Les Clients d’Avrenos

Scénario : Jean-Luc Fromental
Dessin : Laureline Mattiussi
Couleur : Isabelle Merlet,
Jean-Jacques Rouger
Éditeur : Dargaud
Collection Simenon, Les Romans durs
88 pages
Prix : 22,95 €
Parution : 31 janvier 2025
ISBN 9782505121572
Ce qu’en dit l’éditeur
Ankara, 1935. Au cabaret du Chat noir, Bernard de Jonsac boit un verre avec Nouchi, une entraîneuse. Sans le sou, celle-ci lui demande de l’emmener avec lui à Stamboul. Nouchi rêve d’autres horizons. Elle rêve surtout d’argent qui coulerait à flots, car « c’est trop bête d’être pauvre ».
À Stamboul, Jonsac l’introduit dans son cercle de connaissances. Nouchi fait sensation auprès de ses amis, amateurs de haschich et de poésie, accros aux palabres et à la vie de bohème.
Mais elle a « horreur des hommes », comme elle le dit elle-même. Sa relation avec Jonsac, qui lui propose de l’épouser pour lui éviter d’être expulsée, reste platonique, au grand désespoir de celui-ci. Nouchi continue cependant à faire tourner la tête de ceux qu’elle rencontre, mais un drame bouleversera bientôt cette vie d’insouciance et de plaisirs…
Après La neige était sale, Jean-Luc Fromental adapte un autre « roman dur » de Simenon. Les Clients d’Avrenos met en scène un couple improbable dans le cadre enchanteur de la Turquie de l’entre-deux-guerres, magnifiée par le trait sensible et les subtils jeux d’ombres de Laureline Mattiussi.
1903, naissance de Georges Simenon. 2023, naissance de la collection Les romans durs de Simenon chez Dargaud dirigée par le tandem José-Louis Bocquet/Jean-Luc Fromental. Après les adaptions remarquables des romans Le passager du Polarlys (Bocquet/Cailleaux) et La neige était sale (Fromental/Yslaire), c’est sur Les clients d’Avrenos que s’est penché Jean-Luc Fromental en confiant cette fois la réalisation graphique à Laureline Mattiussi. Accompagnés d’Isabelle Merlet et Jean-Jacques Rouger à la couleur, tous deux nous livrent une interprétation envoûtante et sensuelle de ce roman à l’atmosphère vénéneuse qui vient troubler les eaux du Bosphore de l’entre-deux guerres.

Simenon et les romans durs
Petit rappel, les romans durs – ils sont au nombre de 117 – sont ceux dans lesquels Maigret n’apparaît pas. Si Simenon les trouvait «durs à écrire», ils sont également durs dans le regard qu’ils portent sur le monde. Romans noirs plutôt que polars, à la recherche de l’homme nu simenonien, ils sont centrés sur un personnage et sondent la nature humaine dans ce qu’elle a de plus complexe et de plus sombre.

Treizième roman dur publié en 1935, Les clients d’Avrenos est un roman d’atmosphère construit autour du trio Jonsac/Nouchi/Lélia, noyau central d’un microcosme exclusivement masculin attiré par Nouchi. Ce roman d’atmosphère repose à la fois sur la ville d’Istanbul et la psychologie complexe des personnages et de leurs relations.
Ici une rive s’appelle l’Europe et l’autre l’Asie
Dans les années 30, parallèlement à son travail de romancier, Simenon a également réalisé de nombreux reportages pour la presse parisienne ce qui l’a amené à voyager dans de nombreux pays.
Ses voyages en Afrique, au Panama, aux Galápagos … non seulement donneront lieu à des reportages mais nourriront également ses romans et c’est évidemment le cas pour Les clients d’Avrenos.
En 1933, France-Soir, le plus grand quotidien français de l’époque, l’avait envoyé en Turquie afin d’interviewer Léon Trotsky qui, depuis son expulsion d’URSS en 1929, résidait sur l’île de Büyükada ou Prinpiko – la plus grande des neuf îles des princes – située à une heure de bateau de Constantinople qui ne prendrait le nom d’Istanbul qu’un an plus tard. Pas simple d’interviewer Trotsky ! Il refusait de s’entretenir directement avec les journalistes de la presse internationale. Déception pour Simenon ! Il lui a donc fallu rédiger des questions auxquelles Trotsky allait répondre par écrit. Durant les quatre jours qui séparèrent les questions des réponses, Simenon resté à Istanbul, eut le loisir de parcourir la ville et de s’imprégner de son atmosphère. Deux plus tard paraissait Les clients d’Avrenos.
Voyage dans le temps et dans l’espace
La rencontre au Chat Noir – un cabaret d’Ankara – entre Bernard de Jonsac, employé velléitaire de l’ambassade de France et la flamboyante Nouchi, cette jeune hongroise qui fait tourner la tête de tous les hommes tout en se refusant à eux, c’est la rencontre entre deux mondes : celui de déclassés qui s’ennuient dans un monde nouveau dans lequel ils ne peuvent ou ne veulent pas s’adapter et celui de la misère de ces filles venues de l’est au passé souvent lourd de traumas qui échouent dans les bars ou autres cabarets de Turquie.


