentaire, d’habitude. Donc, j’avais un peu peur, je me suis dit « Ah est-ce que je vais réussir à traiter ce genre de sujet ? Est-ce que je ne vais pas m’ennuyer à dessiner des bureaux et des salles de tribunal ? ». Et en fait, pas du tout !

Le scénario m’a beaucoup touchée surtout en voyant que c’étaient des histoires de femmes en fait très différentes mais qui ont toutes comme point commun la violence masculine. Ça m’a donné envie de participer à rendre leurs histoires visibles et d’aider cette cause-là qui me tient à cœur depuis très longtemps aussi. Je pense que c’est aussi pour ça que Anne-Charlotte est venue me proposer le projet.

© Presse océan – Natahlie BOURREAU

Connaissiez-vous Anne Bouillon et son action avant de commencer ?

Pas du tout ! Après évidemment je suis allée voir ce qu’elle faisait etc… Et ça m’a plu ! Mais non, au départ pas du tout !

Est-ce que vous l’avez rencontrée ?

Oui avant de commencer à dessiner. On a fait un petit voyage à Nantes avec la scénariste et l’éditrice et donc je l’ai vue dans son cabinet avec ses clientes et puis au tribunal aussi. C’est vraiment un personnage très charismatique. On comprend qu’elle a vraiment cet engagement-là.

Alors vous y avez déjà un peu répondu, mais est-ce que ça a été difficile pour vous de passer à un style hyper réaliste et de dessiner une BD documentaire après « La princesse requin » et « L’ABCD queer » ?

Alors, oui et non ! Oui parce qu’au départ j’avais cette appréhension (comme je le disais tout à l’heure) mais finalement ça s’est très bien « enclenché » enfin je ne sais pas comment le dire mais le sujet était tellement fort …. Et puis il y a toute une galerie de personnages qui sont très intéressants à représenter donc ça, ça me plaît beaucoup dans tous les cas. Et j’ai beaucoup travaillé, j’ai beaucoup progressé dans les décors parce que ce n’était pas du tout ce genre de décor que je fais d’habitude. Je travaille habituellement plus sur la nature et donc il y a donc moins de rigueur dans les perspectives et ça m’a plu de travailler cela.

Votre album se présente comme un portrait d’avocate et on ne peut s’empêcher de voir un parallèle entre Anne Bouillon et Gisèle Halimi. Avant d’entamer l’album, aviez-vous lu les BD consacrées à cette grande avocate en particulier celle parue chez Steinkis « Gisèle Halimi la cause des femmes » d’Annick Cojean et Sandrine Revel et puis celle qui vient de remporter le fauve des lycéens « Bobigny 72 » de Carole Maurel et Marie Bardiaux-Vaïente ?

J’avais lu celle de Steinkis justement mais pas celle sur le procès de Bobigny. J’avais beaucoup aimé la BD d’Annick Cojean sur Gisèle Halimi, j’avais aussi beaucoup aimé la mise en page et le dessin qui était très dynamique. Je trouvais que c’était très intéressant de traiter ce genre de sujet d’une façon pas très classique et vraiment vivante ; je trouvais que c’était une bonne façon d’intéresser un public très varié à ce genre de sujet et puis évidemment son histoire est super bien racontée ! J’ai été très touchée par ce livre aussi.

Parfois la parole est donnée à Anne Bouillon « face caméra ». Elle donne des détails sur le contexte, sur le système juridique français, sur les recours et les espoirs qu’elle a. Entre les chapitres, on a des citations majoritairement de victimes mais parfois aussi de mis en cause « décontextualisées » et percutantes. Et évidemment, on suit des affaires défendues par Anne Bouillon avec des dialogues qui ont réellement été prononcés.

Je ne vais pas vous demander pourquoi vous avez décidé d’utiliser ces trois types de narrations différents car ce serait une question pour Charlotte Rotman mais comment vous avez traité graphiquement ces changements narratifs ?

Les phrases qui sont juste du texte sur la page blanche, ça c’est venu vraiment à la toute fin. En fait ce sont à la base des tweets d’Anne Bouillon ; elle faisait ainsi des récits de procès d’une manière très incisive et très frappante.

Pour l’enchaînement des chapitres, cela se fait vraiment de manière à ce qu’on alterne un petit peu entre les affaires. Donc le but c’était que ces affaires soient un peu représentatives de toutes les formes de violence traitées par la justice et vécues par les femmes. Je pense qu’il y a aussi une sorte d’alternance entre les types de violence et les degrés parce qu’il y a des affaires très très très dures qui sont relatées et d’autres un peu plus « banales » entre guillemets, il y a par exemple de simples cas de divorce.

