Interview Julien Martinière


Interview Julien Martinère : À la ligne

réalisée en visio

21 mars 2025

2019, éditions Table ronde

Julien Martinière, bonjour. Merci d’avoir bien voulu nous accorder un peu de votre temps pour échanger autour de votre album À la ligne paru l’an dernier aux éditions Sarbacane. On vous connaît en tant que dessinateur jeunesse avec notamment Le tracas de Blaise pépite d’or au SLPJ de Montreuil. Avec l’adaptation d’À la ligne, le best-seller éponyme du regretté Joseph Ponthus, vous quittez là votre zone de confort. Alors comment est né ce projet ?

Alors déjà il faut savoir que la BD effectivement ce n’est pas ce sur quoi je suis parti en début de carrière mais j’en faisais beaucoup quand j’étais étudiant aux Beaux-Arts et c’est un peu la BD qui m’a fait entrer dans le dessin quand j’étais plus petit. Donc je n’en ai jamais été très très éloigné même si ce sont de réels hasards qui m’ont mené vers l’édition jeunesse. Alors après concernant vraiment le projet À la ligne, j’étais justement en train de faire un album jeunesse chez Sarbacane Loup d’or qui se passait déjà dans l’univers de l’usine en fait …

« Le docteur Caboche détient la formule qui transforme la fourrure de ses loups en toison d’or… Il les élève dans un vaste hangar cerné de barbelés, dans lequel on ne vit pas vraiment : on est compté, enregistré, répertorié, tondu. On n’est qu’un numéro. C’est ici que naît 730. Un matin, une hirondelle entre dans le bâtiment et se blesse. 730 la recueille, la soigne. Quand il lui rend sa liberté, il glisse un oeil, sur les conseils du vieux loup 173, par la fente grâce à laquelle elle s’est enfuie – et découvre les sensations du dehors. D’après 173, il existerait là des loups libres… À dater de ce jour, 730 ne rêve que d’une chose : la liberté.« 

On était au salon BD à Bastia avec l’éditeur, on discutait de ce que l’on était en train de lire et Frédéric Lavabre m’a parlé d’un livre qu’il venait de lire qui avait été pour lui un gros choc et il m’a dit Tu devrais le lire parce que c’est vraiment un super bouquin. Donc je suis rentré de ce salon, j’ai lu le livre et pour moi aussi, ça a été vraiment une grosse claque et je me suis dit qu’il y avait vraiment matière à en faire quelque chose. On en a discuté ensemble après. Il a pu avoir les droits. Et voilà, ça s’est fait comme ça.

Label Ici d’ailleurs, 2020

Ce n’est pas la première adaptation de ce livre sorti en 2019. Il l’a d’abord été en musique par Michel Cloup et Pascal Bouaziz à travers une tournée, puis un disque en 2020. Il a également été l’objet de plusieurs adaptations théâtrales. Une question se pose : comment adapter ce texte littéraire à la forme si particulière ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées et quels ont été vos choix ?

Alors c’est vrai que tout de suite l’enjeu a été de savoir si l’adaptation séquentielle en BD pouvait présenter un intérêt par rapport au texte qui est déjà suffisamment fort. Il y a toujours cet enjeu Est-ce que ça fait sens d’adapter ? Moi je trouvais que l’image pouvait avoir une place encore plus importante. En tout cas c’est la piste que j’ai voulu avoir, donner vraiment une espèce de vérité par rapport aux mots et toutes les conditions qu’il y a dans son livre. Je l’ai pris un peu dans ce sens-là. Ce qui fait qu’assez vite je me suis dit qu’il y avait quand même un intérêt à faire une adaptation BD et que ça pouvait faire sens. Du coup, j’ai commencé un peu à travailler sur des ambiances. On a pu organiser un dîner avec l’éditrice de Joseph et Joseph qui était encore vivant à cette époque. Ça c’était vraiment au tout début, début. On ne savait pas encore si on allait pouvoir partir là-dessus, s’il allait accepter qu’on puisse faire une adaptation. En fait, Joseph était assez éloigné du monde de la bande dessinée. Il a vu mes dessins. Il a dit Oui OK on peut partir là-dessus mais il n’a pas cherché à s’investir dans ce qui pouvait être une adaptation scénaristique. Après, à ce moment-là , il était très accaparé par sa tournée, dans les salons, librairies etc… Donc je pense qu’il manquait de temps aussi de toute façon. On le sentait assez éloigné. C’est quelqu’un qui avait une grosse culture mais plutôt livresque et on a pu par la suite échanger plutôt sur cet angle-là avec des références, des documentaires, des films mais lui n’est pas du tout intervenu après dans l’écriture ou quoi que ce soit.

