Interview Riff Reb’s


Interview Riff Reb’s : Rockbook

au festival Cabaret Vert, Charleville Mézières

16 août 2024

Riff Reb’s, bonjour. Je suis ravie de vous rencontrer au Cabaret Vert où votre présence est plus que légitime, votre dernier ouvrage Rockbook étant dédié comme son nom l’indique au rock. Une exposition lui est d’ailleurs consacrée à la médiathèque Voyelles jusqu’au 22 août. Alors avant de nous pencher sur l’album, un petit mot sur l’expo ?

C’est un plaisir d’avoir reçu une partie des organisateurs de la partie bande dessinée du festival du Cabaret vert. Ils ont fait eux-mêmes leur propre sélection de ce qu’ils voulaient exposer. Ils n’ont pas pris l’exposition telle que je l’avais faite et qui a servi à Blois, au Havre et servira encore. Ils ont fait la leur, très bien. Elle est à la médiathèque de Charleville Mézières visitable aux jours d’ouverture de la bibliothèque. J’étais très content que cette chose existe puisque ça promeut ce livre qui représente beaucoup pour moi.

Alors la question qu’on a dû vous poser un millier de fois : D’où vous vient votre pseudo ? Riff, j’entends mais Reb’s ?

Alors Riff, riff de guitare, d’accord et Reb’s, en fait c’est dans Blueberry l’abréviation pour les rebelles, c’est-à-dire les Sudistes qui ne veulent pas se rendre. Ils vivent comme des bandits sur le terrain en pillant à droite à gauche et sont appelés les « Rebels », Rebs, donc Riff rebelle, ce qui correspond à peu près à l’état d’esprit que j’avais à l’époque : le punk … le rock et ça mixe aussi ce qui correspond très bien à ce livre c’est-à-dire ma passion à la fois pour le rock et pour la bande dessinée à travers Blueberry.

Alors, en parlant de rebelle, un petit mot sur votre autoportrait pas celui d’Iggy Pop – je vous laisse le soin de raconter l’anecdote – mais celui où vous vous êtes représenté en cochon, un pinceau entre les dents, un crayon à la main ? Alors pourquoi le cochon ?

Scénario Ralph, Dessin Cromwell & Riff Reb’s, Dialogues Édith, Eds, 1985
Le livre aux illustrations format carte postale,
Éditions Charrette , 2010

(Rire) Parce que cela a été longtemps mon personnage favori. J’ai même voulu commencer avec ça dans la bande dessinée mais les projets que j’avais avec des cochons ont été refusés et ma carrière a démarré finalement avec Cromwell sur Le bal de la sueur et puis ça s’est enchaîné. Mais j’ai toujours gardé les cochons comme personnages privés qui pouvaient intervenir pour une demande exceptionnelle sur une illustration, une image. Donc du coup les cochons au lieu d’être mes personnages vedettes sont devenus mon masque qu’on retrouve parfois dans des livres, quand même pas des grands albums mais des petites productions plutôt alternatives, quelques affiches. Et puis je n’ai pas de plaisir spécialement ou d’intérêt à me représenter moi, qu’on connaisse mon visage. Mes personnages me suffisent. Au départ, le dessin dont vous parlez c’est la couverture d’un petit livre avec des illustrations rock format carte postale qui sont dans ce livre-là mais là en grand format et en couleurs et donc j’ai repris le masque qui me servait qui était un cochon, voilà.

Et la méprise d’Iggy Pop avec le portrait de Mozart ? Vous nous racontez ?

