Interview Jean-C. Denis


Interview Jean-C. Denis & Stéphane Godefroid : Tout d’un coup (ou presque)

à la librairie La Parenthèse

26 août 2025

Édition originale tirée à 300 ex. comprenant une sérigraphie numérotée et signée par Jean-C. Denis

Bonjour Jean-Claude Denis et Stéphane Godefroid. Après Baru et son Catalogue déraisonnable pour une exposition fantasmée, c’est à votre tour Jean-Claude Denis de rassembler dans une anthologie intitulée Tout d’un coup (ou presque) des centaines d’illustrations, dessins inédits, esquisses, papiers « sauvés de la corbeille » aux Éditions Le Pythagore.

Pour le lancement de cet ouvrage majestueux, La parenthèse organise non pas un mais deux évènements : une séance de dédicaces bien sûr ce samedi 6 septembre de 15h00 à 19h00 et une expo vente d’illustrations originales tirées de l’album.

Alors Jean-Claude et Stéphane, dites-nous tout sur cette expo-vente !

J-C : La première part me revient, c’est celle du livre parce que je sais à peu près ce qu’il y a dedans quoique pas toujours. Il y a presque un millier d’images qui sont pour certaines inédites et comme vous l’avez dit certaines très modestement tirées de cahiers de brouillon presque on pourrait dire, de dessins de téléphone qu’on fait pendant qu’on appelle quelqu’un en pensant à autre chose mais aussi des grandes images, des affiches… Enfin ça va de tout ce que je sais faire à peu près, exceptée la bande dessinée. Donc il y a des images qui concernent des illustrations dans la presse, pour des romans et tout cela depuis les années 70-80.

La sérigraphie

Oui parce qu’avant d’être un auteur de BD, vous avez commencé par l’illustration …

J-C : Exactement. C’est ce qui me semblait le plus être à ma portée. La bande dessinée, on en lit. On pense que c’est plus facile que de lire un livre parfois mais à faire c’est beaucoup plus compliqué et je n’avais pas du tout la possibilité d’être bon dès le début. Il m’a fallu beaucoup d’entraînement alors que pour l’illustration, dans les années où j’ai commencé, il était un peu permis de se chercher avant de se trouver. On pouvait faire des dessins pas très bien réussis, c’était acceptable et on pouvait chercher son style aussi en en essayant plusieurs. C’est ce que j’ai fait et parfois, je suis surpris moi-même. J’ai essayé de montrer toutes les palettes plus ou moins réussies ou habiles de ce que j’ai pu faire à mes débuts également.

Recherche de couverture pour Un effet d’aubaine, Futuropolis 2023,

Alors que va-t-on trouver dans cette exposition ?

J-C : Il se trouve que pour l’exposition, on a pioché de façon différente. Pour faire le livre, j’ai surtout regardé dans les scans que j’avais pu faire moi-même des images et j’en ai fait beaucoup. Il y en a donc un millier dans le livre à peu près, alors que pour l’exposition évidemment il a fallu que je trouve les originaux. Les originaux, ils sont dans des cartons et c’est un peu la surprise quand on ouvre un carton. Donc je suis allé piocher dedans et j’ai retrouvé beaucoup d’images qui sont dans le livre mais j’en ai retrouvé d’autres aussi qui étaient nulle part ni dans mon souvenir, ni ailleurs. Il y a un petit mélange de tout ça et puis certaines très représentatives aussi de la bande dessinée parce que par exemple une couverture d’album, c’est une illustration grand format éventuellement. Ce n’est pas de la bande dessinée mais ça peut servir de modèle aussi pour la bande dessinée et l’illustration.

Stéphane, quelque chose à ajouter ?

S : Pas grand-chose. Jean-Claude a bien dit les choses. Je crois qu’avant de déballer la sélection de dessins, je ne m’étais pas rendu compte à quel point l’expo était une expo importante, une véritable rétrospective de cinquante ans de carrière et c’est extrêmement émouvant de regarder tous ces dessins les uns après les autres qui balaient cinquante ans de carrière et c’est à ma connaissance – alors peut-être que Jean-Claude me contredira – la première véritable expo rétrospective qui balaie depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui avec ses derniers dessins. Il y aura plus de cent dessins qui seront accessibles au public durant tout le mois de septembre.

À partir de quelle date ?