La pension alimentaire à accorder au mari par exemple…

Exactement ! Et puis après il y a un cas de harcèlement et ensuite on revient sur des affaires de violences physiques ou même de meurtre. Donc je pense que c’était plus une question de rythme aussi et pour ne pas trop surcharger le lecteur d’un coup en laissant des sortes de respirations. Les pages blanches avec les citations ça sert à frapper les esprits mais aussi à ça. C’est le cas également pour les interventions d’Anne Bouillon qui sont des introductions tout en permettant une sorte de transition.

Ce qui m’a frappée à la relecture c’est qu’on voit Anne Bouillon sans cesse en mouvement ! Comment est-ce que vous avez décidé de la mettre en scène à vélo ou en train de se maquiller …

Alors ça, ça fait vraiment partie de son personnage et même de sa personne je pense ! C’est une chose sur laquelle la scénariste Charlotte Rotman avait beaucoup insisté et elle m’avait dit « tu verras c’est vraiment quelqu’un qui qui ne s’arrête jamais, qui est toujours dans l’action, qui est toujours dans le combat ». En fait elle le dit elle-même, on a cité ça dans la BD, qu’être avocate pour elle c’est plus qu’une vocation, c’est vraiment sa personnalité, sa vie.

Moi, quand je l’ai rencontrée, je lui ai demandé « mais comment vous faites pour ne pas pas craquer ? » dans le sens que c’est très dur comme travail et elle m’a répondu « En fait on est tout le temps dans l’action, je fais beaucoup de sport aussi, on sort … mais on ne se pose jamais ». J’ai l’impression que c’est aussi peut-être une question de survie pour elle d’être dans ce mouvement là et donc graphiquement ça se traduit par ses grands cheveux noirs et sa robe d’avocate qui volent un petit peu au vent.

Et par le fait aussi que souvent vous affranchissez dans ces passages-là du gaufrier ! On a des pleines pages avec un parcours dans la page qui donne du mouvement …

Oui ! Alors le gaufrier ça n’a jamais été mon truc ! Alors ça c’était vraiment un peu une condition sine qua non pour moi pour faire cette BD et c’est justement en voyant des BD comme celles d’Anncik Cojean où [Sandrine Revel] elle aussi s’affranchit vraiment des mises en page très classiques que j’ai été mise en confiance pour faire ce projet. Je me suis dit « c’est bien il y a déjà ce genre de forme narrative donc ça sera bien accepté ! » et en plus je suis très influencée par le manga or c’est quelque chose que l’on retrouve beaucoup dans les mangas les cases qui se brisent, l’utilisation des bords perdus, les inserts …

Les scènes de procès pourraient être ennuyeuses et vous pourriez avoir eu la tentation de faire beaucoup de « talking heads », or vous n’en faites pas. Comment vous êtes-vous renouvelée à chaque fois ?

Oui c’était beaucoup de défis à ce niveau-là, mais du coup ça rendait le projet aussi très intéressant parce qu’il y avait ce challenge de rendre les scènes dynamiques en restant avec des personnages statiques et des scènes qui ne sortent pas d’une pièce.

J’ai fait parfois des scènes où quand la personne raconte son histoire on sort du procès on est dans l’histoire racontée ou bien j’ai fait en sorte que les personnages justement encore une fois s’affranchissent des cases et donc on voit par exemple une pleine page avec l’avocate qui fait sa plaidoirie de manière très lyrique et un peu envolée… Donc, oui, on trouve des façons de faire comme ça un petit peu hors des codes.

Vous n’avez pas fait les couleurs sur l’album puisqu’elles sont l’œuvre de Juliette Vaast. Avez-vous collaboré ? Et pouvez-vous me dire si ces couleurs ont une fonction narrative voire symbolique ou si elles sont simplement là pour la lisibilité ?

Juliette a vraiment réfléchi à faire en sorte qu’il y ait une ambiance colorée par chapitre en fait. Donc c’est vraiment effectivement une couleur narrative. En plus sa couleur est très forte et vraiment dans l’émotion ; elle a un rendu qui est très percutant puisque parfois elle n’utilise pas une couleur réaliste et je trouve ça vraiment super !

Je n’avais jamais travaillé encore avec quelqu’un qui réalise la couleur sur mes dessins donc je me demandais ce que ça allait donner et dès les premiers tests j’ai vraiment tout de suite beaucoup accroché ! Elle fait ses couleurs numériquement mais elle utilise une sorte de texture qui donne un peu un effet lavis que je trouve vraiment très beau. Donc vraiment ça s’est très bien passé la collaboration.

Avez-vous fait des suggestions ?

Vraiment non je ne me souviens pas avoir eu besoin d’en faire. Je trouvais qu’elle faisait une très belle interprétation de mes dessins.

Visiblement ça a plu aussi à Charlotte Rotman puisqu’ elle en parle à la fin. Vous aviez au départ le projet d’une BD en noir et blanc ?

Alors je sais que Anne Charlotte Velge l’éditrice et Charlotte Rotman en avait parlé au début, mais en fait ça s’est très vite imposé la couleur. C’est un sujet tellement difficile qu’on a besoin de ce côté un peu plus vivant en fait. Je pense que ça aurait été très dramatique comme BD si ça avait été juste en noir et blanc.