Mes premiers contacts avec Iggy Pop sont via un ami qui le connaissait parce qu’il était producteur des live à Canal+ et des concerts. Il avait bien sympathisé avec Iggy Pop et donc il me donne son contact. Je contacte Iggy et je lui explique pourquoi j’aimerais, j’aurais l’honneur, le plaisir d’avoir un putain de texte de lui pour un coffret de sérigraphies sur les premiers groupes à jouer fort et tout ça et les Stooges en font partie. Et je lui envoie des images correspondant au livre. Au départ c’est un portfolio de sérigraphies pour lequel j’aimerais qu’il m’écrive un texte. Le temps passe et je ne reçois rien. Au bout d’un, deux mois, je ne sais plus très bien, je le relance et je lui dis Au fait Iggy, tu m’as dit que tu m’écrirais quelque chose … enfin voilà, tout ça est en anglais et par mail. Il me dit Ah oui, mince. J’ai plus les images. Renvoie-moi des images. (Enfin je ne sais pas s’il me dit qu’il ne les a plus.) Donc je lui envoie de nouvelles images et dans les images que j’envoie il y a une image que j’ai faite pour le festival de Perpignan au moment de l’année Mozart. Ils m’avaient dit Riff, fais nous une image pour les expos. Donc j’ai fait un Mozart qui met un blouson de cuir.

Préface d’Iggy Pop pour le coffret Hard de 12 sérigraphies,
©Éditions Anagraphis, 2009
Le portfolio,
©Éditions Anagraphis, 2009

Et Iggy a pensé que c’était un autoportrait que je faisais de moi-même mais en Robespierre ! Du coup je n’ai pas corrigé son texte ; je me suis dit on n’embête pas un gars comme ça quand il vous écrit un texte, d’autant plus qu’il est très bien son texte donc j’ai refait un dessin où j’ai fait un Robespierre mais ce n’est de toute façon PAS mon autoportrait.

Oui mais l’anecdote est amusante.

Oui, amusante, c’est la confusion de la distance. Lui était à Atlanta, moi au Havre.

On va parler rock maintenant et plus précisément Rockbook. Comment est née l’idée de cet artbook qui précisons-le n’est pas une bande dessinée ?

Non pas du tout. Il n’y a rien à lire en narration séquentielle. Il n’y a pas de cases qui se succèdent en tout cas. Donc pour ce livre-là, l’idée est venue simplement devant l’accumulation du matériel fait autour de cette thématique-là et inédit en bd puisque ce n’est pas de la bd. C’est du style bande dessinée puisque c’est mon style encore qu’il y plein d’évolution, plein de techniques différentes puisque ça se développe sur 35 ans de travail. En fait, j’ai un carton, deux boites dans lesquelles je mettais tous mes dessins de rock et à un moment donné, je me suis dit que personne ne connaissait ça en dehors des musiciens pour qui j’ai fait la pochette de disque, de ceux qui l’ont acheté, la salle de concert pour laquelle j’ai fait l’affiche qui a duré une semaine et qui a disparu. Le rock, c’est de l’art éphémère par rapport au livre donc la plupart des images ont une utilité courte dans le temps. Malgré tout pour moi, il y a du bon travail. Il y a parfois parmi les meilleures choses que j’ai jamais faites et ce versant de moi-même parce que la musique est importante comme vous l’avez deviné dans ma vie…

autant que la bande dessinée. Vous dites que vous marchez sur deux jambes, l’une étant la bd et l’autre la musique …

Voilà. Et donc vu mon avancée en âge et l’accumulation de matériel, je me suis dit qu’il serait quand même bon de faire un volume qui centralise tous ces boulots autour de la musique et qui permette même à mes copains auteurs de connaître cette partie-là qu’ils ne connaissent pas puisque pour ceux qui me connaissent, ils ne connaissent que la bande dessinée. Donc ça fait bien huit ans que j’y pense mais il a fallu le temps que ça se fasse, le temps de trouver le bon éditeur, le temps que le covid s’en aille et de trouver les personnes de qualité pour mettre en scène, faire un beau livre.

Et c’est un beau livre !

C’est un beau livre. Super belle maquette avec de beaux effets, des présentations, des bonus enfin c’est une belle chose. Alors tout ça a pris beaucoup de temps. Mais finalement il est là. J’en suis très heureux parce que du coup tous ces dessins ont maintenant une vie publique, enfin en librairie en tout cas, ce qui n’était pas le cas avant.