S : Elle commence le samedi 6 et se prolongera jusqu’à la fin du mois.

Revenons maintenant à la monographie.

Comment ce projet est-il né ? Vous pouvez nous éclairer sur le titre ?

J-C : Le projet est né il y a quelques années déjà. Francis Zahnd l’éditeur – libraire aussi à l’époque – de Pythagore m’a proposé de penser à un projet de ce type. Et puis évidemment on est très occupé par toutes sortes de choses et ça a pris un petit peu de temps pour que ce projet mûrisse. Ça fait un peu peur aussi d’aller chercher d’une part autant d’images à montrer et d’autre part de se dire qu’une fois qu’on a conçu un tel monument, il ne reste plus qu’à nous enterrer dessous (rire). En surmontant ses peurs, on arrive à réunir les dessins et puis on se retrouve entouré de gens sympathiques et intéressés par ce qu’on a fait également. Entre Stéphane qui m’a interviewé et qui a mis en forme les textes, entre le graphiste qui a mis les images en forme d’une façon magistrale également et le travail de fabrication, de réalisation d’un gros livre comme ça – on ne sait même pas comment ça peut tenir tellement c’est gros et lourd (rire) – on est rassuré dans un premier temps et super satisfait dans un deuxième parce que c’est vraiment quelque chose de très beau, très agréable à regarder y compris pour moi parce qu’il n’y a pas que les images, il y a aussi la façon dont elles circulent dans le livre.

Justement vous parliez d’entretien avec Stéphane. Comment ça s’est passé ?

S : Ça ne s’est pas passé comme on l’avait prévu à la base. Je pense qu’on aurait aimé se voir et puis on s’est trouvé pris par le jeu de diverses contraintes notamment de calendrier à devoir le faire par téléphone. Alors on s’est appelé et j’ai tout enregistré. Je crois qu’en tout, j’avais à peu près quatre heures d’entretien qu’il a fallu ensuite retranscrire sur mon ordinateur. Ce n’étaient pas les meilleures conditions.

Vous auriez préféré vous rencontrer

J-C : Oui. Moi, d’abord au téléphone, je sais qu’à partir d’un moment, je bloque un petit peu. Mon esprit patine alors un peu et donc je ne me sentais pas au mieux de mes moyens. Je me suis retrouvé à dire les choses basiques et il y en a beaucoup et en fait je suis comme ça aussi donc je n’ai pas de honte. (rire) On est allé à l’essentiel et guidé par les questions parfois surprenantes de Stéphane, je me suis laissé porté un petit peu et j’ai répondu de mon mieux avec la surprise en prime. (rire)

Vous parliez également de la forme. C’est vrai qu’il a une forme un peu particulière : préfaces d’amis dessinateurs, à peu près aux deux-tiers de l’album ce fameux entretien avec Stéphane, tout le reste étant entièrement dédié aux illustrations avec simplement quelques petites mentions. Est-ce vous qui êtes à l’origine de cette forme ou alors est-ce que vous en avez discuté … ?

J-C : Alors on en a discuté avec le graphiste Serge Bilous qui a traité toute la mise en page du livre et je me suis facilement laissé convaincre par sa volonté de le faire sur ce mode-là parce qu’il a vraiment des idées particulières qui lui viennent de ses ancêtres Futuropolis et Étienne Robial. On sent qu’il a quelque chose à transmettre qui est un vrai bonus pour les images, la mise en page. Moi, j’aurais rêvé de savoir le faire mais j’aurais été incapable de le faire sous cette forme, j’aurais fait n’importe quoi je crois alors que lui il en a fait quelque chose que j’ai beaucoup de plaisir à voir.

Alors justement ces illustrations, vous les avez d’abord triées et ensuite elles sont classées dans un certain ordre dans l’album. Comment ce choix s’est-il effectué ?

J-C : Exactement. C’est là où il intervient. Il a fait quelque chose de musical, c’est-à-dire qu’il n’a pas tenu compte des dates, ce qui pourrait paraître un peu fastidieux surtout si on voit des choses malhabiles au début et des choses de vieux croulant à la fin (rire). Il a fait ce qu’il fallait pour qu’on suive les images par thème et surtout par thème visuel et graphique ce qui fait qu’on se laisse entraîner par ça, moi le premier avec une sorte de surprise de parfois tomber sur des images qui n’ont rien à voir. Il a réuni par exemple des images correspondant à une certaine région en pensant que l’une d’entre elles faisait partie de cette région alors que pas du tout et les dates non plus ne correspondent pas. C’est ce qu’on peut découvrir en lisant les légendes.