Vous parliez de références de films, de documentaires. Alors quels films ? Quels documentaires en particulier ?

Alors, en terme de documentaire, c’est marrant parce que c’est des choses dont il parle dans le roman, par exemple il y a Franju avec son film en noir et blanc sur les halles de La Villette Le sang des bêtes.

Et en fait c’est marrant parce que moi, quand j’étais aux Beaux-Arts, j’avais aussi travaillé dessus, ce qui a sûrement d’ailleurs influencé un peu le choix du noir et blanc qui est adopté dans la BD. Ensuite des livres sur tout ce qui était soit le monde du travail ou des choses plus spécifiques à l’usine comme Steak Machine, L’établi Etc …

« L’Établi, ce titre désigne d’abord les quelques centaines de militants intellectuels qui, à partir de 1967, s’embauchaient, « s’établissaient » dans les usines ou les docks. Celui qui parle ici a passé une année, comme O.S. 2, dans l’usine Citroën de la porte de Choisy. Il raconte la chaîne, les méthodes de surveillance et de répression, il raconte aussi la résistance et la grève. Il raconte ce que c’est, pour un Français ou un immigré, d’être ouvrier dans une grande entreprise parisienne. Mais L’Établi, c’est aussi la table de travail bricolée où un vieil ouvrier retouche les portières irrégulières ou bosselées avant qu’elles passent au montage. Ce double sens reflète le thème du livre, le rapport que les hommes entretiennent entre eux par l’intermédiaire des objets : ce que Marx appelait les rapports de production ».

Film de Mathias Gokalp, 2023
Pierre-Henry Gomont

Enfin voilà des livres de ce genre qui parlent de la condition ouvrière parce que c’est quand même le cœur de sa problématique même si ça se passe dans une usine très particulière puisqu’il s’agit des abattoirs ou l’agroalimentaire; en tout cas, lui, ce qui l’intéressait, c’était vraiment de parler des conditions de travail. Ça faisait sens pour moi parce que ce sont des choses que j’avais envie aussi de développer pour parler finalement de ces grands oubliés que sont les ouvriers. Et après sur les choix, il a forcément fallu se dire que par rapport au nombre de chapitres, je ne pouvais tout mettre, sinon ça aurait assez conséquent et il aurait fallu doubler la pagination. Je suis déjà à 200 pages, c’est déjà pas mal. Mais après, c’est toujours un peu tiraillant. Qu’est-ce qu’on garde ? Qu’est-ce qu’on ne garde pas ? Je sais que lui-même avait écrit beaucoup plus de chapitres. Il a fallu qu’il fasse des choix aussi. Donc moi, j’étais un peu dans la même logique de faire des choix dans ses choix. Ce qui m’importait, c’était de ne pas être trop trop redondant même si c’est aussi une des problématiques du livre de montrer que les choses se répètent en permanence. Mais moi j’avais aussi comme ambition de bien montrer le crescendo entre les usines de poissons et de transformation avec les crustacés pour aller jusqu’aux abattoirs qui sont un peu l’apothéose dans l’exploitation et les conditions horribles et en même temps montrer aussi des respirations pour le lecteur parce que forcément, ce sont des choses assez dures et aussi de mon côté dessiner autre chose que des choses horribles. Je suis allé vers des chapitres où on pouvait à la fois montrer des conditions extrêmement difficiles et puis des choses un peu plus légères aussi dans l’esprit que le lecteur puisse avoir comme ça des petites zones de respiration.

Notamment à travers les rapports avec son chien.

Effectivement. Je pense qu’il était très amoureux de son chien et d’ailleurs il a tenu à ce que ce soit vraiment cette race de chien qui soit dans l’album puisqu’il ne décrit pas du tout la race. Il parle de son chien mais il ne dit pas ce que c’est. Et ça il a vraiment tenu à ce que ce soit un border collie. Au départ, moi je n’étais pas parti là-dessus.

Ce qui montre bien effectivement l’amour qu’il portait à son chien.

Ah complètement, oui.