Parlons un peu de sa structure justement qui va reprendre non seulement l’aspect mais également la terminologie musicale avec sa setlist de 7 tracks, sa nomenclature des matières …. Vous n’avez pas suivi l’ordre chronologique. Alors quel est le lien entre les différentes illustrations qui constituent un chapitre, qui constituent une piste ?

Alors effectivement, comme les choses se sont faites pas du tout avec l’esprit d’en faire un livre mais pour répondre aux exigences de la réalité Fais moi une affiche, fais nous une pochette de disque, etc… il n’y a pas de coordination dans tout ça puisque ça se développe dans le temps. Donc une fois que j’ai tout ce matériel-là sur mon ordinateur dans des dossiers, je me dis Bon, on fait comment ? Ça n’a pas de forme. Il faut lui en donner une pour le livre. Alors évidemment, sur le concept d’un livre musical, appeler track one le chapitre un, me paraît cohérent. Plutôt que d’avoir une table des matières, faire une tablature des matières, ça rentre dans l’esprit humoristique, satirique et cohérent avec l’ensemble du livre. Donc on est parti sur ce principe-là et la setlist pour le sommaire ou l’index. On a changé les noms mais les gens comprennent tout de suite à quoi on a affaire, ce n’est pas un problème. Ça reste le concept global.

C’est pour aller jusqu’au bout du concept.

C’est ça. Ensuite, le rock’n roll, c’est quand même associé pas mal au bordel, c’est-à-dire au chaos mais en réalité une chanson de rock c’est HYPER calibré, HYPER structuré, c’est one, two, three, four et dans ce one, two, three, four, on a 20 secondes d’explosion peut-être de guitare, de batterie, de cris, de je ne sais quoi. Donc c’est à la fois quelque chose d’extrêmement rigoureux et structuré dans lequel il y a énormément d’explosivité. Et donc je voulais pour ce livre un peu ça. C’est-à-dire que si je mets les choses de manière chronologique ça n’a pas de sens puisqu’on va se retrouver avec des affiches un peu partout dans le temps donc c’était mieux par exemple de rassembler l’ensemble des affiches. Donc l’idée c’était de retrouver une structure forte, cohérente dans laquelle on pouvait …

exploser.

Exploser dedans. Voilà. Dans l’idée. Donc j’ai tout simplement suivi un peu les fichiers dans lesquels c’était rangé dans mon ordinateur : Les dessins de couvertures de livres, les dessins un peu éparpillés sont rassemblés tout de suite dans un premier chapitre. Après j’ai les affiches, le portfolio, l’école de musique que j’ai entièrement décorée, les pochettes de disques et puis des illustrations faites autour de groupes un peu stars, enfin un peu …

même très stars …

Les Beatles, un peu Bowie, T.Rex, etc … qui sont rassemblés vers la fin parce qu’évidemment j’ai traité les stars mais c’était surtout pour moi. En tout cas, dans ce livre-là, on trouve énormément d’images faites pour supporter la scène locale, les copains, la vraie vie enfin du rock.

Alors justement si vous pouviez définir en un mot ce qui se dégage dans votre album ou que vous voudriez qu’il se dégage de vos illustrations, en un mot, quel serai-il ?

