Interview L’Homme Étoilé


Interview L’Homme Étoilé : Tu ne marcheras jamais seule

au festival Cabaret Vert

16 août 2025

L’Homme étoilé, bonjour. Je suis ravie de vous rencontrer au Cabaret Vert, cadre on ne peut mieux rêver quand on sait la place qu’occupe la musique dans vos albums, pour échanger autour de votre dernier ouvrage Tu ne marcheras jamais seule.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, pouvez-vous nous faire part de votre parcours et nous dire ce qui vous a mené à la BD ?

Je suis infirmier depuis un peu plus de quinze ans en soins palliatifs. La BD, j’en ai toujours énormément consommé depuis l’enfance, depuis que je suis en âge de lire. J’ai appris à lire avec la bande dessinée. Et puis je faisais le constat qu’on ne m’invitait jamais à parler de mon métier, que mon métier était entouré de beaucoup d’inquiétude et de fantasmes et je me suis dit que peut-être à travers le dessin je pouvais démystifier un petit peu ce que sont les soins palliatifs. Donc je l’ai fait sur Instagram où j’ai ouvert un compte en 2016, 2017 sans volonté forcément d’en publier un recueil sous forme de bande dessinée aussi parce que je ne croyais pas forcément en mon talent. L’opportunité m’a été donnée de le faire donc j’ai publié trois albums autobiographiques de mes anecdotes d’accompagnement en soin palliatifs et puis en 2023 et en 2025 mes deux premières fictions. La première surfait beaucoup sur le milieu hospitalier, la thématique de la maladie et du deuil. La deuxième reste dans une ligne directrice cohérente par rapport aux précédentes, c’est difficile d’en parler trop sans prendre le risque de la spolier mais elle sort du milieu hospitalier cette fois pour explorer la thématique de la solitude dans un des moments qui devraient être les moins solitaires de l’existence : l’arrivée d’un enfant.

Alors comment est né le projet Tu ne marcheras jamais seule ?

Assez étrangement parce que là où ma première fiction m’avait plus ou moins été inspirée par une rencontre avec un patient, cette histoire-là est née après avoir posé les traits de Clémentine, donc le personnage principal sur le papier. Un soir d’hiver, j’étais vraiment en train de griffonner naïvement ce personnage qui venait de je ne sais où et dans les minutes qui ont suivi toute son histoire m’est venue à l’esprit comme si c’est elle qui me la murmurait et je l’ai façonnée, construite pendant plus de dix ans avant de m’autoriser à en parler pour la première fois à mon éditeur. Voilà, c’est assez étrange; c’est la première fois qu’un personnage fait naître un récit dans mon esprit plutôt qu’une histoire m’oblige à construire un personnage.

Ça résonne en moi parce que j’ai une fille qui s’appelle Clémentine et c’est une petite rouquine …

J’adore ce prénom. Il n’est pas très inventif. Tu dessines une jolie rouquine et puis Clémentine, c’était une évidence pour moi et c’était parti. Alors Simon en l’occurrence, lui, il s’est appelé Pierre, Franklin… Il y a eu toutes sortes de prénoms. Clémentine, c’était sûr depuis le départ.

Vous êtes là sorti de votre zone de confort : les histoires courtes, le milieu hospitalier en vous jetant dans le grand bain avec ce deuxième récit fictionnel, qui cette fois se déroule hors de l’hôpital. Pourquoi avoir choisi le milieu de l’édition pour Clémentine ?

Au départ, Clémentine je la voyais comme une – j’allais dire simple secrétaire. Non, mais en tout cas je n’avais pas construit un personnage aussi ambitieux et fort. Et puis j’ai fait une rencontre un jour. J’ai rencontré un mec qui faisait le même boulot que Simon. Il achetait de vieux hôtels qu’il retapait en hôtels de luxe et revendait ensuite et je me suis dit Waouh, ça c’est le métier de Simon ! Et face à un personnage aussi ambitieux que Simon, je ne voulais pas lui opposer un personnage féminin trop effacé, je voulais qu’elle se suffise à elle-même. C’est pour ça que je l’ai décidée éditrice avec cette ambition d’écrire et de publier elle-même son premier roman parce que comme l’histoire raconte un petit peu cette fuite de Simon que Clémentine ne s’explique pas trop, je ne voulais pas non plus semer la possible idée dans l’esprit du lecteur d’une espèce de dépendance affective et financière de Clémentine vis-à-vis de Simon. Et ça me plaisait bien parce que c’est un métier qui lui ressemble bien parce qu’on se rend compte au fil de la BD qu’elle est très fantasque, Clémentine. Elle s’imagine un monde qui n’est pas toujours forcément celui dans lequel elle évolue. Je la voyais un petit peu rêveuse et je me suis dit que ça lui allait bien ce métier-là.