« Autour du Chat Noir, ce n’était pas une ville qui se dressait mais une sorte de poste comme l’Amérique en avait connu au temps de la conquête de l’Ouest. En quelques années, sur une colline pelée où se mourait un village indigène, on avait suivant la volonté de Mustafa Kemal, édifié des palais, des ministères, tracé des routes goudronnées et aménagé un grand hôtel.«

La Turquie est alors en pleine mutation sous l’impulsion de l’autoritaire Mustafa Kemal, fondateur et premier président de la république de Turquie en 1923. Modernisation, laïcisation, occidentalisation sont au programme avec entre autres l’inscription de la laïcité dans la constitution, la suppression de l’islam en tant que religion officielle, le vote des femmes.
Nous quitterons très vite Ankara pour Istanbul à bord du Taurus Express, l’Orient-Express de l’Asie Mineure.



C’est dans ce mélange de vieil empire ottoman qui se délite et de modernisation express qu’évolue l’entourage stambouliote quelque peu interlope de nos protagonistes.

Les balades nonchalantes dans les rues au gré de la brise et du hasard des différents personnages nous entraînent dans les différents quartiers de la ville : le marché aux poissons de Beyoglu derrière lequel se trouve la taverne d’Avrenos, les abords du parc de Taksim, Therapia, le quartier le plus huppé de la ville, le vieux cimetière d’Eyoub et bien sûr les rives du Bosphore …

Et c’est une foule de petits détails tant au niveau des extérieurs que des intérieurs telle la chambre Art Nouveau de Lélia qui vont nous plonger l’Istanbul des années 30.
2+1 =3
Lélia…. Il est grand temps d’évoquer celle que Jonsac a rencontré un soir par l’intermédiaire d’une de ses connaissances.

Madame Bovary stambouliote, cette fille unique de riches marchands, incarnant la langueur orientale n’a d’autre chose à faire que d’attendre son prince charmant. L’arrivée de Lélia dans le paysage va venir compliquer la situation …
Des relations complexes non exemptes de violence vont s’instaurer entre les trois personnages principaux.

Le dialogue masculin féminin
Tout tourne donc autour du triangle amoureux constitué d’un homme Jonsac et deux femmes Nouchi et Lélia incarnant des figures féminines différentes loin des stéréotypes.
Si le dialogue est difficile entre les personnages de l’album, les aspirations de l’un étant antagonistes aux aspirations de l’une et l’autre, il n’en est pas de même pour celui établi entre le scénariste et la dessinatrice.
Ce n’est pas pour être dans l’air du temps que Jean-Luc Fromental a préféré faire appel à une dessinatrice plutôt qu’un dessinateur pour cette «histoire à la fois suave et savoureuse et d’une extrême violence.» Il lui a paru important d’avoir un regard féminin pour appréhender la complexité des relations entre Jonsac et Nouchi, Jonsac et Lélia d’une part et entre les deux femmes d’autre part.

