Interview Sylvain Vallée à Quai des bulles


Interview Sylvain Vallée

expo Sylvain Vallée, maître de la narration et conteur de l’humain

au festival Quai des bulles, Saint-Malo

24 octobre 2025

Sylvain Vallée Bonjour . Quel plaisir de vous retrouver ici à Saint-Malo après le Cabaret Vert. On va bien sûr parler de l’exposition qui vous est consacrée et dont vous êtes le scénographe. Alors tout d’abord quel effet ça fait d’avoir son expo à Saint-Malo quand on habite Saint-Malo ?

Surtout quand on connaît Saint-Malo et le festival Quai des Bulles depuis presque plus de trente ans maintenant puisque j’ai fréquenté le festival Quai des bulles quand j’étais comme on dit fanzineux, quand je faisais des fanzines de lycéen dans mon lycée de Saint-Brieuc et on venait régulièrement dans ces premières années de lycéen dédicacer nos fanzines à la Rotonde, l’espace dédié. Donc c’est là que j’ai fait mes premières rencontres avec les auteurs malouins, les auteurs du festival et le festival de Quai des bulles a été extrêmement important dans mon parcours vu que c’est là que j’ai fait mes plus belles rencontres professionnelles mais aussi beaucoup de rencontres amicales avec les copains bretons, avec les auteurs bretons que je connais maintenant. Donc c’est vrai que c’est un festival emblématique pour moi, il a eu un rôle important dans mon parcours et j’adore y revenir chaque année. J’ai la chance maintenant d’habiter à Saint-Malo donc c’est encore plus simple pour moi et la chance extrême, c’est de dormir dans mon lit tous les soirs de festival.

Depuis l’expo, vue sur la mer et le Grand Bé

En plus de ça, vous êtes venu vous installer à Saint-Malo l’année même où vous avez été primé pour l’affiche.

Oui. C’était un truc tout à fait étonnant. C’était en 2015, j’envisageais de quitter la région parisienne. Je ne savais pas trop où on allait véritablement s’installer. On avait envie d’être au bord de la mer et cette année-là, j’ai reçu le prix de l’affiche, en octobre 2015. Je ne vous dirai pas que ça n’a pas un petit peu appuyé sur notre décision, en tout cas aidé à prendre la décision de s’installer à Saint-Malo, c’est vrai. Ça a été franchement un cadeau de bienvenue assez étonnant et assez symbolique.

L’affiche réalisée par Sylvain Vallée pour l’édition 2016

Alors le fait d’être scénographe, de monter vous-même votre expo ?

Oui, alors je ne l’ai pas montée tout seul, c’est vraiment un travail d’équipe. L’expo est à l’initiative de Quai des bulles, à l’initiative d’Antoine Rivalan que je remercie qui a eu cette idée-là, qui m’en a parlé il y a quelque temps maintenant et je partage évidemment la scénographie avec Antoane qui lui est actif au sein de l’association Quai des bulles depuis pas mal d’années. Il m’a proposé ce proje -là. Après, il m’a demandé si je voulais m’investir. C’est quelque chose que j’aime beaucoup faire. Je l’ai déjà fait il y a longtemps au festival de Laval et un peu au festival de Château-Gontier qui sont des festivals que je connais depuis très très longtemps. Celui de Laval n’existe plus maintenant mais j’ai fait les scénographies des expositions sur le festival de Laval pendant quatre cinq ans. Donc c’est quelque chose que j’aime faire et alors là c’est d’autant plus appréciable, c’est d’autant plus un honneur puisque c’est autour de mon travail. C’est la plus belle expo, la plus vaste expo qui a jamais été réalisée pour moi.

C’est vraiment une belle rétrospective.

Quasiment.

Ça commence par vos planches d’étudiant, etc … Donc, il y a des inédits …

C’est ça et ça, c’était une envie d’Antoane justement qui lui me connaît depuis très très longtemps puisqu’il était venu faire dédicacer mes premiers albums à mes débuts quand j’étais sur Gil Saint-André et donc il avait très envie de revoir du Gil Saint-André mais aussi de découvrir les œuvres qui précédaient mes premiers albums, mes premières recherches et même mes travaux d’étudiant effectivement. Alors il m’a présenté ça au départ comme une rétrospective. C’est vrai que rétrospective, c’est un terme un peu particulier. Ça donne un peu l’impression d’avoir un pied dans l’au-delà déjà (rire) mais c’est ce que je dis et je le pense comme ça. Je conçois cette expo de cette manière dans le sens où je la vois vraiment comme un pivot, comme un jalon en fait dans mon parcours pour la bonne et simple raison aussi que c’est un long parcours de formation pour moi. Cette expo, c’est un peu l’illustration de ce long parcours de formation pour à l’avenir – parce que c’est un peu mon envie et mon idée – travailler seul et être le scénariste de mes propres histoires.