C’est l’occasion aussi pour vous de faire un petit clin d’œil au lecteur. À un moment donné, on voit Clémentine jeter le tapuscrit de Je suis au-delà de la mort. Vous aimez les caméos ?

J’adore ça. C’est ce qui rend la création stimulante. On ne va pas se mentir, il y a des pages de BD qui ne sont pas très stimulantes à dessiner et moi je m’impose de nouveaux défis à chaque album. Donc je me glisse toujours moi et ma fille à un moment donné de l’histoire et puis j’essaie aussi d’inclure les titres de mes albums précédents dans chaque album. Donc là dans Tu ne marcheras jamais seule, j’ai réussi à certains moments à ’inclure les titres de mes quatre précédents albums.

J’en ai raté. Il va falloir que je relise … Et votre fille, comment elle apparaît ?

Exactement de la même manière que dans Je suis au-delà de la mort, il y a une petite case où Clémentine rentre dans le métro et ma fille et moi on en sort et on se croise. Je l’avais déjà fait dans Je suis au-delà de la mort. Quand j’étais adolescent, j’étais un grand fan d’Hitchcock et chaque fois que je regardais ses films, j’attendais ce moment où il allait apparaître et j’adorais l’idée en fait. C’était une manière de signer son œuvre, de dire Ça, c’est à moi, c’est mon truc, c’est ma création ! En plus de ça aujourd’hui ma fille a cinq ans et demi. Elle avait deux ans de moins quand j’ai commencé à publier ma première fiction donc je trouve assez amusant aussi le fait de la voir grandir d’album en album et c’est un truc que je poursuivrai dans ma fiction prochaine.

Et donc c’est votre signature qu’on s’amusera à chercher dans vos prochains albums …

En partie, oui. Et je me rends compte que c’est devenu un petit défi pour mes lecteurs et lectrices d’essayer de trouver cette signature. Je glisse Freddie Mercury aussi dans chacun de mes albums. Il y a un hommage à Freddie Mercury dans chacune de mes BD.

Jean, le protagoniste de Je suis au delà de la mort ! et sa compagne

Autre allusion à votre métier cette fois avec le père de Clémentine, un rockeur messin décédé d’un cancer Est-ce une référence à quelqu’un que vous avez connu ?

En fait, ce n’est ni plus ni moins que l’espèce d’arbre généalogique que j’essaie de dessiner entre mes fictions. Pour les personnes qui ont lu Au delà de la mort, on comprend très rapidement que le père de Clémentine est le personnage principal de Je suis au-delà de la mort et j’aimais cette idée qu’il y ait une espèce de fil qui relie chacun de mes personnages. Donc dans ma prochaine fiction, on aura peut-être des nouvelles de Nina…

On va la voir grandir un peu ?

Peut-être.

Vide, absence, manque, solitude… Quelles sont les différentes thématiques que vous avez voulu aborder ?

La thématique de la solitude et comme je le disais lors d’un des moments qui devraient être les moins solitaires de l’existence, l’arrivée d’un bébé. C’était très intéressant d’essayer de rendre cette solitude graphique. Ça m’a demandé de développer de nouvelles ressources, de soigner un peu plus les décors, ce que je ne faisais pas forcément avant pour justement plonger et noyer ce personnage de Clémentine dans de vastes décors et c’est aussi un album dans lequel il y a finalement peu de texte parce que je voulais quelque chose d’assez contemplatif et j’espérais que le lecteur prenne le temps de s’attarder sur les pages, sur les cases pour sauter dans le T-shirt de Clémentine et vivre avec elle ses longs moments de solitude. Après, la BD explore effectivement aussi d’autres thématiques mais en parler, c’est pendre le risque de la spoiler.