Quelque chose qui se dégagerait de mon travail ? L’énergie. C’est ce que j’aime dans le rock, c’est ce que me donne souvent le rock et moi j’aime aussi l’énergie chez Franquin, chez les dessinateurs. Oui, la patate ! Je ne suis pas du tout du monde de Jacobs qui est un excellent auteur, dessinateur. C’est superbe mais c’est du tampon, c’est extrêmement figé même si ça bouge quand même. Mais chez Franquin, ça y va. Les idées noires, c’est juste du rock’n roll en vérité. On la retrouve chez Will Eisner. Enfin il y a beaucoup d’auteurs qui trouvent cette énergie-là. Moi je viens de là. J’ai cette influence, ce côté cartoon, ce côté noir. Et puis le rock’n roll c’est en général très ridicule et clownesque quand on voit comment ils s’habillaient … On se met des plumes, on se met des jabots … Enfin je veux dire l’histoire d’Elvis qui remuait son cul ça faisait rire tout le monde déjà parce qu’à l’époque on disait c’est pas de la musique, c’est une parodie, c’est un singe

Quand on prend Bowie et toutes ses transformations …

Oui, voilà l’histoire du rock est traversée de toutes ces fantaisies.

Le glam rock …

Alice Cooper, il est génial et ridicule à la fois à jeter des poulets en plastique Les films d’horreur à deux balles … Moi, j’adore ça. Donc du coup, mon dessin c’est de l’énergie. J’essaie de la garder même en vieillissant où j’ai tendance à avoir ma main qui colle au papier (rire). Et je dis Ah non La patate ! la patate !

Alors pochettes de disques, affiches, qu’est-ce qui selon vous est le plus difficile à réaliser et quelle est la spécificité de chacune ?

C’est très difficile de savoir ce que des musiciens ont en tête au niveau images parce qu’ils ne le savent pas eux-mêmes. Et ensuite, ils sont musiciens ; ils n’ont pas forcément le vocabulaire pour exprimer une image. Je veux dire par là que la plupart des gens d’ailleurs ne savent pas parler d’un tableau qu’ils ont vu. Et donc il faut presque une formation ou entendre les gens en parler pour se dire Ah oui Il y a des mots pour décrire la couleur, les contrastes, ces choses-là mais tout le monde ne le possède pas et c’est normal : on ne peut pas imposer ça. Et moi par exemple en musique, je suis certainement tout à fait incapable d’exprimer avec le vocabulaire de la musique que je ne connais pas les variations dans du jazz, même du rock ou du classique. Donc quand on a quatre, cinq lascars avec quelques trucs dans le nez – enfin des cigarettes bizarres et des bières – la manière dont ils s’expriment sur des images, c’est difficile de comprendre. Les idées qu’ils ont souvent ne sont pas très bonnes visuellement. Tu fais Mais non, ça c’est ringard … c’est déjà fait… Ils ont de bonnes intentions; c’est Ouais, faut qu’ça tape dans la gueule ! Mais taper dans la gueule, je ne sais pas ce que ça veut dire : en bagarre oui, en musique peut-être mais en dessin … difficile. Et c’est souvent des choses comme ça qu’ils expriment, dans le milieu du rock en tout cas. Donc c’est à moi de traduire et de trouver quelque chose de tout à fait décalé, donc c’est vachement difficile.

C’est peut-être plus compliqué encore pour les pochettes que pour les affiches …

Oui parce qu’une affiche, c’est plus éphémère. Un disque, c’est gravé dans ta carrière ; des affiches, t’en feras plein peut-être. Chaque soir de concert, chaque bar va faire l’affiche du concert donc ce n’est pas la même pression que le disque que tu vas trimballer à vie. Ce qui est difficile, c’est de trouver la dimension nouvelle qu’un dessin, qu’une image peut apporter à une musique et de la faire accepter ou que les gens qui créent cette musique-là disent Ah ouais mais c’est super parce qu’en fait tu as mis un désert, ça n’a rien à voir avec là où on habite, ce qu’on chante et tout ça mais finalement on est dans l’état d’esprit où le titre de la chanson suffit à faire une évocation. Donc c’est une troisième dimension et c’est là où c’est plus difficile parce qu’il y a un problème de communication. On ne parle pas la même langue quand on parle d’une image. Et puis après quand l’image est là … ils ont comme tout le monde des réactions et quand ça colle, ça colle. Je sais que là je suis entrain de faire une pochette et j’étais super content parce que pour moi j’ai trouvé L’IMAGE qui va parfaitement avec le groupe. Mais c’était sans le groupe. Et le groupe, ils sont 2, bon. (rire)

