Interview Elene Usdin autour de l’expo « Le Plein de super » et l’album « Detroit Roma »


Interview Elene Usdin autour de l’expo « Le Plein de super » et l’album « Detroit Roma« 

à Nancy

8 janvier 2026

Elene Usdin, bonjour. Je suis ravie de vous avoir retrouvée au centre Culturel André Malraux de Vandœuvre où avaient lieu le vernissage de l’expo Le plein de Super ainsi que la création d’un concert dessiné autour du roman graphique Detroit Roma paru en novembre dernier aux éditions Sarbacane. C’est la première fois que les planches originales de Detroit Roma sont montrées au public. Grande première également pour le concert dessiné. Alors pourquoi le CCAM de Vandœuvre ?

Ça a été le fruit du hasard. L’équipe du Centre André Malraux m’a contactée assez tôt je dirais au mois de juin de l’année dernière en me proposant de faire une exposition. Je pense qu’ils ne savaient pas exactement qu’il y avait une bande dessinée qui sortait mais on en a parlé et de fil en aiguille on a centré l’exposition et sur Detroit Roma et sur la possibilité de faire un concert dessiné. Donc finalement comme la date était au début janvier, c’est le premier évènement d’une longue suite on espère de concerts et d’expositions.

Comment s’est effectué le choix des œuvres exposées ?

On a travaillé avec l’équipe donc Florent, Amélie, Emma, enfin toute l’équipe du CCAM. Ils avaient un thème déjà assez récurrent sur leur lieu qui est un thème de voyage, de migration donc on trouvait ça assez intéressant d’axer le thème sur le voyage encore et sur aussi la traversée, sur la route. C’est pour ça aussi que Detroit Roma nous a semblé assez judicieux. Donc ça, ça a été la première fondation, d’exposer quelque chose autour de Detroit Roma et puis ensuite d’aller chercher dans mes œuvres plus anciennes des pièces qui pouvaient se rapporter aussi à ce thème de façon large ou de façon précise sans ce restreindre sur Est-ce que c’est de la photo ? Est-ce que c’est du tricot ? Est-ce que c’est de la peinture ?

Boni lors du concert dessiné

Et du coup j’ai proposé une liste comme ça de toutes les œuvres qu’on pourrait exposer. Comme le lieu est assez grand – il y a quand même 400 m² je crois – on a pu se laisser la possibilité de montrer beaucoup de pièces. Et puis ensuite, j’avais envie aussi que Boni montre ses œuvres qui sont rattachées à la bande dessinée Detroit Roma et qui sont ses dessins. C’est une grande première pour lui aussi de dessiner parce qu’il est d’abord compositeur et musicien. Donc c’était bien aussi de pouvoir montrer une partie de son travail.

Pour ses dessins, il a utilisé le feutre noir. Le rotring ?

Ce n’est pas un rotring mais c’est un peu l’équivalent. Ce sont des feutres noirs indélébiles très fins, du 0.3.

Je m’attendais à voir des photos de Detroit exposées. J’ai été étonnée de ne pas en voir.

On a eu le parti pris de faire une projection plutôt que des tirages parce que les tirages nécessitent des coûts et le lieu n’avait pas de budget supplémentaire pour faire des tirages ce qui est l’inverse de l’expo qu’il va y avoir à Bastia fin mars où on va avoir effectivement la possibilité de faire de grands tirages en noir et blanc du dernier voyage que j’ai fait de Détroit à Rome en Géorgie. Donc là l’idée a été de faire cette projection qu’on avait mise en place avec Boni pour le lancement à Paris le 5 novembre dernier. Et finalement, c’est un format aussi qui est pas mal, qui invite aussi au voyage sur une durée d’une dizaine de minutes en musique. Voilà pourquoi on a choisi ce format-là en fait.

Cette exposition, c’est aussi l’occasion de découvrir votre travail autour de la laine. Je pense que le tricot est quelque chose d’important pour vous puisqu’on le retrouve exposé à différents endroits. Il était déjà présent au Silencio …

Bande son Joseph Siran (alias Boni) / Septembre 2013 
Elene Usdin : robe rouge et masque Tarsos Ululare de Erik Halley

Oui j’avais fait une vidéo avec une robe qui se détricotait. Alors c’est une vidéo qui a été finalement présentée au Silencio. [NDLR: Le Silencio est un club privé parisien imaginé par David Lynch prisé des artistes]. C’était une carte blanche que m’avait commandée le Musée des Arts décoratifs de Paris et ça s’encartait dans une exposition autour du bijou contemporain. J’avais exposé des photographies dans ce musée où j’avais fait poser toute ma famille avec des bijoux qui étaient exposés ; ça s’appelait Bijoux de famille. Une des pièces, c’était moi qui portais un masque de Erik Halley, un artiste contemporain qui fabrique des masques, des bijoux, etc. J’avais cette robe rouge que j’avais tricotée et j’avais proposé une vidéo qui tournait en boucle dans le musée qui était moi qui détricotais la robe.