La Marne près de Noisy-le Grand (2006), Le canal du Midi (1997), Le canal du Midi, écluse de Jouarres (1997)

Vous parliez du libraire des éditions Pythagore Francis Zahnd, libraire tout comme Stéphane Godefroid. Alors j’aimerais qu’on s’arrête un peu sur votre lien avec la Parenthèse et plus spécialement avec Stéphane.

Depuis quand date votre complicité ?

J-C : Pratiquement pour faire simple depuis que La Parenthèse existe, elle est en relation avec les éditions Futuropolis ce qui fait que j’ai eu l’occasion de venir assez régulièrement à La Parenthèse de tout temps je dirais parce que mon premier livre a été édité par Futuropolis. Naturellement beaucoup ont suivi, le dernier également mis à part celui-ci et donc quand Stéphane est arrivé ici évidemment je n’ai pas tardé à le rencontrer, à le découvrir et à me réjouir que ce soit lui qui tienne maintenant la librairie, qui s’en occupe et qui s’en occupe bien. Bizarrement j’ai retrouvé une filiation directe avec l’esprit du lieu même si ça a pris de l’ampleur parce que je ne me souviens pas que c’était aussi grand et aussi beau mais l’esprit est là : l’accueil, la sympathie, le plaisir qu’on a à découvrir les livres parce qu’on en voit beaucoup : tous ceux qui sortent et qui sont exposés à plat et puis il y a tous ceux qui sont sortis il y a longtemps parfois comme on en voit ici dans la vitrine qui sont en exposition. Ça donne un lieu qui est tout à fait particulier. On a l’impression qu’il est dédié au feuilletage intelligent d’un livre avant de l’acheter.

Stéphane ?

S : En fait, on était déjà un petit peu copains avant que je devienne libraire. Jean-Claude venait déjà à la libraire avant que j’y sois. On était déjà copains avant alors évidemment depuis que je suis arrivé ici il y a 18 ans, je pense qu’on peut dire qu’on a pratiquement fait un lancement pour la sortie de chacun de ses albums. C’est quelque chose qui s’est fait naturellement. Je suis devenu libraire pour défendre le travail de gens comme lui. C’est ce qui m’intéresse vraiment.

J-C : Aussi, j’aimerais ajouter quelque chose que j’ai zappé complètement mais l’une des raisons de notre échange dans ce livre c’est qu’il y a vingt ans ou trente ans peut-être, on a déjà eu un échange équivalent dans une revue c’était Le potager moderne, c’est ça ?

S : La revue s’appelait Patate douce [NDLR : Le Potager Moderne est l’éditeur]

J-C : Patate douce.

S : N° 2

J-C : Et effectivement quand je me suis remémoré ce moment, je me suis dit que ça pouvait être rejoué.

Justement puisqu’on parle de votre complicité, Stéphane vous suivez Jean-Claude depuis longtemps. Qu’est-ce qui vous séduit dans son travail ? Si vous deviez qualifier en un mot ou en une phrase son œuvre quel serait-il ?

S : Question simple mais réponse compliquée (rire de Jean-Claude). On sait plus dire pourquoi on n’aime pas telle ou telle chose mais disons qu’il y a tout dedans et je dirais que les deux œuvres qui me touchent le plus, c’est Luc Leroi et les Paul de Michel Rabagliati parce que ce sont des livres dans lesquels il y a tout, c’est-à-dire la vie, le monde, les gens, les rapports entre les gens. Ce dont des bandes dessinées qui vont effleurer certains aspects du quotidien, de la vie. Évidemment tout le monde ne ressent pas la même chose au contact des mêmes œuvres mais moi quand je lis un Luc Leroi, je m’y retrouve totalement comme si j’étais chez moi et je retrouve tout ce qui m’intéresse. Voilà ce dont pour moi des albums universels même s’ils sont aussi discrets que leur auteur.