Déjà c’est plus facile…

Ça fait moins de discussions, il y a moins de jeux de pouvoir entre eux parce que c’est à ça qu’on assiste aussi. On fait une réunion et comme il y a du bisbille entre le guitariste et le chanteur quand lui veut cette idée pour la pochette, l’autre veut le contraire rien que pour le faire chier donc moi, je n’ai rien à voir avec ça, c’est classique. Mais là du coup, je leur ai montré l’image et leur ai dit Bon vous êtes venus pour qu’on en parle mais en fait je l’ai déjà faite. J’ai eu la vision. Un matin, je me suis levé, et quand c’est sorti et ce qui est assez rare, je me suis dit Ouah, je crois que j’ai trouvé. Donc j’ai ouvert les images sur l’ordinateur. Ils ont vu. Mais oui, c’est ce qu’on aurait dû faire depuis le début. Donc j’étais content. Et ça, ça fait plaisir parce que quand on a une vision – déjà quand on la concrétise des fois, on n’est pas à la hauteur de la vision mentale – quand on y est et que derrière les autres s’y retrouvent, alors là c’est tout bon, c’est boulevard. Mais ce n’est pas toujours le cas.

Illustration pour la porte d’un studio de répétition du CEM

Je crois savoir que le rock intellectuel n’est pas trop votre tasse de thé ou votre chope de bière. Quels sont les groupes qui vous font le plus vibrer ?

Je ne sais pas ce que c’est le rock intellectuel, je ne sais pas ce que c’est. Alors, dans les milieux intellectuels, on écoute un rock qui n’est pas nécessairement celui que je préfère. Après intellectuel pas intellectuel… Quand j’étais aux arts décoratifs, mes copains aimaient beaucoup les Talking Heads, parce que c’était plus branché New Wave, tout ça. Donc il préféraient les Talking Heads aux Ramones c’est-à-dire des gars incultes qui savent à peine jouer soi-disant…

et vous, vous vous seriez plutôt Ramones que Talking Heads

Voilà. Mais il n’empêche que les Talking Heads, c’est super, c’est un super groupe. Après, ce ne sont pas les musiciens eux-mêmes qui décident de classer les choses. C’est toujours les disquaires qui ont besoin de les ranger, les chroniqueurs de musique qui ont besoin de classifier. Ils aiment le Velvet parce que c’est plus intello, parce que ANDY WARHOL ! Mais Andy Warhol, il n’a pas écrit une note enfin. Ben voilà, c’est des associations absolument bizarres. Et en même temps, Andy Warhol adorait voir les Ramones parce qu’il trouvait ça tellement BIZARRE, tellement stupide, les crétins qui se tapaient dessus en plus sur scène. Mais « QUELLE PERFORMANCE ! QUELLE PERFORMANCE ! » Il avait une vision au-delà de la musique. Il se trouve qu’il y a des clichés autour des choses qu’il faudrait aimer quand on est dans le XVIe arrondissement et des choses qu’on aime tout simplement au Havre sur le port parce que ça nous parle, parce que ça tient du blues, du rhythm and blues. Johnny a fini par plaire à des intellectuels. Mais est-ce qu’il faisait encore du rock ? Je ne sais même pas. Mais au départ, c’était un truc de loulous, de loubards, de blousons de cuir. Donc moi, je n’y comprends rien à tout ça. La musique me parle ou pas. J’y retrouve mes copains ou pas et puis tout va bien comme ça.

Je suppose que vous avez assisté à de nombreux concerts. Vous arrive-t-il à l’instar de Luz, par exemple de croquer les artistes sur le vif lors des concerts ?