C’est vrai que le tricot, c’est une part super importante de mon travail. J’ai toujours tricoté. J’adore la couleur et j’adore les matières. Donc en fait ça lie un peu tout ça et ça fait comme un jeu. Je n’ai jamais vraiment fait toutes ces pièces qui sont exposées, les masques et tout ça dans le but qu’ils soient exposés. C’est vraiment comme un passe-temps, un hobby et puis finalement ça a pris sa place dans le reste de mon travail.

Marcus, gouache sur toile dans l’expo Le Plein de super

Comme dans Les entrailles, avec à son centre le sacrifice de Marcus Curtius se jetant dans un gouffre du forum pour sauver Rome vous explorez la frontière entre mythe et réalité reliant le passé mythologique au présent urbain.

En quoi est-ce important pour vous, ce lien avec la mythologie ?

Même dans René.e aux bois dormants en fait. Je pense que le mythe c’est important pour moi parce que c’est l’une des fondations, des pierres angulaires de notre humanité où on a ça en commun nous les humains d’avoir écrit des mythes fondateurs, d’avoir notre imaginaire qui se construit aussi quand on est enfant autour de fables mais aussi autour de contes. Donc tout ça, je pense que c’est une matière narrative qui nous rassemble tous, qui est assez universelle dans laquelle je vais puiser. En ce qui concerne Marcus de l’exposition qu’on avait fait pour Les Entrailles, c’était une idée de Catherine Roma, la curatrice du lieu qui m’a envoyé ce mythe en me disant Tiens regarde. Ça peut être intéressant. Donc je l’ai utilisé grâce à elle. Et pour Detroit Roma, l’idée de se servir de Remus et Romulus, effectivement pour nous c’était une évidence au vu des liens qu’on pouvait tirer entre Rome en ruine, la cité antique en déclin et le rapport avec Détroit qui est pareillement un univers en déclin avec l’industrie automobile qui a complètement périclité et donc d’installer ce mythe dans un univers plus industriel à Détroit nous semblait judicieux à Boni et moi. On a eu un peu l’idée ensemble.

Avec cette tigresse qui rappelle justement l’équipe de baseball de Détroit.

Exactement. Bien vu parce que ça tout le monde ne le comprend pas forcément mais effectivement le tigre c’est un peu le symbole de la ville de Détroit avec les Tigers donc l’équipe de Détroit. La tigresse pour nous est aussi est un clin d’œil à la ville.

Extrait de planche

Ce tigre qu’on va retrouver aussi sur un sifflet qui va prendre toute son importance au fil du récit parce qu’il y a aussi une grande importance liée au son …

Exactement.

Dans un premier temps elle s’amuse avec le sifflet …

Et puis finalement le son va servir à autre chose. Oui, oui, bien vu, exactement.

Pour René.e aux bois dormants, vous aviez déclaré « Ça a pris la forme de personnages d’abord. J’avais les personnages en tête qui me venaient vraiment des rêves.« 

Et là qu’est-ce qui est venu en premier ? La ville ? Les personnages ? L’histoire ?

Comment avez-vous travaillé tous les deux ?

D’abord la ville effectivement parce que c’est quand même une ville que j’ai arpentée depuis dix ans. J’y suis retournée régulièrement tous les ans d’abord pour des projets d’exposition puis finalement pour des projets de livre photo : un focus sur un quartier à Woodbridge où j’ai photographié les habitants, donc vraiment l’envie à force d’avoir accumulé des témoignages, de la documentation, des photographies, de faire une narration autour de cette ville et ensuite comme pour René.e aux bois dormants des personnages que j’avais en tête et aussi l’ajout des personnages de Boni. Quand on a décidé d’écrire ensemble cette histoire, il avait lui-même des personnages très forts en tête et donc on a confronté nos personnages en les mettant ensemble et de ça est née une histoire. On n’avait pas d’histoire a priori, on avait d’abord des personnages, ce qui nous a permis d’incarner vraiment ces personnages. C’est vraiment ce qu’on voulait en fait.

Et les personnages secondaires sont aussi extrêmement importants et sont également très bien incarnés.

