Expo Naoki Urasawa, Auteur en séries
Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens
Halle Freyssinet, Amiens
du 6 au 8 juin 2025

Ces 29e Rendez-vous de la Bd d’Amiens auront été marqués par l’Urasawamania ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le mangaka Naoki Urasawa, l’invité d’honneur de cette édition a joué le jeu lors du weekend d’ouverture : Conférence de presse puis performance musicale dessinée pour l’inauguration du festival le vendredi, masterclass suivie également d’un « BD-concert » pour les 150 happy fews tirés au sort en amont le samedi, et deux séances de dédicaces.
Les organisateurs du festival ont également été à la hauteur de l’évènement en consacrant non pas une mais deux expositions à l’œuvre du sensei. Outre l’exposition hors les murs Naoki Urasawa, Un talent monstre qui se tiendra jusqu’au 21 septembre à la maison de la culture, les festivaliers ont pu découvrir à la halle Freyssinet l’exposition Naoki Urasawa, Auteur en séries. Les plus chanceux d’entre eux, à leur plus grand bonheur, ont même pu bénéficier d’une visite commentée par Naoki Urasawa himself le dimanche.
Pour les deux expos, pas de planches originales – Shōgakukan, l’éditeur d’Urasawa interdisant la sortie de ces planches du Japon – mais des reproductions et des agrandisements d’excellente qualité et une scénographie époustouflante.
La splendide affiche était déjà une invitation à voyager dans l’univers de ses séries, les personnages phares de ses séries iconiques parcourant les lieux emblématiques d’Amiens. Billy Bat survolait la ville alors que Kenji de 20th Century Boys nous faisait découvir la cathédrale, Jigoro, le grand père de Yawara ! était aux prises avec le Nauti-poulpe, Miyuki l’héroïne d’Happy ! flânait avec Asa l’héroïne d’Asadora ! côté hortillonages et que le docteur Tenma de Monster nous conduisait à la halle Freyssinet. Quant à AMI, l’antagoniste de Kenji, il entrait parfaitement en résonance graphiquement avec la tour Perret.

L’exposition Naoki Urasawa, Auteur en séries comme son nom l’indique est également une invitation au voyage à travers ses séries. Guillaume Magni, Sophie Mille et Anthony Pardi, les trois co-commissaires de l’exposition ont choisi de mettre à l’honneur quatre d’entre elles chronologiquement : les deux séries de comédie romantique sportive Yawara ! et Happy !, l’iconique thriller psychologique Monster et Asadora !, sa série en cours actuellement. Le dernier espace lié à la nourriture dans les œuvres du mangaka en fait une promenade gourmande.
On pourrait alors concevoir cette exposition comme un menu gastronomique composé d’une mise en bouche, deux entrées, le plat principal, le dessert et le digestif.
Mise en bouche : Carrière et style graphique d’Urusawa
Naoki Urasawa, c’est 42 ans de carrière et plus de 150 millions d’ouvrages vendus à travers le monde. L’entrée de l’exposition est consacré à une brève rétrospective de sa carrière à travers ses faits marquants et à une présentation de ses séries à travers une frise chronologique reprenant les couvertures pour les 4 séries présentes dans l’expo et des textes de présentation pour les autres.

« Je veux toujours dessiner des personnages qui ne sont pas vraiment des héros ou des héroïnes mais plutôt des gens ordinaires donc que normalement on ne voit pas dans les mangas. »
L’extrême soin apporté à la caractérisation des personnages et leur expressivité, une des caractéristiques du style du mangaka qui aime faire vieillir ses personnages et accorde une grande importance aux personnages secondaires est superbement mis en valeur par un mur entièrement dédié aux personnages d’Asadora !

Des personnages qui vieillissent
Les entrées : Yawara ! et Happy !

Finies les mises en bouche, nous attaquons les entrées en pénétrant dans le deuxième espace avec les deux comédies sportives : Yawara ! consacrée au judo féminin à droite et Happy ! au tennis féminin à gauche.