Il est aussi question malgré tout d’amour, de belles relations humaines, d’espoir avec cet enfant à naître  …

Comment articuler tout ça sans tomber dans le pathos ?

Je le fais de manière assez instinctive. Je ne calcule pas et c’est peut-être ce qui me réussit. J’essaie d’aborder toujours tout ça avec pudeur. L’ambition de mes albums n’a jamais été d’en faire des tire-larmes. Alors c’est vrai que c’est amusant parce que j’ai l’impression d’être devenu l’auteur qui fait pleurer tout le monde mais en tout cas, ce n’est pas mon ambition, ce qui n’empêche que j’aime les histoires émouvantes mais surtout j’ai à cœur de raconter les gens, c’est ce qui m’intéresse. C’est la BD que j’aime lire moi-même en tant que lecteur et c’est la BD que j’aime raconter. J’aime raconter l’histoire de monsieur et madame Tout le monde mais le faire avec pudeur, avec sincérité, avec beaucoup d’humanité et je me rends compte que je m’attache moi aussi énormément à mes personnages parce que comme pour Je suis au-delà de la mort !, Clémentine et Simon sont des personnages que j’ai en tête depuis plus de dix ans. Quand j’ai commencé à travailler activement sur cet album, j’ai bossé presque douze mois jour et nuit avec Clémentine et Simon et je pense que finalement je finis moi-même à m’attacher énormément à eux, c’est ce qui les rend je pense aussi humains.

C’est le regard que vous portez sur tous vos personnages qui les rend si humains …

Oui, c’est ce qui permet peut-être au lecteur de rentrer en empathie direct avec eux sans forcément sombrer dans le pathos. Le but, ce n’est pas forcément de provoquer une émotion de tristesse. Moi ce que j’aime, c’est la lumière et j’aime raconter ces moments un peu compliqués de l’existence et de se dire qu’au bout de ces tunnels, il y a toujours de la lumière.

You’ll never walk alone. Après le rock, le métal et plus étonnamment Frank Sinatra de Je suis au-delà de la mort, c’est Nina Simone et les Jacksons qui vont rythmer l’histoire. Alors pourquoi ce choix ?

Je pense que c’est marrant d’en parler au Cabaret Vert parce que s’il y a bien un festival qui est éclectique en terme de programmation, c’est celui-là. Je pense que cela aurait été peut-être un petit peu trop attendu de retomber dans le rock et le métal. J’avais envie d’apporter une couleur différente à ce récit. Quand j’ai commencé à écrire l’histoire, j’ai découvert les Jackson Five, enfin Les Jacksons parce que Les Jackson Five, c’étaient Les Jacksons quand Michael était petit. L’un des frères Jackson est parti et ils ont rebaptisé leur groupe Les Jacksons et c’était donc juste avant la carrière solo de Michael Jackson. Ce petit entre-deux me plaît beaucoup. J’adore les albums qu’ils ont sorti : c’est très rythmé, très teinté de disco et très étrangement pendant que j’étais en train d’écrire le scénario de l’histoire, j’ai eu quelques nœuds scénaristique que je n’arrivais pas à dénouer et je mes souviens que je me posais sur mon lit, j’écoutais l’album Destiny des Jacksons et au fil des chansons, les nœuds se dénouaient et j’avançais dans le scénario de l’histoire. La musique a toujours eu ce rôle dans mes créations.

Je suis au-delà de la mort ! p. 255
Residual, Katatonia

Residuel

Donc ce sont les chansons qui vous ont fait avancer dans le scénario.

Je suis au-delà de la mort !