Deuxième point de ma question, comment qualifiriez-vous son travail ? Énergique, puissant, élégant …

S : Élégant, oui. Une élégance qui va de pair avec la discrétion dont je parlais tout à l’heure c’est-à-dire que c’est un auteur qui est là depuis une cinquantaine d’années dont le travail à mes yeux est essentiel. Certes il a été mis en avant parce qu’il a obtenu le Grand prix au festival d’Angoulême mais d’une manière générale, c’est un auteur discret dont les livres sont assez discrets. On va trouver assez peu de grands succès commerciaux qui mettent tout le monde d’accord. En revanche le public, les gens qui aiment les albums de Jean-Claude ne s’y trompent pas et c’est un public qui est extrêmement fidèle. On ne peut pas rencontrer l’œuvre de Jean-Claude et puis d’un coup passer à autre chose. Je veux dite quand on y adhère, on prend un abonnement et puis c’est pour toujours.

Je reviens vers vous Jean-Claude. Quand on parlait de vos liens avec La Parenthèse, on vous retrouve déjà dans le livre anniversaire des 40 ans à travers l’étiquette de bouteille créée pour la cuvée anniversaire et une planche hommage à (À suivre) dans laquelle vous déclarez En tant que lecteur, le programme me convient parfaitement. En tant qu’auteur, j’aurai plus de mal à jouer le jeu. La première histoire de Luc Leroi sera très courte et en couleurs.

Qu’est-ce qui à l’époque vous posait le plus de problème ? Les longs récits ou le noir et blanc ?

J-C : En fait, c’est surtout qu’il y a des gens qui faisaient ça beaucoup mieux que moi. Souvent on fait les choses parce qu’il y a moins de concurrence aussi. Ça m’est arrivé tout au long de ma vie de me dire que les choses étaient tellement mieux faites par d’autres qu’il valait mieux que je trouve ma propre voie, voilà c’est un petit peu ce qui dirige. Alors avec le noir et blanc, je n’ai pas toujours été le plus fort parce qu’il y a des spécialistes du noir et blanc mais je me suis amusé tout le temps malgré tout avec. Je crois que je suis aussi un peu touche-à-tout mais que le plaisir est là aussi de tout faire en sachant qu’on n’est pas le meilleur partout. (rire)

Et on vous retrouve pour l’anniversaire des 50 ans pour lequel vous avez réalisé Sous les toits dont on trouve d’ailleurs une recherche dans l’anthologie. Là, vous avez aussi choisi de rendre hommage à une autrice actuelle : Zelba.

Pourquoi ce choix ? Et quels ont les auteurs et autrices d’aujourd’hui qui vous interpellent ?

La Parenthèse , 50 ans de BD !
Sous les toits, Recherche pour les 50 ans de la Parenthèse (2024)
La Parenthèse , 50 ans de BD !
Futuropolis, 2021

J-C : Je vais avoir beaucoup de mal à répondre à cette question, surtout la fin parce qu’il y a moins d’auteurs que j’ai lus récemment pour des simples raisons d’emploi du temps, donc j’en connais moins. Mais effectivement, Zelba fait partie des auteurs que j’ai découverts avec un grand intérêt parce qu’elle a réussi à raconter une histoire très personnelle avec beaucoup d’humour et pourtant sur un sujet extrêmement grave puisque c’est la façon dont elle a accompagné avec sa sœur la mort de sa maman. Moi je ne suis pas fan des sujets dramatiques ou graves mais par contre je suis extrêmement amateur de cette intelligence qui est poussée ou tirée par l’humour. C’est-à-dire que l’histoire avance avec le sourire et à chaque page, on s’amuse de la vision qu’elle a, de ce qui se passe dans sa vie et la façon dont elle le raconte. Alors je sais qu’il lui a fallu du temps, pour arriver à raconter ça mais moi j’ai été touché par sa façon de le faire. Je revois encore des petits passages de son livre qui me touchent, des choses qui sont totalement anodines comme ça mais qui sont d’une drôlerie incroyable. J’ai trouvé que c’était un des albums qui m’avaient le plus marqué au moment où on en a parlé avec Stéphane pour les 50 ans de La Parenthèse. C’était remarquable ! En plus, elle n’a pas toujours fait ça. Elle n’a pas commencé par faire une école de dessin donc il y a chez elle un naturel qui me plaît beaucoup dans sa façon d’aborder la bande dessinée. On ne voit pas chez elle de référent direct à d’autres choses. Elle a une personnalité très forte et pas beaucoup de défauts dans sa façon de faire.

Musicien, illustrateur, scénariste, dessinateur, vous avez plus d’une corde à votre guitare. Comment ces différentes facettes se nourrissent-elles entre elles ?