Oui c’est ça. C’est qu’on a vraiment écrit tous les personnages et on a vu ensuite comment ils interagissaient ensemble et l’histoire est née grâce à eux et dans un sens l’histoire nous a un peu échappé parce que parfois on se disait Ah ben non Becki, elle ne peut pas réagir de cette façon-là … mais non Summer, elle aurait jamais dit ça. Donc on s’est laissé un peu guider par la force de ces personnages qu’on avait créés pour nous laisser emmener dans une histoire qui est née grâce à eux. C’est vraiment comme ça que ça s’est fait.

Alors quels sont les personnages nés de votre imagination …

Ah et ceux de Boni … Moi j’avais très envie d’un personnage qui dessine, qui soit un peu observateur, un peu en retrait, pas en retrait mais un personnage qui n’évolue pas tant que ça finalement qui est comme une pierre comme ça qui observe et qui va retranscrire ce qu’elle a vu et Boni avait vraiment envie de ce personnage de Summer qui est un personnage plus solaire, qui semble plus superficiel mais qui au final cache des failles très importantes, des blessures et n’est pas mieux lotie que Becki alors qu’au premier abord on pourrait croire que si.

Ensuite, il y avait le personnage de Gloria. Moi j’avais depuis longtemps envie d’un personnage de femme recluse dans sa maison. Donc là on a travaillé ensemble avec Boni sur comment elle pourrait interagir. Le rapport au cinéma est venu entre nous deux en fait en discutant parce qu’on est quand même tous les deux cinéphiles et du coup on a un peu axé ce personnage de Gloria autour de ça.

Le personnage de Salomon, c’est aussi un hommage à mon arrière-grand père letton Salomon Usdine arrivé en France pendant la première guerre mondiale et dont le nom a été ensuite francisé en Usdin. On a gardé son prénom.

Les autres personnages, on les a un peu conçus ensemble. Boni voulait le personnage de Joe qui est aussi un hommage à Sixto Rodriguez, un habitant de Woodbridge qui est un personnage aussi avec un aura autour de lui. Je ne sais pas si vous vous souvenez de l’histoire de Sugar Man. Il a écrit un tube enfin un single qui a eu un succès de fou sans qu’il le sache. Et des années après, une vingtaine d’années après, ça lui est revenu mais il n’a jamais bénéficié en fait du succès de ce titre.

Et puis après sont venus les autres personnages. Concernant le personnage de Selva, c’était aussi une envie que j’avais d’une éboueuse qui vit en retrait et qui récolte des petits trésors qu’elle va ensuite offrir à Becki et aux autres. C’était d’abord un personnage qui devait avoir plus de place puis finalement elle s’est réduite au fur à mesure.

Pour recentrer sur les deux protagonistes.

Exactement.

Alors vous parliez de Salomon. Dans vos précédentes œuvres qu’il s’agisse de René.e aux bois dormants ou de Night Mare Motel, le rêve était omniprésent ce qui vous permettait justement de franchir les frontières entre la réalité et un univers plus onirique. Là, le rêve n’est plus présent. Mais le personnage de Salomon, le père de Becki ne va-t-il pas jouer ce rôle et vous permettre de nous entraîner dans un univers où la réalité et le monde dans lequel il est enfermé se confondent ?

Oui, exactement. L’ajout que j’ai eu en travaillant avec Boni, c’est que lui ne voulait pas du tout d’une œuvre onirique. Il ne voulait pas du tout une œuvre installée dans un univers imaginaire cauchemardesque ou onirique. En tout cas, ça ça ne l’intéressait pas. Et du coup la plus-value ça a été de travailler une œuvre très réaliste posée sur un socle américain cartographié avec des lieux existants dans une époque existante très précise en 2015 mais avec des faits ….

Oui parce que c’est une fiction mais le cadre lui

C’est une fiction mais tout bien réel.

Comme cette histoire d’empoisonnement de l’eau ou encore les personnes des quartiers défavorisés qui vont nettoyer leur quartier … D’ailleurs vous avez même reproduit les photos.

Oui tout ça est bien réel. Ce sont des photos tirées d’une vidéo d’une expo que j’ai vue au musée de Détroit, le Detroit Historical Museum. Grâce au travail qu’on a fait avec Boni, on voulait vraiment ancrer ça dans une réalité malgré le fait que ce soit une fiction et c’est vrai du coup que ce personnage de Salomon, on l’a vraiment construit comme une possible échappatoire de la réalité parce qu’on voulait un personnage malade, enfin paranoïaque. Sa paranoïa nous permettait de mettre en place un imaginaire plus cauchemardesque quand on entre dans sa tête en fait, dans son univers. Donc effectivement, c’était vraiment l’idée du personnage de Salomon, de pouvoir avoir des échappatoires comme ça.