Il y a aussi le problème du droit à la vie privée : est-ce que vos victimes se ressemblent réellement même si elles sont anonymisées ? Et leurs agresseurs ? Pour ces derniers, on a un peu l’impression que vous, les autrices, vous avez voulu leur donner un physique de M. tout le monde pour bien montrer que cela arrivait partout ?

Les victimes sont anonymisées sauf les féminicides, il est bon de le souligner, pour les maintenir en vie en quelque sorte. Et moi j’avais juste les indications de la scénariste sur le physique des personnages, mais évidemment elle ne m’a pas donné de photos d’eux et je trouvais ça bien aussi justement que je puisse improviser et que je ne sois pas contrainte par le réel.

Et pour les agresseurs présumés ou enfin convaincus, Eh bien oui effectivement c’était très important que ça soit vraiment des personnes lambda. Et quand on assiste à des procès en fait c’est exactement ce qu’ils sont, donc ça coulait de source aussi qu’on les représente comme des gens qu’on croise partout, dans la rue, dans le métro, dans notre travail etc…

Ah oui le petit papy, c’est terrifiant !

Oui c’est le cas du féminicide assez gore. C’est un peu le chapitre clé de la BD où on a voilà ce petit vieux qu’on pourrait tous trouver très sympathique ! Je me rappelle que Charlotte m’avait dit « mais vraiment il a l’air avenant ». Au début, je l’avais dessiné un peu plus pathétique, il était un peu plus gros, un petit peu plus pitoyable et elle m’a dit « non, non, non, c’était un vieil homme il était un peu charmant » et donc j’ai refait mon design de personnage.

Il y a aussi le chapitre inaugural qui est terrible.

Oui bien sûr avec l’affaire de Djeneba. D’ailleurs c’est la première histoire que j’ai lue dans le scénario et c’est vraiment celle qui m’a beaucoup touchée. En plus il y a tout ce côté un peu déraciné de son pays le Mali pour venir en France dans un département où elle ne connaît personne. C’était aussi important de montrer que c’est une femme qui était vraiment éduquée, qui était vraiment très capable dans son métier, dans son domaine. Ce meurtre qui arrive est vraiment une tragédie ; il a beaucoup marqué Anne Bouillon et lui a un peu fait démarrer son engagement de ne défendre que des femmes.

Pages d’ouverture et de clôture de l’histoire de Djeneba

C’est un portrait de femme (Anne Bouillon) mais aussi une dénonciation de violences faites aux femmes. Est-ce que vous aviez commencé à travailler dessus avant l‘affaire de Mazan (je ne parle pas du procès mais de la révélation de l’affaire). Pensez-vous qu’à son échelle la bd (la vôtre mais aussi le 9e art en général) peut faire avancer ce combat contre les violences faites aux femmes ?

En fait, c’est une grande coïncidence, mais le projet s’est clôturé au moment où l’affaire de Mazan a éclaté en public et donc c’est vraiment tombé en plein dans l’actualité mais finalement je pense que cette actualité était déjà présente depuis très longtemps. Toutes ces dernières années, il y a eu beaucoup d’affaires du même genre même si c’est vrai que pour le procès Pélicot il y a un côté « spectaculaire » vu le nombre de mis en cause et parce que c’est tellement énorme.

Quant à votre 2e question, oui j’espère vraiment que ça peut être un vecteur de lutte. Je vois ça aussi beaucoup dans les dédicaces avec les gens qui viennent acheter le livre et ça me donne tellement d’espoir ! J’y vois beaucoup d’hommes déjà qui achètent le livre et ça me fait très plaisir. J’y rencontre également beaucoup de personnes qui sont engagées professionnellement ou alors qui ont un travail qui les amène à rencontrer des victimes. Par exemple, hier j’ai rencontré une personne qui était sage-femme et qui m’a dit « au final en tant que sage-femme on est amené à avoir beaucoup de récits de violence à cause du rapport au corps central dans notre métier ; je dois aussi faire un travail de prévention et je suis amenée à rediriger les femmes vers des endroits où elles peuvent être encore plus entendues » et elle m’a confié « je mettrai votre bande dessinée dans ma salle d’attente ».

Quel est votre prochain projet ?

Il y a un projet sur lequel je travaille depuis un moment qui est complètement différent : il se passe dans un univers un peu fantastique sur une île tropicale et l’héroïne est une loup-garou donc il y a une histoire de monstres, de Dieux .

Avec quel style graphique ? Un peu manga ?

Je ne sais pas trop si on peut dire manga … Un peu entre les deux, je pense ça ressemblera à la BD « Les femmes ne meurent pas par hasard » en un peu plus coloré peut-être.

Merci beaucoup Lison !

Interview d’Anne-Laure SEVENO

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