Justement vous parliez de vos choix, du fait que vous n’avez pas pu tout garder. Vous avez quand même gardé la quasi totalité des chapitres de la première partie consacrée à l’usine, en revanche pour la seconde partie, vous avez si j’ose dire dégraisser, nous livrant une version à l’os de l’abattoir avec un traitement graphique absolument percutant qui ne transcrit que mieux l’horreur et on ne peut d’empêcher de faire le parallèle avec l’enfer des tranchées de Tardi, (Il n’est qu’à voir la couverture) et les cauchemars hallucinés à la Gou Tanabe.

Tardi … en plus je fais des réelles références à la première guerre mondiale. Il se décrit comme un ouvrier dans les tranchées plus tard donc il y a vraiment cette référence-là. Je pense que Tardi, dès qu’on parle de la première guerre mondiale, c’est quand même un auteur incontournable que j’ai lu aussi, qui fait partie aussi vraiment de mon panthéon des grands grands auteurs aussi bien graphiquement qu’au niveau de la narration. J’ai beaucoup de Tardi à la maison et forcément que ça a infusé des choses, je pense de toute façon même si je ne suis pas allé chercher de manière consciente cette référence-là. Après Gou Tanabe, c’est aussi quelqu’un que je lis donc dans un autre registre c’est peut-être plus pour les fresques grouillantes qu’on va le retrouver … Mais c’est vrai que quand il décrit vraiment tous les méandres dans l’abattoir, il y a tout cet aspect cauchemardesque. Alors là du coup, ça faisait sens par rapport à ce que je disais tout à l’heure sur le choix d’une adaptation. Quand on dit il fait un cauchemar, c’est quelques lignes. Là, la case prend son sens pour essayer de montrer cet aspect horrifiant. Après, c’est toujours compliqué de dire ce qui a infusé dans le cerveau, de quoi on est parti. Vous le voyez peut-être derrière, mais moi j’ai beaucoup de BD, je suis un gros gros lecteur depuis tout petit. Donc forcément, il y a plein de choses qui sont renvoyées dans un coin de ma tête même si Gou Tanabe, c’est quand même plus tardif. J’ai découvert ça plus récemment avec les adaptations de Lovecraft, comme beaucoup je pense en France. Et puis je trouvais assez intéressant effectivement toutes ces métaphores qui font de l’ouvrier un soldat envoyé en pâture …

Elles existent déjà dans le livre et vous les avez mises en images de façon magistrale. Je pense notamment à la scène des grenadiers. Quelle est la trouvaille soit scénaristique soit visuelle dont vous êtes le plus satisfait ?

À chaque fois, quand je travaillais sur un chapitre, j’essayais toujours justement de me dire Comment est-ce que j’utilise vraiment les codes de la BD pour essayer d’appuyer au mieux le propos de Joseph ? Donc par exemple, quand il y a des enjeux sur la répétition, la case , c’est formidable pour ça, la séquentialité, on arrive vraiment à jouer là-dessus.

Vous avez aussi joué sur le trait parce que dans les scènes de répétition, vous avez un trait très épuré, très simplifié alors qu’à d’autres moments, on arrive presque à la gravure. Je pense notamment à la mine. Vous avez aussi énormément varié votre trait.

J’ai toujours eu à cœur – alors ça peut paraître paradoxal parce qu’il y a vraiment cet enjeu de la répétition dans le monde du travail – qu’à la lecture les cases, les planches ne se ressemblent pas. Je ne suis pas le seul à le faire mais d’avoir par moments des planches hyper riches et puis d’autres beaucoup plus légères avec énormément de blanc, presque rien en terme d’information visuelle, c’est ce qui fait que j’imagine on ne s’ennuie pas à la lecture de l’album parce qu’il y a cette variété graphique.

Je ne voulais pas du gaufrier six cases qui se répète de manière systématique du début à la fin même si par moments on peut jouer de ça aussi justement pour l’idée de répétition. C’est vrai que moi je suis un grand amoureux du dessin et de la gravure : tout ce qui est XIXe avec Gustave Doré, c’est vraiment des choses qui m’ont fortement marqué. Quand j’étais gamin, je lisais les Jules Verne dans la collection Hetzel et je me pressais de lire pour tomber sur l’illustration. De toute façon, je pense que mon amour du dessin est vraiment très très lié aux livres. J’ai toujours aimé lire et été attiré par le dessin d’une part par la bande dessinée directement : J’ai été comme beaucoup bercé avec Astérix, Lucky Luke et compagnie. D’autre part, j’allais chercher dans les albums les grandes illustrations qui arrivaient par moments. Il y a plein de livres qui faisaient ça : la collection Les deux coqs d’or par exemple. J’ai lu aussi beaucoup de livres dont vous êtes le héros qui avaient également des illustrations noir et blanc qui venaient très fréquemment ponctuer le texte. Mon passage par l’illustration jeunesse fait que je n’hésite pas par exemple à mettre par moments des pleines pages. Là aussi, je ne suis pas le seul du tout à faire ça mais j’aime bien varier.