Exactement comme dans Je suis au-delà de la mort ! où ce sont des chansons qui m’ont inspiré des parties de l’histoire et donc pour moi, c’était une évidence. Nina Simone, c’est marrant c’est arrivé assez tard dans l’écriture de l’histoire. Lors d’un festival de bande dessinée, le matin avant d’aller en dédicace, je tombe sur un reportage sur Nina Simone où je la vois en train d’interpréter Ne me quitte pas de Brel et c’était déjà bouleversant parce que j’ai appris après que Nina Simon ne parlait même pas un mot de français donc elle ne comprenait pas ce qu’elle chantait mais pourtant l’émotion était là, elle était juste et au moment où j’ai vu ce reportage, tout s’est assemblé dans ma tête comme des pièces de puzzle et je me suis dit Waouh, OK. Voilà comment je vais orienter l’histoire, comment je peux greffer ça à mon histoire. C’est la couleur musicale que j’ai choisi d’offrir à ce récit. Ça me plaît bien parce que je me dis que j’avais déjà rendu hommage à l’un de mes groupes de métal préférés avec Katatonia, à Sinatra qui est un de mes artistes de cœur et de chevet aussi, à pas mal de groupes de rock dans mes récits autobiographiques et là, c’est une couleur différente.

Alors justement la musique est omniprésente également dans vos autres albums. Outre le fait qu’elle vous fait avancer, qu’apporte-t-elle au lecteur selon vous ?

Je pense que c’est une expérience supplémentaire. Je glisse toujours une bande son à la fin de mes albums qui finalement invite le lecteur à découvrir l’album avec ces différents morceaux que j’ai inclus. Assez peu de lecteurs le font et c’est assez étrange parce que moi par exemple je lis énormément en musique et j’aime ces petits moments de félicité où l’émotion de la musique vient accompagner l’émotion de la lecture, où tout s’aligne et c’est ce que j’avais envie d’offrir et de partager avec le lecteur. Et les quelques lecteurs qui se sont prêtés à cette expérience m’ont fait ce retour que finalement ça venait amplifier l’émotion du récit.

Ou alors on fait comme moi. J’ai fait une première lecture sans bande son, puis une deuxième avec …

Comme beaucoup de mes lecteurs ne viennent pas forcément du milieu de la bande dessinée, il y a beaucoup de soignants, de soignantes qui me lisent et qui n’ont pas forcément l’habitude de lire de la BD et qui me disent souvent d’abord se concentrer sur les bulles, les mots et puis après relire la BD en s’attardant un peu plus sur les dessins. Les deux en même temps au début, c’est un peu compliqué pour eux.

Oui parce que la BD on a déjà une double lecture : l’image, le texte et donc une triple lecture si on ajoute la bande son …

Et en plus de ça , Tu ne marcheras jamais seule, c’est un album dans lequel j’avais envie d’inviter le lecteur à une deuxième lecture parce que je pense que lors d’une première lecture, on apprécie l’histoire et le récit à travers les yeux de Clémentine. Et puis quand on le ferme et qu’on le rouvre pour une deuxième lecture …

Il y a des tas de choses qu’on n’avait pas vues …

Voilà, c’est ça oui.

Il y a beaucoup d’indices, de petits détails passés inaperçus lors de la première lecture qui là nous sautent aux yeux.

Que pourtant moi je trouve gros comme des maisons…

Parce que vous connaissez trop bien votre histoire.

Oui mais c’est ce qui a creusé énormément le doute en moi pendant les douze mois de la création de cette BD, c’est que je n’ai pas cessé de me dire que ce serait trop évident et que ça ne prendrait pas. Et puis finalement les lecteurs m’ont donné tort et heureusement parce que voilà neuf lecteurs sur dix à la table de dédicace viennent me dire Je n’ai rien vu venir et c’est génial de me dire que j’ai été capable de faire ça.

Vous n’avez pas eu de lecteurs alpha ou bêta?

Non, parce que j’ai beaucoup de mal à faire lire ce que je fais parce que je souffre encore terriblement de ce sentiment d’imposture …

Du syndrome de l’imposteur …

Totalement. Les deux personnes qui me lisent vraiment sont mon éditeur et ma compagne. Je ne fais lire mes planches à personne d’autre. Et pourtant ma compagne est la personne la plus inobjective du monde : Tout ce que je fais est génial ! Heureusement, mon éditeur l’est un peu moins (rire).