C’est très bien ce que fait Luz. Et j’ai vu aussi quelqu’un de local qui fait ça, qui a sorti un joli petit livre. Ce n’est pas les moyens de Luz, ce n’est pas la reconnaissance qu’a Luz mais il était sur le Cabaret vert cette année et croquait ce qu’il voyait sur scène qu’il reprend un peu tranquillement chez lui pour améliorer la chose, je pense. Je trouve ça très bien mais je pense que Luz veut être aussi live que la musique qu’il entend donc il fait une performance dessinée qui doit tenir dans les 2’20 d’une chanson de rock.

Qu’il ne retouche pas.

Qu’il ne retouche pas et donc c’est une belle opération sincère mais moi je préfère assister au concert, danser, écouter, pogoter…

C’est pour ça que je vous posais la question.

Profiter et en fait je n’emmène pas le boulot an vacances. Et quand je suis en concert, je suis en vacances de moi même un peu. Je m’oublie (rire). Donc quand je dessine finalement des trucs de musique, je le fais plutôt chez moi tranquillement sur ma table à dessin. Maintenant la démarche de Luz est absolument super.

Oui parce que vous auriez pu avoir par moments l’envie de le faire sans publier, pour vous.

Oui mais non, je ne le fais pas. Ma carrière commence à être longue. J’ai fait du dessin live, du dessin vivant, j’ai fait des concerts dessinés, j’ai illustré en direct pendant que la caméra me filmait un spectacle et en fait je suis content de l’avoir fait au moins pour savoir ce que c’est mais ça ne me convient que moyennement. Ce n’est pas mon truc et plus le temps passe moins je suis live enfin je veux dire moins j’ai envie de dessiner en public.

Vous avez un style de dessin assez fouillé qui demande du temps …

Oui, il y a ça. Surtout ces derniers temps, c’est sûr parce que mes adaptations littéraires demandent une concentration qui n’est pas celle d’un dessin rapide, expressif rapidement. Donc je me suis éloigné d’un style à la Reiser dont Luz est plus proche mais maintenant Reiser, c’est un super dessinateur aussi. Enfin, ça paraît crobard, c’est faussement crobard; c’est quand même très maîtrisé. Mais je me suis éloigné de ça. Les premières années, dans le milieu de la bande dessinée alternative avec le Stakhano, avec Rackham, on a fait beaucoup de performances dessinées live mais j’ai moins le goût de ça. Et puis je dessine énormément, énormément dans mon atelier. Alors, je pose mes crayons, je n’ai pas envie d’emmener ma trousse. Et même si j’emmène ma boîte d’aquarelle en vacances bien souvent les papiers restent secs parce que justement, c’est le break parce qu’en temps normal je travaille une dizaine d’heures par jour sur mes albums six jours sur sept. Il y a bien sûr quelques exceptions mais quand je lève la main, je lève la main.

J’aimerais à présent puisque vous parliez du Havre, de la bande de copains, de la musique qui se passe là-bas, que vous nous parliez un petit peu du CEM, du centre d’expression musicale du Havre et de ses portes …