Si vous avez bien conservé scrupuleusement le texte d’origine hormis quelques dialogues d’épisodes scénarisés, le rythme en revanche est différent. Certaines scènes ont été développées notamment par l’intermédiaire de successions de planches muettes. Quelles étaient vos intentions ?

Ça, c’est le propre de l’adaptation. Le propre des mots c’est qu’en quelques mots vous pouvez dire énormément de choses et donc il y a des fois où par l’image on a besoin de développer davantage ou au contraire on peut avoir tout un chapitre qui peut être résumé par une seule case finalement. Ça, c’est vraiment l’enjeu de l’adaptation. J’ai envie de dire que dans le cinéma ça serait pareil. Donc après c’est un jeu d’équilibriste à savoir qu’est-ce qui vaut le coup de tirer, sur quoi on peut appuyer et ça rejoint un peu les choix de chapitres. Qu’est-ce qu’on garde, qu’est-ce qu’on ne garde pas… Après, c’est toujours très personnel. Moi, j’ai été marqué par certaines choses. Je n’ai pas souhaité garder par exemple tout ce concerne le cancer de sa mère parce qu’au moment où je l’ai traité, lui était malade. C’était trop pour moi de parler de ça alors que je savais qu’il était en train de mourir.

Et d’un autre côté ça permet aussi de se recentrer sur le personnage vraiment. Le personnage et son rapport à l’usine.

C’est vrai que quand j’ai travaillé sur ce texte, je me disais toujours c’est vrai ça, il l’a vécu. Il a réussi à trouver une écriture qui a une force phénoménale. Il y a cet aspect-là. Enfin ce n’est pas le seul à l’avoir fait. Il y a des journalistes qui se sont intégrés quelque mois comme ça en usine pour faire des reportages tout ça.

Oui, mais ici la forme littéraire est quand même incroyable : des vers libres sans aucune ponctuation …

Il y a ça et il y a quand même cet enjeu de la vérité. C’est à-dire que lui, il y était parce qu’il n’avait pas le choix et qu’il ne pouvait pas se dire. Je claque la porte et demain je retrouve mon boulot de journaliste. Je trouve que ça donne vraiment une dimension encore presque plus forte parce qu’il l’a vécu, a témoigné ce que c’était et pourtant c’était un monde très éloigné de ce qu’il était, d’où le choc terrible et qui a dû déclencher cette envie d’écriture qui était un peu aussi un enjeu de survie pour un peu se laver de tout ce qu’il avait vécu dans sa journée. Donc il y a vraiment l’écriture comme moyen d’évacuer et puis aussi d’occuper sa journée à penser à ce qu’il allait écrire. Il y a vraiment tout ce travail-là. C’est presque une thérapie, je pense un peu, dans une certaine mesure.

Lui c’est l’écriture, et vous ça a été le dessin pour transmettre tout ça.

Eh bien, il y a un peu de ça au final parce que le dessin par la technique que j’ai utilisée, c’est vrai que ça a été très très long à réaliser. Parfois, j’avais un peu l’impression d’être l’ouvrier à la chaîne en train de faire mes petits points. Il y a quand même un peu ce côté travailleur de la même façon. Il y avait une espèce de cohésion entre lui et moi qui se créait par le travail. Je trouve qu’on était en lien.

Vous parlez de cohésion. Dans votre représentation graphique de Joseph Pontus, j’ai retrouvé un peu de ses traits mais c’est surtout vous que j’ai vu. Alors est-ce que cela a été une façon de faire corps avec lui ?