D’ailleurs à la fin de l’exposition, on peut lire cette phrase : Cela clôture la première partie de mon apprentissage d’auteur dessinateur. Alors ça y est. Vous vous lancez dans le grand bain ?

Je me lance dans un autre bain. En fait, c’est un bain que je connais un peu parce que j’ai beaucoup collaboré avec mes scénaristes sur les scénarios, évidemment. Ça a été beaucoup d’échanges et de partenariat avec mes scénaristes mais aussi avec mes coloristes dont le rôle est également essentiel. Tout ça c’est un travail de collaboration. La mise en scène par exemple appartient au scénariste et au dessinateur. C’est vraiment une part qu’on partage mais les rencontres que j’ai faites, les rencontres professionnelles et les échanges que j’ai eus depuis que j’ai travaillé avec Jean-Charles [Kraehn], avec Fabien Nury, avec Mark Eacersall, avec Joël Callède et avec Jacky Schwartzmann, ça a été des formations à facettes multiples puisque ce sont des personnalités différentes, ils n’écrivent pas de la même manière et à chaque fois j’apprends des choses. C’est ça qui m’a beaucoup plu, cette variété de collaboration. Ça m’a permis de me dire que je pouvais me situer à tel ou tel endroit donc et de me dire moi, mon ton, mon registre à moi, c’est celui-là. Ça permet de se définir mais ça permet aussi d’apprendre énormément de choses puisque j’ai travaillé avec des scénaristes de renom et dse gens extrêmement qualifiés. C’est des choses qui justifient que maintenant j’ai vraiment envie de travailler seul.

Et d’ailleurs vous rendez vraiment hommage à vos scénaristes dans l’exposition. Pour chacun, on sent votre attachement.

Oui, c’est une œuvre qui se fait à deux, à trois même avec le coloriste donc quand il y a une exposition, il est naturel que le scénariste puisse être cité, impliqué. D’ailleurs Mark me rejoint demain. Il ne pouvait pas être là pour le vernissage ce soir mais Mark – avec qui j’ai fait Tananarive – sera là demain et on fera une petite visite ensemble. Ce sera l’occasion de rediscuter de notre album réalisé en 2021. Eh oui, c’est normal, c’est une œuvre à deux, je dirais même à quatre avec le coloriste et le lecteur évidemment.

Quand on parcourt l’exposition, on se rend compte qu’on suit l’ordre chronologique mais quel a été votre fil rouge, dans le choix des planches, par exemple ?

Par rapport au choix des planches, on essaie dans la scénographie d’être un peu thématique, de créer des unités ou alors une variété d’alternance de planches un peu lourdes et de planches plus aérées. Ça c’est toute une gestion pratique du montage de l’exposition. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a quasiment huit espaces différents qui ne sont pas totalement séparés mais qui permettent de créer une progression chronologique de mon parcours et de ma production. Autour de ça, on y voit une partie de la documentation, une partie d’éléments iconiques qui ont pu me servir pour réaliser les albums. Il y a un peu de scénographies aussi avec des petites reconstitutions à droite, à gauche.

Il y a une analyse de planche de Katanga qui a été réalisée récemment par James Blondel qui est un auteur qui a rédigé une analyse assez juste et qui me plaisait beaucoup donc je lui ai demandé si on pouvait utiliser son texte pour l’exposition.

Il y a des couvertures, des illustrations, des crayonnés, des recherches assez anciennes aussi. Alors, il y a peu de making of, on va dire qu’il y a beaucoup de planches finalisées mais par contre il y a une certaine quantité de planches effectivement à voir et d’illustrations. Et il y a des vitrines multiples contenant ici une statuette de Tananarive avec des personnages mis en scène, un figurama, des livres aussi ;

… là une vitrine autour d’Habemus Bastard avec un composite d’éléments.