Le CEM a démarré quasiment en même temps que mes premières publications, c’est-à-dire au milieu des années 80. Quelques jeunes musiciens encore amateurs avaient besoin de lieux pour répéter. Ils en avaient marre de répéter dans les caves où les amplis moisissent là nuit, marre de jouer dans les greniers où on arrose tout le quartier et on fait ch… les voisins qui vont faire ch… les parents, et qui amènent la police etc … La ville ne donnait pas de structure aux jeunes qui faisaient cette musique peu appréciée à ce moment-là. Donc une association s’est créée le CEM, un Centre d’Expressions Musicales. Ils ont donné un titre sérieux pour pouvoir s’imposer au service culturel de la ville qui a subventionné légèrement au début un lieu alternatif pour la musique qui ne soit pas le conservatoire. Ce lieu-là, c’était pour des locaux de répétition d’abord puis c’est devenu une école de musique qui a permis à des musiciens, entre les moments de tournée, de donner des cours de batterie, de clavier, de guitare, de chant, etc … Et moi, les gens qui ont fondé ça je les connais – c’est en gros ma génération voire un peu plus jeune – depuis le début. La jeune femme qui à l’époque s’est occupée de toute la partie administrative de la création de cette association-là, a même fait sa thèse, a illustré sa thèse avec des dessins à moi tirés d’un bouquin sur le rock que j’avais fait à l’époque. Donc tout, ça, c’est vraiment lié intimement. Ce n’est pas de la famille mais c’est de la famille adoptive; on se connaît bien. Et puis la chose s’est développée et pas seulement moi mais Édith ma compagne dessinatrice a aussi fait des choses pour le CEM. Kokor un autre dessinateur de BD havrais a ausssi fait beaucoup de choses et puis lui, il est musicien en plus, donc il était impliqué. Et ces dernières années, ça va faire dix ans maintenant, le CEM a bénéficié de beaucoup plus d’aides au niveau régional, départemental et municipal pour monter une école de musique bien plus conséquente, toujours avec des locaux de répétition mais avec en plus une petite salle de concert ne serait-ce que pour faire jouer les élèves en cours d’année ou en fin d’année pour des restitutions de travail, avec un petit bar aussi, un super lieu ! C’est un ancien fort militaire, le fort de Tournevile, une friche abandonnée qui a été donc en partie occupée par cette école-là. Ils ont d’abord fait la première tranche de travaux autour des locaux de répétition. Il y avait six pièces super modernes, géniales et ils m’ont dit Riff, voilà. Est-ce que ça te dirait de faire des illustrations pour les portes de ces locaux de répétition ?

Qu’on va retrouver d’ailleurs dans l’album …

Oui, qu’on retrouve dans l’album. Au départ, ils ont dit On est musicien, on a répété un peu partout, on a enregistré des disques et donc c’est toujours le local 1, 2, 3, enfin le truc à la con comme des vestiaires ou le jaune, le bleu … On aimerait quelque chose à nous et de plus école aussi. On va donner des noms de studios d’enregistrement et de labels d’origine de la soul, du rock etc… Donc Sun Records à Nashville avec Elvis, Jerry Lee Lewis, enfin des générations de rockers blancs, « Memphis Sound » Stax avec la génération de soul noire, Otis Redding et autres et puis Tamla Motown pour Détroit et la soul.

Je ne donne que trois exemples mais il y en avait six et donc j’ai fait six illustrations qui ont été imprimées sur des adhésifs au format d’une porte. C’est 80 cm de large sur 2m10 de haut en gros donc ça fait de GRANDES images. La poignée de la porte est dans l’illustration et donc on rentre dans mon dessin.

Donc j’ai fait les six studios de répétition et puis l’année suivante, quand les travaux de tout l’agrandissement ont été terminés, toute l’école est montée et ils m’ont dit Ben Riff il y a 20 portes à faire maintenant. (rires) Ce qui fait que j’ai fait 26 illustrations sur les portes et j’ai donc une espèce d’exposition permanente depuis dix ans dans cette école. Les architectes ont pris en compte mes dessins, ont choisi les couleurs intérieures des salles de classe ou de répétition en fonction de la palette de couleurs sur la porte. Ils ont joué le jeu jusqu’au bout et donc c’est très cohérent. C’est très beau. Et puis on a été obligé de développer au-delà des premiers labels d’enregistrement, c’est devenu aussi les grands lieux mythiques du rock Woodstock ou Liverpool avec La caverne et puis des grands mouvements musicaux le surf, le grunge etc, etc jusqu’au hip-hop et l’électro.