J-C : En fait, elles naissent à la même source exactement. Tout ça part du même endroit et parfois ça donne l’impression qu’elles se manifestent avec une envie d’inspiration comme une petite source qui se dit Tiens je vais couler par là et ça va donner une chanson par exemple ou alors je vais aller par là et c’est un album de bande dessinée ou une illustration. Pour les illustrations, il y a souvent le phénomène de la commande quand même mais pour le reste, en particulier la bande dessinée et les chansons, personne ne m’a jamais demandé de les faire à l’avance. Je n’ai eu de commande dans ces cas-là. C’est moi qui décidé de faire ces histoires.

Cliquez sur l’image pour écouter le CD
For the Rain to Fall, Couverture du livre, Pochette du CD, Illustration pour le livre (2020)
Illustration pour la chanson Wooden Maid (2021) de l’album For the Rain to Fall
Papier sauvé de la corbeille et recherche pour le livre et le CD For the Rain to Fall (2021)

Illustrations de commande bien sûr pour les romans que ce soit la couverture ou à l’intérieur, pour les affiches Etc … Mais vous avez fait aussi beaucoup d’illustrations pour vous-même, pour le plaisir …

Alors c’est ça. On ne peut pas s’en empêcher et ça fait partie d’un équilibre, c’est un peu grandiloquent mais vital. C’est-à-dire que ce soit la musique comme le dessin, c’est quelque chose sur quoi on peut se reposer. Il y a des moments où on semble très pesant, très lourd, soucieux ou pire très angoissé. D’un seul coup, la musique ou le dessin libèrent et on part, ça ouvre une porte dans une autre direction. J’ai ressenti ça dès mon enfance et je pense que beaucoup d’enfants dessinent avec ce sentiment-là de trouver un espace de liberté et une force particulière par rapport à d’autres jeux, surtout des jeux collectifs. Alors là, on est mis à mal assez vite, on se développe différemment. Je reconnais que la solitude est souvent la contrepartie de cet amour du dessin et de la musique. La musique elle peut se faire à plusieurs, plus facilement.

L’amitié aussi a joué un rôle et ce dès vos débuts qu’on prenne la création d’un atelier d’illustrateurs ou qu’on prenne la musique avec le Dennis’ Twist ou votre dernier ouvrage sur lequel Charles Berberian intervient … Donc je pense que l’amitié des dessinateurs et autres compte pour vous …

N° 10 au Top 50 en mars 87
Le blouson blanc et les autres … Les reconnaissez-vous ?
Twist Guitars (2022), Postface du livre Boiseries de Jean Solé

J-C : Ah tout à fait. En plus disons qu’en tant que dessinateur, quand on rencontre un autre dessinateur, on n’a pas de meilleur ami parce que par définition il a les mêmes façons de fonctionner, au fond. Apparemment, il a plein d’activités différentes, des façons de faire, des relations différentes mais au fond de lui-même, il passe le même temps à réfléchir à ses propres histoires donc on a énormément de points communs et quand on se rencontre, on a souvent envie de faire des choses ensemble. Ça a été le cas avec beaucoup de mes collègues à qui j’ai d’ailleurs demandé de préfacer ce livre pour cette raison-là. Je n’avais pas envie d’avoir l’avis sur mon travail de grands spécialistes officiels ou de gens qui écrivent sur l’art mais j’avais envie d’avoir l’avis d’artistes que je considère presque plus comme des copains que comme des artistes alors que je sais très bien que c’est parce qu’ils sont artistes qu’ils sont devenus copains aussi par cet intermédiaire-là. Voilà la raison et effectivement, j’ai partagé de très bons moments avec tous. Après, en vieillissant les occasions de se voir se raréfient un peu mais pas celles de se lire ni de s’écouter ou de se parler, au téléphone en particulier.

Dennis’ Twist au Riverside, Angoulême 1988

Pastels, aquarelles, sérigraphies… vous avez varié les techniques et les supports dans votre travail d’illustrateur. Pourquoi ne les avoir jamais utilisées en bande dessinée ?

J-C : J’ai eu l’impression en commençant la bande dessinée qu’il y avait un langage qui était plus clair que d’autres, qui était un peu issu effectivement de mes lectures d’Hergé quand j’étais enfant et peut-être de Peyo aussi. J’avais l’impression qu’un mode de bande dessinée était plus facilement accessible pour la lecture, ne se mettait en travers du lecteur et de l’auteur et pouvait se faire oublier aussi.