Alors voilà, on essaie de créer une variété attractive, que ce ne soit pas que des cadres accrochés au mur. Maintenant, évidemment on ne va pas faire une scénographie folle et fantaisiste avec Il était une fois en France, ni avec Katanga ; ça ne s’y prête pas. L’idée, c’est d’équilibrer tout ça. C’est un vrai plaisir de travailler sur ce genre de chose et c’est agréable de travailler avec une équipe qui est formidable. Toute l’équipe de bénévoles avec qui j’ai travaillé dès le début de la semaine était formidable et ça m’a aidé aussi à faire le pas parce que c’est particulier en si peu de temps de remettre le nez dans ses cartons et de revoir des œuvres assez anciennes que je n’avais pas vues depuis très longtemps ou pas sorties de mes cartons depuis très longtemps et puis de voir un peu sa vie passée défiler à travers toute cette production. C’était assez drôle, c’était assez particulier. Et puis il y a un petit peu d’angoisse et d’inquiétude du fait de ressortir tout ça de ses cartons. (rires)

Ce qui est particulièrement agréable pour le visiteur, c’est que les planches exposées sont des planches originales. Un vrai plus pour moi.

C’est pour ça qu’on a décidé de ne pas avoir de fac-similés ou de reproductions et d’être exclusivement sur des planches originales tout au long de l’exposition. C’est pour les visiteurs qu’on fait ça, pour que les gens découvrent les séries pour que ceux qui les connaissent déjà comme toi apprécient la qualité du travail ou la mauvaise qualité du travail quand c’est le cas (rires) mais en tout cas on essaie de choisir les meilleures planches, on essaie d’avoir quelque chose qui soit représentatif de la production et que chacun puisse y trouver un certain plaisir en fonction des différentes thématiques. J’ai des albums qui sont assez variés en fait.

Et ce que j’ai bien aimé aussi, c’est qu’il n’y a quasiment pas de cartel …

Il n’ y a pas de nécessité.  Qu’est-ce qu’on aurait mis ? N° 7 de l’album 3 …

Et du coup, c’est la planche à l’état pur . Il n’y a rien qui vient la parasiter.

Oui. Les zones étant définies par album, il y a quelques textes à lire, quelques extraits d’interviews ou textes rédigés, quelques cartels pour signifier quelques œuvres particulières mais l’idée n’est pas de répéter les cartels indéfiniment si effectivement c’est une série de planches du même album.

On peut passer facilement une demi-heure dans cette exposition vu sa richesse. Il y a 130 m² d’exposition et c’est face à la mer et c’est à Quai des Bulles donc c’est vrai que c’est assez flatteur et assez plaisant de savoir qu’on est dans ce festival-là.

Alors justement, le fait de replonger dans vos archives a été l’occasion de retrouvailles avec vos personnages auxquels vous êtes forcément attachés …

Ah je suis attaché à tous mes personnages. Les plus gentils comme les pires. Quand on est dessinateur, on porte avec nous tous ces personnages-là. Ils ont fait partie de notre quotidien et de notre création pendant des mois et des mois, des semaines et des semaines et oui, il y a un attachement aux personnages bien sûr. À chaque fin d’album ça a été un petit adieu qui est parfois un peu compliqué pour chaque fin de série mais c’est aussi le plaisir d’en découvrir d’autres par la suite et de se renouveler parce que j’adore ça, moi. J’aime que mes albums proposent une variété de tons, de thèmes, de styles graphiques.

Je garde toujours la ligne du semi-réalisme et de la caricature mais par contre je fais toujours des choix thématiques qui se renouvellent, qui me permettent un renouvellement de dessin, de graphisme, d’univers et de ton, Tananarive étant la plus grosse rupture dans mon parcours arrivant après Katanga. Je suis passé d’un récit très très noir sur la guerre, d’un récit qui parle de violence, de racisme avec une grande dureté et une grande violence à quelque chose de plus léger. Le passage à Tananarive a été amusant et m’a fait rire même si Tananarive n’est pas une comédie burlesque. On est sur une comédie qui avance masquée avec beaucoup de sensibilité, de douceur, de poésie et parfois de tristesse mais en tout cas la proposition de départ, c’est celle de la comédie et c’est ça qui m’a plu.

Et justement dans un des textes, vous dites qu’il y a beaucoup de résonance avec vous même dans Tananarive mais que vous n’avez pas le temps …

Eh ben non. Mais je ne le ferai pas non plus maintenant. (rires) parce que c’est quelque chose d’assez personnel …

Donc vous avez mis beaucoup de vous

Oui, il y a beaucoup de moi. C’est même très très étonnant puisque le scénario a précédé notre rencontre avec Marc mais effectivement il y a des résonances vis à vis de ma nature, mes influences, des personnes qui ont pu m’influencer quand j’étais enfant donc c’est assez drôle. Ce sont des choses qui sont très très surprenantes et ce sont des rencontres qui parfois se font au hasard mais comme je me laisse le temps de choisir mes projets, j’ai le sentiment parfois de les provoquer, ces rencontres-là puisque je ne me précipite pas sur le premier projet venu. Donc voilà. Il faut qu’il se passe quelque chose, il faut qu’il y ait une adéquation, il faut qu’il y ait une rencontre, il faut qu’il y ait une surprise et que ça corresponde à mon envie du moment. Là, quand j’ai reçu le scénario de Tananarive, c’était une évidence que ce scénario était pour moi.