We are Woodbridge, Elene Usdin
Éditions Manetti Shrem Museum
livre en anglais

Et quand vous parliez de réalité, les dessins de Boni nous ancrent aussi dans la réalité puisque Détroit, c’est une ville mais une ville, c’est aussi ses habitants et les habitantsréels on va les retrouver dans les dessins …

Oui, tout à fait. Et en fait les dessins que Boni a réalisés ont été réalisés pour la plupart à partir de mes photographies tirées de ce bouquin qui s’appelle We are Woodbridge publié par un éditeur américain qui est sorti en 2020 et qui sont effectivement le focus d’un quartier où moi je n’ai pas voulu me concentrer sur les maisons en ruine mais plutôt sur les habitants. J’ai vraiment pris le temps de venir à différentes saisons, d’aller chez les habitants. J’avais sur place une fille du quartier qui m’aidait à rencontrer les gens. Donc ça a été un vrai long travail de rencontres, de témoignages de leur part et de photographies dans lesquelles Boni a puisé pour sortir ses portraits. Et vraiment l’idée, c’était ça : avoir un fil narratif parallèle avec des portraits très réalistes mais très réalistes aussi dans sa patte à lui, c’est-à-dire un dessin qui n’est pas un dessin académique puisque Boni n’est pas dessinateur mais compositeur, musicien et c’est ça que je trouvais très fort en fait. Au début, il a un peu résisté, il n’était pas convaincu mais finalement il s’est laissé prendre au jeu et je pense qu’il est de son côté lui aussi convaincu que ça apporte un plus.

Et puis ça participe à la narration.

Ça rentre dans la narration. Ces personnages qu’ils rencontrent, c’est des personnages qui interagissent avec la narration. Au départ on avait envie d’avoir un tissage beaucoup plus serré entre justement ces personnages dessinés par Boni et puis finalement on s’est rendu compte que c’était plus intéressant d’avoir quelque chose de plus souple, de plus lâche de ne pas avoir un truc très très très précis et du coup ça apporte un voyage supplémentaire.

Ce qui fait que chaque lecteur va se faire son propre voyage, sa propre histoire.

Oui, oui, tout à fait.

Pour René.e aux bois dormants, les dialogues et la voix off sont venus lors de la dernière étape une fois le découpage achevé. En a-t-il été de même ici ?

Là, le fait de travailler à deux, ce qui était génial c’est qu’on a vachement travaillé à l’oral d’abord. Boni à l’époque, en 2021 quand on a signé le contrat avec Sarbacane, habitait encore à Montréal. Tout l’hiver 2021-2022, je suis allée là-bas. C’est là où on commencé à travailler vraiment l’histoire, les personnages, d’abord très oralement puis finalement on a écrit des fantômes de personnages c’est-à-dire qu’on a vraiment écrit l’histoire de chaque personnage et même toutes les scènes qu’on ne verrait pas dans l’histoire mais qui nous nous aidaient à vraiment incarner le personnage. Puis on a commencé à écrire des séquences, des idées de séquences qu’on avait en tête mais sans penser au montage, sans penser aux dialogues vraiment. C’était vraiment genre dégrossir un peu ce qu’on allait avoir dans la bande dessinée avec ces séquences qui n’avaient pas d’ordre encore mais qui étaient on dirait comme un organigramme avec des dates, des histoires qu’on a ensuite bougées mais dans un premier temps, on les a juste laissées comme ça en listing un peu chronologique. Et puis avec ça, moi j’ai commencé à me lancer directement dans le storyboard, donc à mettre en dessin ces séquences et là il y a eu une part aussi instinctive d’improvisation par le dessin, où ça m’emmenait en fait. Donc ça, ça a été un peu à la manière de René.e aux bois dormants. Le dessin finalement nous emmène vers un truc qu’on avait pas forcément prévu. Il y a eu neuf carnets de storyboard comme ça, soit 450 pages. Tout ça, on l’a imprimé en petit format qu’on a commencé à mettre sur les murs et là a commencé le jeu du montage : quelle séquence ? Comment s’intercalent le passé, le présent ? … Plus du tout d’aspect chronologique à ce moment-là. C’était vraiment comment une scène en amène une autre un peu comme un marabout bout de ficelle et une fois que tout ça a été posé, on a commencé à faire les dialogues en dégrossissant un peu entre le dialogue et ce qui se passait. Puis finalement quand les planches définitives ont pris le relais donc en janvier 2025, là où j’ai vraiment commencé à réaliser les planches définitives ça a encore amené à ce qu’on enlève du texte, on enlève des pages et seulement au dernier moment, on a vraiment fait les dialogues en reprenant à l’oral tous les dialogues. Vraiment jusqu’à fin août, ça a été un travail de montage, de remontage, démontage, réinstallation jusqu’à la fin où c’est Boni qui a vraiment souhaité cette voix off de Becky. Ça a vraiment été un travail ensemble jusqu’à le fin.