C’est pourquoi ayant été conquis et séduit par l’extrême sensualité qui se dégageait de l’album L’île au poulailler (Treize Étrange, 2010) dont le tome 1 a été couronné du Prix Artémisia 2009, il s’est tourné Laureline Mattiussi pour assurer la partition graphique.
Sa représentation de la sensualité se distingue de ce qu’est souvent la représentation masculine à savoir, que ce n’est dans une paire de seins ou de fesses qu’elle se situe mais dans un geste, un regard, un sourire …
Jean-Luc Fromental : Le dialogue masculin/féminin
Jean-Luc Fromental n’ayant pas transmis le scénario dans son intégralité à la dessinatrice, écriture et dessin ont évolué parallèlement. Ce mode de fonctionnement non figé lui a permis en s’appuyant sur l’image d’ajuster l’écriture afin d’éviter les redondances. Un véritable dialogue s’est instauré entre le texte et l’image.
Une nuit sur le Bosphore …
C’est une scène clé, véritable point de bascule dans le récit qui va amener Laureline Mattiussi à se lancer dans l’aventure. Le temps semble suspendu lors de cette fête dans un yali, ces résidences secondaires des riches Stambouliotes érigées en bord de mer ou sur les rives du Bosphore. Toute la faune est là et va se perdre dans la douceur de la nuit, les vapeurs de l’alcool et les volutes de haschisch.
Le yali : de l’inspiration à la case finale



Saisie par l’atmosphère particulière qui s’en dégageait, les sensations, les images sont venues à elle ainsi que l’envie de les coucher sur le papier. De là découlera le ton qu’elle donnera au récit.
Sous la couleur, le noir et blanc
Si Jean-Luc Fromental a été séduit par son album L’île au poulailler, moi c’est par sa maîtrise du noir et blanc découvert dans l’album Cocteau, l’enfant terrible. La dessinatrice travaille en tradi à l’encre de Chine et au pinceau. Ici, l’album étant réalisé en couleurs, elle a bien évidemment abandonné ses grands aplats de noir. Il n’empêche que la puissance et l’élégance de son trait et ses magnifiques jeux d’ombres et de lumière sont bien là. Le jeu sur les regards, fuyant pour Jonsac qui semble se cacher derrière son monocle, ouvert sur le monde pour Nouchi, la corporalité des personnages, la raideur de Jonsac, la vitalité de la solaire Nouchi mieux que des mots mettent en valeur la complexité des personnages et leurs relations tout en tension.
Du noir et blanc à la couleur




« Le parti pris ultra coloré déployé par Isabelle Merlet et Jean-Jacques Rouger sublime ou adoucit parfaitement les ambiances orientales que je voulais, en donnant aux lieux traversés et aux personnages, parfois une épaisseur, parfois une mise en retrait. »
La mise en couleur, confiée à Isabelle Merlet, la coloriste de ses premiers albums a été réalisée numériquement en binôme avec son compagnon, Jean-Jacques Rouger. Les aplats de couleurs vives viennent suppléer les aplats noirs de la dessinatrice et les choix opérés intensifient l’atmosphère envoûtante du récit.
Laureline Mattiussi : La couleur

« Comprendre et ne pas juger », telle était la devise de Simenon. C’est ce qu’a réussi avec brio le tandem Jean-Luc Fromental/Laureline Mattiussi en s’appuyant sur la psychologie des personnages pour nous livrer une adaptation flamboyante de ce roman d’atmosphère.
Les extraits sonores reprennent les propos échangés avec Jean-Luc Fromental et Laureline Mattiussi lors de la dédicade de l’album au FIBD d’Angoulême.
POUR ALLER PLUS LOIN
La chronique de Simenon l’Ostrogoth
une bio-graphique de Simenon avant Maigret

Scénario de Jean-Luc Fromental, José-Louis Bocquet & John Simenon, dessin de Loustal

Chroniques d’albums de la collection Les romans durs

À venir …


Une autre adaptation avec transposition d’époque
Le téléfilm de Philippe Venault 1996

Istambul, 1967. Deux femmes se retrouvent chez Avrenos, une taverne de la vieille ville. Nouchi, la brune, porte le deuil de Bernard de Jonsac, employé de l’ambassade de France récemment décédé. C’est Lélia, la blonde, qui lui a demandé de venir. Elle veut comprendre les liens qui les unissaient toutes deux à Jonsac, comprendre l’étrange couple que ce dandy désespéré formait avec Nouchi, l’ex-entraîneuse de bar bulgare. Lélia, la bourgeoise stambouliote, veut enfin comprendre, dix ans après le drame …

La chronique de Cocteau, l’enfant terrible
Scénario François Rivière, Dessin Laureline Mattiussi
Casterman, 2020

Chronique de Francine VANHEE