Joseph avait vraiment une sacrée tronche. Enfin, c’est quelqu’un qui était très grand. Il avait un vrai charisme, un peu punk sur les bords. Du coup, j’ai testé un peu au début pour voir si je pouvais faire quelque chose de cette tête et je me suis dit que c’était peut-être trop de le mettre lui parce qu’au final il parle bien sûr de son expérience mais il parle des ouvriers en général. Tout ouvrier peut s’y retrouver. Donc j’ai abandonné cette idée-là et je suis parti sur autre chose et c’est vrai qu’après coup – je n’en ai pas eu conscience sur le moment – je me suis effectivement dit qu’il me ressemblait pas mal, ce personnage-là. Et ça, je pense que c’est vraiment un truc purement inconscient. (rire) Mais après moi, j’ai aussi un peu travaillé en usine quand j’étais étudiant. Je ne faisais pas des jobs dans l’agroalimentaire; je suis issu d’une ville où on était plus lié à l’automobile, l’industrie métallurgique mais ça a fait vraiment écho aussi. Donc c’est peut-être pour ça que je me suis représenté au final, après coup parce que je me suis beaucoup retrouvé, forcément dans ce qu’il décrivait.

Ce livre, c’est aussi l’occasion d’aborder des problématiques d’aujourd’hui. Outre les conditions de travail, est abordé par exemple le problème de la surconsommation que que vous illustrez admirablement dans la double page où le gros plan sur le barbecue de sardines arrive en contrepoint de la sérénité qui se dégage de la page du pique-nique. Est-ce une thématique qui vous tient à cœur ?

Je pense qu’aujourd’hui, vu tout ce qu’on nous dit, ce serait sacrément avoir des œillères que de ne pas se dire qu’il y a un problème sur tout ça. Il y a une surpêche intensive. Enfin de toute façon, pour tout, on est sur une surconsommation qui est assez exagérée, surtout qu’on perd énormément de cette nourriture ce qui est assez scandaleux sachant qu’il y a je ne sais pas combien de millions de gens qui meurent de faim dans le monde ou qui sont mal nourris donc oui ce sont des choses qui m’interrogent et je trouve que ce livre-là permettait justement d’entrer dans plein plein de thématiques qui font sens avec ce à quoi on est confronté aujourd’hui de manière on le voit de plus en plus exacerbée. C’est-à-dire qu’en gros, si on ne parle que de la pêche, on est obligé de mettre des quotas sur certaines espèces parce qu’on en pêche trop par rapport à leur renouvellement. Enfin, il y a plein plein de choses qui sont aberrantes mais on continue, on continue. C’est une espèce de flux sans fin et on fait comme si de rien n’était mais à un moment donné, ça va nous péter à la figure, c’est ça le problème. Donc là après, je pense que Joseph, ce qui l’intéressait, c’est de montrer les aberrations du système qui sont à la fois prégnants sur ces aspects-là. Côté les vaches qu’on va abattre découper, etc… c’est pareil. Combien de kilos de viande sur une vache qui sont finalement jetés à la poubelle ? Je pense que c’est assez aberrant aussi. Mais c’est tout un système où finalement l’homme qui abat la vache est aussi prisonnier d’un système et ça n’en fait pas un salaud pour autant mais il est prisonnier aussi de conditions aberrantes où il faut qu’il tue je ne sais pas combien d’animaux à la minute, etc … et forcément que c’est mal fait parce que c’est trop. Enfin, il y a plein plein de choses qui rejoignent la condition animale, le système alimentaire, le système du travail … C’est vraiment pour ça que moi quand je l’ai lu je me suis dit waouh, ça fait tellement sens avec ce je pense, il y a vraiment un enjeu à essayer de le mettre en images pour que ça développe effectivement toutes ces thématiques, tous ces questionnements et puis après que les gens puissent retourner vers le livre aussi. Il y avait vraiment tout ça qui a fait sens et je me suis dit On va essayer d’en faire quelque chose.

C’est vrai que ça permet à beaucoup comme vous le disiez de retourner vers le livre. Cela a été mon cas.

En fait, il y a un peu les deux. Il y a vraiment des gens – d’ailleurs c’était un peu ma crainte parce qu’il y avait vraiment d’énormes fans du livre – je pense qui auraient pu avoir quelques réticences et se dire Qu’est-ce qu’il va me faire avec une BD ? parce que c’est vrai que ce n’est pas facile en soi d’adapter un roman surtout écrit sous cette forme-là qui est poétique.
Oui d’autant plus qu’il y a énormément de références littéraires dans le roman que forcément vous ne pouviez pas reprendre dans le roman graphique.