Oui et donc vous avez primé la lisibilité.

J-C : J’ai primé la lisibilité, alors c’est assez étrange, en suivant le modèle d’Hergé qui, lui-même était fortement inspiré d’estampes japonaises, d’auteurs japonais. Il y avait de la simplicité dans les deux et je trouvais de l’intérêt pour tout ce qui est technique de l’estampe et celle de la ligne claire, des aplats par exemple mais en sachant depuis le début que je voulais faire de faux aplats. Je voulais qu’on voie que c’étaient de faux aplats. Alors j’employais des tas de raffinement pour arriver à faire à la main des choses qui se faisaient parfois à la machine dans les albums et j’ai toujours fait le contraire de ce qu’il fallait faire en me provoquant moi-même disons et le résultat a donné à peu près quelque chose où on me reconnaît.

Quelques mots aussi sur Quelques mois à l’Amélie où on a à la fois la bande dessinée et le roman. Pourquoi les deux ? Quel est votre rapport à la littérature ?

Recherche de couverture pour le roman (2002)

J-C : Dans l’ordre, c’est vrai que j’ai écrit un scénario qui raconte l’histoire d’un écrivain. Cet écrivain est un peu en panne d’inspiration et il trouve dans sa bibliothèque un livre qu’il n’a jamais lu. C’est un livre qui est tiré en un tout petit nombre d’exemplaires. Il ne se souvient pas d’où il vient et comme il est en panne d’inspiration, on pense qu’il va s’inspirer de ce livre pour écrire son prochain roman et en fait il ne s’en inspire pas mais s’en sert comme d’un guide en refaisant le parcours de cet auteur dont c’était le premier livre. Et en faisant ça, je me suis rendu compte que j’écrivais une histoire, qu’à la fin de l’histoire, il tenait en mains un script et je me suis dit, ce script, eh bien, il ne me reste plus qu’à l’écrire. Donc c’est la même chose mais en plus détaillé. Je ne dirais pas plus littéraire mais plus détaillé avec une simple rencontre qui d’une image dans la bande dessinée va prendre quatre pages dans le roman. J’ai écrit ça dans la foulée, avant de dessiner l’album. Et seulement après avoir terminé le roman, j’ai dessiné la bande dessinée. Mais c’est un ensemble pour moi. D’ailleurs il y a quelques clés dans le roman qui permettent de penser que la fin est plus ouverte dans le roman que dans la bande dessinée parce qu’on le voit donner quelques conditions en remettant son manuscrit à Marianne qui est le personnage féminin. C’est un peu d’elle que dépend la sortie du livre et comme le livre existe, puisque je l’ai écrit, qu’il a été édité on comprend que Marianne a décidé qu’elle était d’accord à ce que ce livre sorte, un élément qui n’est pas dans la bande dessinée. C’est la seule chose. (rire)

Quelques mois à l’Amélie, Couverture, Recherche affiche exposition Blois, Ex-libris pour la librairie Le Pythagore , Chaumont

Et donc, ce roman, vous l’avez illustré …

J-C : Et donc en plus il est illustré d’images que j’ai en tête en écrivant, des espèces de flashs faits rapidement sur un papier Japon avec un stylo pinceau japonais qui donne une sorte de flou, une maladresse un peu rapide, comme ça qui me semblait aller et j’ai mis les illustrations à gauche pour ne pas gêner la lecture quand on tourne la page pour pouvoir suivre directement. Quelqu’un d’autorisé m’a conseillé de le faire comme ça pour ne pas gêner la lecture.

Quelques mois à l’Amélie, roman (2002). Couverture et illustrations intérieures

Vos projets ? Une nouvelle aventure de Luc Leroi ?

J-C : Effectivement ce Luc Leroi vient me tirer un peu par la manche. J’étais un peu paresseux ces derniers temps. Ce livre m’a quand même pris beaucoup de temps. Et donc effectivement, comme souvent c’est Luc Leroi qui vient me chercher. Des fois, je lui fais comprendre que je ne suis pas tout à fait prêt et c’est le cas mais il insiste alors je crois que je vais me laisser tenter prochainement. (rire)

Pour notre plus grand plaisir !

Interview de Francine VANHEE

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