Vous parlez de rencontres. Je pense qu’également l’amitié compte beaucoup pour vous. Vous dites par exemple pour XIII Mystery que vous l’ait fait parce que justement c’était avec un ami …

De longue date, de très longue date et parce qu’avec cet ami de longue date, nous n’avions jamais réussi à faire un album ensemble. C’est quelqu’un que j’ai rencontré à l’armée il y a pas mal d’années maintenant et on a monté ensemble nos premiers projets de bande dessinée qu’on a présentés aux éditeurs. On n’a jamais eu la chance de signer nos propres projets ensemble, nos projets comme ça en duo. On a fini par se dire que chacun allait faire son chemin de son côté et puis qu’on se retrouverait peut-être plus tard. Et presque vingt ans plus tard, on m’avait proposé de faire un XIII Mystery. Fabien Nury avait envie que je dessine son XIII Mystery dont le scénario avait été validé. J’avais fait des recherches de personnages, c’était accepté mais malheureusement il y avait une clause qui nous interdisait de travailler ensemble parce que l’éditeur voulait créer de nouveaux duos.

Des duos inédits

Donc l’éditeur m’a dit Tes recherches sont très bien. On te proposera peut-être un autre scénario ou un autre projet avec un autre scénariste. Donc connaissant Fabien, j’étais partant pour le faire mais l’histoire, c’est très bien, s’est arrêtée là et quelques mois plus tard Joël, mon vieil ami Joël Callède m’appelle en me disant Jean Van Hamme m’a mis la main sur l’épaule. Il me propose de faire un XIII Mystery et j’aimerais le faire avec toi, j’ai donné ton nom, etc… Je lui ai dit Écoute, ça tombe bien. J’ai déjà mis un pied dans la forteresse. On va peut-être pouvoir enfin concrétiser un album ensemble. Alors, peut-être parce que ce n’était pas notre univers ni à l’un, ni à l’autre mais l’univers de Jean Van Hamme et de William Vance, c’est peut-être ça qui a aidé à ce qu’on puisse travailler ensemble et à collaborer sur ce projet. En tout cas, c’était une formidable opportunité et c’était une formidable occasion de travailler ensemble et puis le gros gain de cette amitié, c’est qu’on n’a pas mis trois mois à se tourner autour pour apprendre à se connaître. Ça a été immédiat. On a attaqué tout de suite en sachant ce que chacun pouvait apporter, connaissant l’exigence de l’un et de l’autre, connaissant l’écriture de l’un et le dessin de l’autre, ça s’est fait très très vite en fait. On a réussi à se mettre en jambes très vite (rire).

Et votre prochain projet ?

Je peux vous en parler parce que c’est signé. Je suis sur un pavé de 200 pages sur lequel je vais être au scénario et au dessin. Je vais faire la totalité de l’album seul cette fois-ci, ce qui est assez plaisant à cette période de ma vie, qui convient parfaitement, qui va me prendre deux ans. Ce sera donc une sortie en 2028. C’est un polar très documenté et assez cinématographique, je ne le cache pas dans son esprit, qui va se dérouler dans les années 70 autour du Quai des orfèvres. Je ne vais pas le pitcher maintenant mais en tout cas voilà c’est un ton qui m’intéresse depuis longtemps. Ça fait longtemps que j’ai envie de faire une sorte de comédie policière. Il y a aura un peu de comédie et beaucoup de policier. (rires) Encore une fois ce mélange un peu de tons que j’aime bien. Au cœur de mes récits, de mes albums, j’aime bien avoir ces petits mélanges de tons, ces petits pas de côté parfois au milieu de la dramaturgie pour sourire ou pour rafraîchir un peu le récit. Donc voilà, ça va être un pavé de 200 pages sur lequel je m’amuse déjà.

Et c’est signé chez …

C’est signé chez Glénat. J’ai déjà fait donc le scénario et le découpage des 200 pages donc j’attaque les crayonnés après Quai des bulles !

Et c’est parti pour deux ans !

C’est parti pour deux ans, oui, c’est ça l’idée !

Eh bien il ne me reste plus qu’à vous remercier, vous souhaiter un bon festival et du courage pour les deux ans à venir …

Merci à vous !

POUR ALLER PLUS LOIN