On ne peut pas tout mettre et du coup on doit prendre garde à ne pas faire quelque chose d’édulcoré ou quoi que ce soit qui finalement nuirait à la force du livre de base. Quand on a lancé le livre, on est allé sur Lorient dans des librairies et les libraires connaissaient très très bien Joseph et du coup j’étais attendu là-bas au tournant (rire). Au final, ils sont contents de l’adaptation, trouvent que ça n’a vraiment pas trahi le roman et que c’est un travail intéressant, ce qui fait que je suis moi-même assez content. Et puis après quand je suis sur des salons il y a beaucoup de gens qui ne connaissent pas du tout À la ligne et qui viennent surtout pour le graphisme. Ils ne me connaissent pas non plus parce que je viens du monde de la jeunesse et je suis tout neuf dans la bande dessinée. Ils ne viennent vraiment que par le graphisme, le découpage, la couv …

Souvent on me dit Ah la couv, ça me parle... Et du coup j’espère oui que ça leur donne envie d’aller après découvrir le roman. D’ailleurs beaucoup de gens m’écrivent en me disant avoir découvert le roman après coup en me remerciant pour cette découverte. C’est chouette quand ça se passe comme ça.

Alors moi, j’ai d’abord acheté la BD. Comme ça venait d’un roman, j’ai d’abord lu le roman et j’ai lu le roman graphique après. Et c’est vrai que vous avez pris un autre angle de vue dans vos choix de séquences, d’en allonger certaines, d’en raccourcir d’autres. Et puis il y a le dessin qui est absolument fantastique. Donc c’est une autre œuvre.

À partir du moment où on passe d’un médium à un autre, forcément ça devient autre chose, ça c’est évident. Après ce qu’il faut, c’est essayer de ne pas trahir le propos je pense et qu’ on marche dans les pas de l’auteur d’origine pour parfois peut-être en dire un peu autre chose tout en essayant d’être juste par rapport à ce qui était l’idée de départ. Et ça c’est vraiment tout l’enjeu de l’adaptation qui n’est pas évident parce que chacun a aussi sa propre lecture d’un roman qui peut l’amener sur une interprétation qui n’était pas forcément celle d’origine. Je pense que s’appuyer beaucoup plus sur une logique telle que par exemple la souffrance animale qui est réelle et qui est là, c’était vraiment passer à côté parce que je pense que l’enjeu de Joseph, c’était de parler plutôt de la souffrance de l’homme au sein de l’usine, souffrance qui a aussi une espèce de paradoxe parce qu’on est à la fois dans la souffrance et en même temps dans une espèce de joie aussi par les collègues, par le fait de gagner sa croûte, d’être fier de son boulot. Enfin, il y a vraiment tout un tas de sentiments assez contradictoires et je pense que c’est vraiment son propos qui était là de parler du travail des relations entre les hommes et de montrer tout ce qui ne va pas, les paradoxes etc … Et bien sûr là-dessus viennent se greffer des choses autour des syndicats qui sont dans l’usine, des cadences forcément, et énormement de choses, des questionnements comme la surconsommation … donc c’est vraiment un livre très très riche de base. Quelqu’un qui va être très très écolo va peut-être retenir finalement surtout tous les aspects autour de la souffrance des animaux mais je ne l’ai pas évacuée. Je pense qu’elle se ressent forcément dans mes dessins.

On arrive au terme de notre entretien. Alors pour conclure, quels sont vous projets ?

Là, je termine un album jeunesse et on est en train de voir avec Sarbacane pour peut-être adapter un autre roman. On est sur les questions de droits, voir si on peut les récupérer. Mais je crois que je partirai encore …

sur un autre roman qui vous a également touché.

Complètement et qui sera aussi une forme d’engagement, de questionnement sur le monde contemporain et tout ça parce ça c’est quand même mon créneau. J’aime partir sur des choses qui questionnent.

Interview de Francine VANHEE

POUR ALLER PLUS LOIN

« La conversion, qui repose essentiellement sur le suivi des prescriptions religieuses, allait changer notre mode de vie.
Il me fallait tout prendre et d’un bloc : le respect des règles alimentaires, du shabbat et des fêtes, la fréquentation de la synagogue, l’apprentissage de l’hébreu.

Quand j’ai transgressé les interdits religieux, après des années de dévotion, mon sentiment de culpabilité fut réel.« 

Scénario Benjamin Taïeb,

Editions les Enfants Rouges


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