Nous sommes accueillis par deux grands visuels, belle façon de mettre en avant les héroïnes de chaque manga avant de pénétrer à droite dans le dojo de Yawara ! et à gauche sur le court de tennis de Happy !
Yawara !




Ce premier succès d’Urasawa mettant en scène sous forme humoristique une héroïne forte, indépendante, pleine de conviction et de rêves s’est vendu à plus de 30 millions d’exemplaires au Japon et a été récompensé par le prix Shôgakukan en 1990. Les 20 volumes de l’édition française ont été publiés par Kana entre septembre 2020 et mars 2025.








Happy !




La version française en 15 tomes de la série publiée dans les années 90 au Japon a été éditée sous son édition Deluxe par Panini Manga d’avril 2010 à mai 2013.
Alors que Naoki Urasawa avait déjà en tête les prémisses de Monster, son éditeur surfant sur le succès de Yawara ! lui demanda de poursuivre dans la veine des comédies sportives ce qui le mènera à la série Happy ! Naissance alors d’une nouvelle héroïne qui elle va s’illustrer dans le tennis. Naoki Urasawa dit s’être inspiré de John McEnroe capable dans un accès de colère de casser sa raquette en la jetant par terre pour définir un trait de la personnalité de Miyuki qui elle aussi va devoir se montrer forte face à bon nombre de personnes de son entourage qui sont loin de lui vouloir du bien. Aussi, si l’humour est toujours présent, la série aborde toutefois des problématiques bien plus sombres que Yawara ! puisqu’il y sera question de prostitution, trafics d’argent et trafics sportifs.


Côté scénographie, le sol a été recouvert d’une moquette vert gazon et les murs teintés de vert sont parsemés de balles de tennis sans oublier la bande blanche qui délimite les courts …




Le mangaka a déclaré avoir rencontré une difficulté qui n’était pas présente dans Yawara ! où il était facile de représenter les deux sportives dans la même case, ce qui n’est pas la cas pour le tennis où les deux sont éloignées l’une de l’autre.
Commentaire de planches
Durant la visite guidée, Naoki Urasawa a commenté le premier strip de chaque planche.


Entremets
Dans Yawara ! le journaliste travaille pour un journal sportif, le Daily Every Sport. On retrouvera ce journal dans Happy ! et même dans Asadora !, ce journal fictionnel créant un lien entre les différentes séries.
Alors, avant de passer à l’espace consacré à Monster, petit arrêt sur les Unes de journaux disposés dans des présentoirs rouges pour Yawara ! , verts pour Happy !




Espace de transition vers Monster, le noir est de plus en plus présent, un rideau venant occulter l’entrée afin de préserver l’effet de surprise.

Le plat principal : Monster




Couronnée du prestigieux Grand prix Osamu Tezuka en 1999 et du prix Shōgakukan du manga en 2001 la série a été publiée en 18 volumes entre octobre 2001 et janvier 2005, puis rééditée en 9 volumes de mai 2011 à août 2012 aux éditions Kana.
Son adaptation en anime (74 épisodes) est disponible sur Netflix.
Une fois passé de l’autre côté du rideau, le visiteur entre dans l’antre de Monster et découvre au centre de l’espace un bureau surmonté d’un très grand tableau de liège, le fameux mur d’images caractéristique des enquêtes criminelles d’où comme une toile d’araignée partent des fils rouges reliant les indices aux séquences de planches correspondantes.










La scénographie rend bien compte de l’ambiance un peu glauque et très sombre de ce thriller psychologique complexe se déroulant principalement en Allemagne et en République tchèque.










Au verso du mur d’enquête, un tableau géant reproduisant le visage de Johann, ce tueur en série incarnation du mal maniant l’art de la manipulation mentale à la perfection. Les révélations sur son passé et l’environnement toxique dans lequel il a grandi posent la question de l’essence même du mal. Naît-on monstre ou est-ce la société qui façonne les monstres?



Petite anecdote sur Johann qu’on va retrouver dans pratiquement toutes les scènes : Urasawa a confié ne jamais dessiner Johann en dédicace parce que pour lui « Johann est un très bel homme, ce qui prend du temps à dessiner et en dédicaces il faut aller très vite.»