Ça doit vous faire plaire de voir ça au Havre…

Ah ben c’est génial ! C’est génial ! Et puis au Havre, on dit peu les compliments. On en parle peu mais parfois ça arrive et c’est très puissant, très fort ! Et quand ce livre-là est sorti, ça a buzzé dur au Havre et c’est chouette parce que je me suis aperçu que des gens que je connaissais à peine aimaient beaucoup mon travail mais ils n’avaient jamais osé me le dire; pour mon ego, ça fait plaisir. (rire) Et puis, c’est un super lieu. Je leur ai dit Un jour, ça va vieillir tout ça il faudra peutêtre tout changer, n’hésitez pas. Mais bon pour l’instant, l’image est devenue l’identité de l’école.

Et là, c’est un super bouquin …

Mon éditeur m’a gâté. Il a mis les moyens. Super réalisation, super maquette, choix du format.

Choix du format, choix du papier, la qualité des reproductions aussi absolument magnifiques.

Absolument.

Pour terminer, un petit mot sur le choix de la couverture. Pourquoi celle-là ?

Ce n’est pas tout à fait moi qui ai choisi. C’est-à-dire que je ne savais pas du tout comment envisager la couverture d’un livre qui compile autant d’époques différentes, de styles différents et de mouvements musicaux différents mais il existait cette illustration qui avait servi de couverture à un livre pour le festival international du disque et de la bande dessinée de Perpignan. Aux vingt ans de ce festival-là, j’avais dû faire au moins neuf fois l’affiche et on avait fait de super expos. On m’a donc demandé de faire l’illustration de couverture du livre – la une de couv et la 4e de couverture – sachant que dedans on retrouvait toutes mes affiches plus les extras que j’ai pu faire tout ça mélangé avec mes copains auteurs de bande dessinée, mais aussi des musiciens et des photographes de pochettes de disques anglais, américains qui ont fait les pochettes des Stones, des Beatles, de Slade, de Bowie qui sont venus au festival. Donc ce livre compile tout cet historique-là et j’ai eu l’honneur d’avoir la couverture : cette illustration de pirate à la guitare avec ce mouvement de vagues de têtes de mort qui rappelle À Bord de l’Étoile Matutine, mon premier album d’adaptation littéraire.

D’après Pierre Mac Orlan, Editions Soleil, 2009

Ce dessin existait en noir et blanc et le maquettiste qui travaillait sur ce livre a repris l’image, a modifié les couleurs et je j’ai trouvé l’idée intéressante. J’ai même un peu poussé à ça en disant que ça n ‘allait pas être un livre facile à vendre parce que les artbooks, c’est difficile à vendre. Les libraires ne savent pas où les mettre. Peu de gens entrent dans une librairie pour dire Je veux acheter un artbook. Ils peuvent dire Je veux du Riff mais on va leur montrer d’abord les bandes dessinées. Je me suis quand même fait reconnaître ces dernières années autour de mes récits maritimes et le fait de me retrouver avec un pirate avec une guitare, je reste dans le domaine du rock’n roll et en même temps les gens peuvent associer les deux.

Ça fait résonance.

C’était un point de vue de communication et puis je pense que l’énergie, elle y est aussi et elle envoie.

Oui, l’énergie est là. Et justement vous disiez qu’un artbook, ce n’est pas facile à vendre, Vous avez des retours sur les ventes?

Je ne sais pas. Je n’ai pas demandé, on ne me dit pas. J’ai un peu peur de demander en vérité. Et en plus, j’avais une fausse image parce qu’au Havre, c’était épuisé en deux jours. Quand j’ai fait le vernissage de l’exposition en une heure, les 20 volumes qui étaient là ont disparu mais c’est forcément pas comme ça ailleurs en France. Donc, je ne sais pas. L’éditeur a beaucoup misé. J’espère (rire) qu’il sera satisfait mais je crois qu’il l’est parce qu’on s’entend bien.

Eh bien je vous remercie beaucoup pour le temps que vous nous avez consacré.

C’est moi.

Et bon festival !

Interview de Francine VANHEE

POUR ALLER PLUS LOIN

Petit aperçu de l’exposition à la médiathèque Voyelles

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