Parlons un peu cuisine à présent. Travaillez-vous en tradi ou en numérique ? Et quelles ont les différents étapes de votre travail : Scénario, storyboard … Vous fonctionnez comment ?

Les étapes assez classiques, en fait. Il y a d’abord une phase d’écriture où je pose le scénario sur le papier, puis une phase de découpage où j’agence un petit peu tout ça d’une manière assez cohérente. Je fais une espèce de mélange entre storyboard et crayonné parce que j’ai une obsession du dessin propre tout de suite parce que je n’arrive pas faire des bonhommes bâtons …

Oui donc vous faites un storyboard déjà poussé …

Oui voilà, exactement. Et puis après il y a la phase d’encrage. Les couleurs, c’est mon amie Hélia qui les assure parce que j’ai un petit problème de perception des couleurs qui me rend la colorisation compliquée donc elle fait ça mieux que moi et je suis très heureux de découvrir que dans ce dernier album, on a réussi à trouver quelque chose d’assez doux, de feutré avec un voile gris qui colle bien à l’humeur du récit.

Et quand on passe des séances en sépia les séances du souvenir, ça se passe en douceur, dans la continuité, il n’y a pas d’effet tranché C’est travaillé de façon très subtile au niveau de la couleur.

C’est toujours difficile pour moi de refiler mon bébé à quelqu’un parce que je me rends compte qu’entre ma vision des choses, la vision d’Hélia, la manière dont je peux lui expliquer ce que je veux, la manière dont elle le reçoit et dont elle le restitue sur le papier, parfois, on a du mal à se comprendre et souvent en début de BD on galère un petit peu. Au bout d’un moment, je sens qu’on s’est compris sur la direction, sur l’humeur du récit et puis là, ça va tout seul.

Oui donc vous lui donnez vos intentions …

Planche par planche et case par case (rires)

Vous êtes très directif de ce côté-là …

Je ne sais pas si je suis directif mais en tout cas je suis un obsessionnel du contrôle et j’ai besoin d’avoir la main sur ma création. Tout est très clair dans ma tête même au niveau des couleurs. C’est juste que je me rends comte que la science des couleurs, c’est un truc que je ne maîtrise pas et qu’Hélia fait mieux que moi.

Donc après, c’est un compromis entre les deux ou du moins vous vous enrichissez mutuellement.

Tout à fait et aujourd’hui on a trouvé notre routine de travail et je pense qu’on travaille bien ensemble et pour le moment je ne me vois pas travailler avec quelqu’un d’autre. Donc ça me convient bien.

C’est un récit comme on l’a dit où le texte est réduit au maximum pour laisser la place à l’image, notamment à travers de très belles séquences muettes telle celle qui ouvre l’album.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos choix scénaristiques et graphiques ?

Pour cet album ?

Oui. Par rapport aux albums précédents, quels changements avez-vous apportés ? Quels problèmes avez-vous rencontrés ou pas ?

J’avais envie pour cet album de faire confiance au lecteur. Je me rends compte, surtout dans mes récits autobiographiques que j’avais un peu tendance à lui mâcher le travail de compréhension, de l’émotion à laquelle j’essayais de l’amener et je me suis dit que pour cet album c’était important de limiter le texte à l’essentiel et de surtout travailler ce que j’aime en fait l’émotion, l’émotion des personnages. J’ai compté, l’album fait 170 pages et il doit y avoir 60 pages où il n’y a pas de texte. C’était important pour moi comme je le disais tout à l’heure de rendre la solitude de Clémentine graphique. Donc ça m’a imposé justement de soigner davantage les décors, de plonger ce petit personnage dans de vastes décors pour justement rendre cette solitude graphique.

Alors le texte est réduit au maximum mais très travaillé notamment au niveau de la double entente, l’ambiguïté des propos de Clémentine comme quand elle dit J’ai eu peur de LE perdre. LE, ça peut être Simon comme ça peut être le bébé … Et il y a plusieurs moments comme ça où vous jouez sur l’ambiguïté des propos de Clémentine.

C’était un peu de la dentelle à composer parce qu’il fallait que tout puisse se prêter à une double lecture. Alors oui, ça m’a donné du fil à retordre mais c’était très stimulant aussi.