Le dessert : Asadora !




Série en cours aux éditions Kana. Le tome 9 est sorti le vendredi 6 juin, veille des RDV Bd Amiens.
Asadora, c’est le nom qu’on donne à des feuilletons courts de 15 minutes très populaires au Japon diffusés par NHK. Qualifiés de dramas, ils sont centrés autour de la vie d’une héroïne qui doit faire face à l’adversité pour réaliser ses rêves. D’où le titre choisi pour la série.

La scénographie est axée sur les 2 premiers tomes. D’un côté, on va avoir la catastrophe cette « chose » qui a ravagé le village natal d’Asa alors qu’elle était âgée de 12 ans, d’où la reproduction d’un décor apocalyptique.

De l’autre, on va suivre ses aventures neuf ans plus tard alors qu’elle enquête sur la « chose » afin de comprendre ce qui s’est passé, d’où le ciel bleu pour ses péripéties aériennes.



Au centre de l’espace, surgit la queue de la « chose » qui semble prête à s’abattre sur l’avion d’Asa.
Naoki Uwasawa est né en 1960. Le super typhon Vera, un des plus dévastateurs au Japon avait frappé la baie d’Ise un an avant et était resté dans toutes les mémoires.
Le typhon
C’est devenu un point de départ de l’histoire. À la catastrophe naturelle, le mangaka allait surenchérir en ajoutant la dimension fantastique avec la « Chose ».






Du bois à perte de vue

Deuxième point de départ : les JO de Tokyo. Le tome 1 commence avec l’apparition de la « chose » lors des JO de 2020. Quand il a commence la série, Urasawa voulait raconter l’histoire d’une femme qui pilote un avion lors des JO de 1964. Au Japon, on peut avoir le permis de pilote à l’âge de 17 ans. L’héroïne devait avoir 17 ans en 1964, elle devait donc être née en 1947, ce qui lui faisait 12 ans au moment du typhon. Les planètes s’alignaient.







À la fin de la visite, Naoki Urasawa a signé la « chose« .

Le digestif : le coin détente

L’exposition s’achève sur la reconstitution de la « cantine de Kinuyo » – la propriétaire de ce restaurant de Nagoya a aidé Asa à confectionner des onigiris pour venir en aide aux victimes du typhon – où nous pouvons (re)découvrir les scènes du premier tome de Asadora ! dans lesquelles la nourriture occupe une place centrale. Après voir parcouru les planches ornant les murs, les festivaliers ont pu se poser et s’adonner à la lecture.

C’est là derrière le comptoir que Naoki Urasawa a dédicacé ses albums pour les quelques happy fews tirés au sort.

Les extraits audio traduits par Shoko Takahashi reprennent des propos tenus par Naoki Urasawa lors de la visite commentée de l’exposition du dimanche 8 juin. Ayant eu la chance d’assister à la conférence de presse du vendredi 6 juin animée par Stéphanie Nunez, directrice communication aux éditions Kana, à la masterclass du samedi 7 juin animée par Anthony Pardi et à la visite du dimanche, j’ai utilisé ces sources pour écrire cet article.
Texte et photos de Francine VANHEE

POUR ALLER PLUS LOIN

Deux ouvrages indispensables :
Naoki Urasawa : Récits, Dessins et Confidences
réédition Panini Manga 2025

Ce guide officiel transcrit une interview de plus de 12 heures, à travers laquelle le mangaka revient sur sa carrière et dévoile sa philosophie de vie et de travail, les secrets de ses oeuvres ainsi que de nombreuses anecdotes.
Cet ouvrage propose également de nombreuses illustrations et des dessins inédits.

Manben : L’Artbook de Naoki Urasawa
réédition Panini Manga, 2023

Recueil d’illustrations des planches et des illustrations couleur de 20th Century Boys, Monster et Happy !, des photos, un reportage et une longue interview de l’auteur.

L‘article de Comixtrip s’appuyant sur la conférence de presse du 6 juin
Naoki Urasawa, indéniable explorateur d’un imaginaire crédiblement improbable





