Et ça, on le repère encore plus à la deuxième lecture, forcément.

Vous avez eu cette très belle phrase : Mon métier est d’ajouter de la vie à défaut d’ajouter des jours à la vie.

Que désirez-vous apporter à travers la BD ?

De l’émotion et de la lumière. C’est vraiment mes obsessions. J’aime les belles émotions et j’aime la lumière et je m’efforce de trouver de la lumière dans tout ce que je raconte même dans mes récits autobiographiques où je partage les moments compliqués de l’existence de la fin de vie mais je veux toujours trouver une part de lumière parce que sinon je me dis que ça n’a aucun intérêt. Et c’est pareil, l’histoire de Clémentine c’est quand même une espèce de longue et lente descente mais je me suis dit elle n’aura de sens que si j’arrive à la ponctuer de lumière. Donc c’est ce qui m’obsède en fait la lumière que ce soit dans le dessin, dans la couleur et dans l’intention.

Si vous deviez résumer en un mot ou en une phrase ce qui lie vos albums, je crois qu’on l’a déjà trouvé, quel serait-il ou quelle serait-elle ?

Ça pourrait être la lumière mais ça pourrait être aussi l’humain tout simplement. J’aime raconter les gens et j’aime raconter les gens dans leur simplicité, dans leur complexité, dans leur authenticité, leur sincérité et leur humanité, cela avec lumière (rire).

Avant de conclure, un petit mot sur la couverture ?

Elle m’a donné du fil à retordre aussi parce qu’à la base, mon choix premier, c’était de représenter Clémentine sur cette plage à Étretat. Finalement, ça ne disait pas grand-chose de l’histoire, ça n’apportait pas d’information intéressante au lecteur. Ensuite, c’est la quatrième de couverture que j’ai imaginée comme couverture et là on a eu de grands débats avec mon éditeur. On n’était pas trop raccord. Moi, j’y voyais toute l’ambiguïté de ce que j’ai essayé de mettre dans l’album et puis finalement on m’a proposé ce choix de reproduire cette séquence où Clémentine et Simon courent sous la pluie. J’ai mis un peu de temps à m’en convaincre et puis j’avoue que ce qui m’a plu c’était le rouge qui est très dominant sur la couverture, qui sortait un petit peu de ce bleu assez omniprésent dans mes albums précédents qui renvoyait une émotion un peu différente. Je pense que c’est une couverture qui est assez vivante et qui en même temps renvoie quelque chose d’assez énigmatique et donc elle me plaît beaucoup au final.

Vos projets actuels et à venir ?

Actuellement, je suis en train de travailler sur un gros projet, un album que je vais diviser en deux tomes, une sorte de reportage dessiné sur la thématique du deuil pour lequel je suis allé à la rencontre d’une dizaine de personnes qui comme moi accompagnent le deuil mais chacune à leur manière. Il y a un psychiatre spécialisé dans l’accompagnement des deuils traumatiques. J’ai rencontré une medium aussi – c’était une rencontre assez inattendue –, une thanatopractrice, un conseiller funéraire, donc voilà plein plein de personnes. L’idée c’était de se dire que j’avais envie de mettre en lumière toutes ces personnes dont on parle jamais et qui pourtant accompagnent les plus douloureux moments de nos existences. J’avais envie de raconter leur engagement, le pourquoi de leur engagement, qu’est-ce qui un jour les a décidés à s’investir dans ce que 90 % de l’humanité boude et j’avais envie de croire que je pouvais le faire avec lumière encore une fois, avec beaucoup d’humanité, avec beaucoup d’émotion. Parler du deuil et en parler joliment. C’est un qualificatif que l’on associerait pas forcément à la thématique du deuil mais je crois qu’on peut faire un album sur le deuil et que ce soit beau.

Et d’autres projets, fictionnels cette fois ?

Alors j’ai terminé l’écriture d’une nouvelle fiction et je suis déjà en train d’en construire une autre dans ma tête. Donc je ne souffre pas trop du syndrome de la page blanche. J’ai encore beaucoup d’idées devant moi.

Eh bien merci beaucoup et bon Cabaret Vert !

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