Ça aurait pu commencer là …

Ça, c’était une idée que j’avais depuis le début parce qu’on voulait aussi avec Boni parler de qu’est-ce que c’est de raconter une histoire ? Qu’est-ce que c’est de s’emparer d’un récit qu’on veut mettre en scène ? Et à chaque fois donc on se disait Ah mais attends, ça pourrait commencer ici et je me suis dit mais ça, faut qu’on le garde. Et donc on a choisi des scènes un peu emblématiques dans toute l’histoire comme l’incendie, le moment où il y a eu un secret qui est révélé, etc … pour mettre Ça pourrait commencer là, ça aurait dû commencer là, etc … Et ça, ça ponctue aussi l’histoire. Mais tout ça, c’est venu en dessinant. C’est pour ça aussi que le travail avec l’éditeur a été hyper important parce qu’on n’a pas pu lui fournir de façon très académique un scénario, un découpage, etc … mais lui a été aussi très réceptif à suivre le mouvement très souple, la façon dont on avait travaillé en fait.

Vous explorez les traumas des deux protagonistes élevées dans des familles dysfonctionnelles. Ici se pose comme déjà dans René.e ou l’histoire courte sur Mary Bell parue dans Métal Hurlant la question de l’identité, de la filiation. Toutes deux pour des raisons différentes sont en manque d’amour maternel et entretiennent des rapports difficiles avec leur père. Pourquoi ce sujet vous tient-il à cœur ?

Je pense que la question de l’héritage, c’est aussi forcément une façon de se construire, c’est-à-dire qu’on ne naît pas de nulle part, on naît de quelque part et on va vers quelque part et ce quelque part vers où on va a toujours un lien finalement à la façon dont on va se construire par rapport à notre héritage. L’histoire avec René.e aux bois dormants, ce qui était intéressant pour moi, c’est que c’était un enfant adopté mais qui ne le savait pas. Enfin, il savait qu’il y avait un secret mais il ne savait pas exactement lequel. Et donc c’est aussi tout ce questionnement de savoir d’où on vient pour pouvoir se construire, c’est toujours une histoire de construction. Là, dans Detroit Roma, ce qui était intéressant pour Boni et moi, c’était de parler de deux jeunes filles dans un environnement familial toxique et comment dans un environnement dysfonctionnel, on peut quand même trouver une façon d’exister, de se construire. Et donc elles deux, elles le font par l’art, l’une par le cinéma et l’autre par le dessin. C’est leur façon à elles de pouvoir survivre à cette violence qui les entoure complètement depuis leur enfance. Pourquoi ça nous intéresse Boni et moi des sujets comme ça ? Je pense qu’on a vécu tous les deux des traumas, lui de son côté, moi de mon côté avec ma famille. On m’a beaucoup demandé Ah mais alors, vos rapports avec Boni – puisqu’on est mère et fils – comment c’est ? Dans Detroit Roma, c’est tendu puisque les mères sont quand même vraiment problématiques dans l’histoire mais je pense que moi dans l’histoire, je me situe au même niveau que les jeunes filles, c’est-à-dire je me situe au niveau de Becki et Boni se situe au niveau de Becki et Summer en fait. Donc c’est plus un regard, en tout cas pour moi, personnel des conflits que j’ai pu avoir avec ma mère ou que j’ai pu voir dans ma famille avec ma tante, enfin voilà sans rentrer dans des choses trop personnelles et Boni a pu puiser dans des traumas personnels du côté de sa famille. Mais ce n’est pas que ça c’est aussi tiré d’histoires qu’on a pu voir dans le cinéma.

On n’a pas encore parlé de cinéma mais c’est vrai que raconter l’histoire de Gloria à travers les films est une super idée …

Oui parce qu’en fait c’était aussi convoquer le cinéma pour permettre de raconter une histoire parce qu’on va tous au cinéma, on le vit, on est empli de cinéma et c’est aussi des choses auxquelles on pense à un moment donné. Quand il va nous arriver quelque chose dans la vie on va repenser à une scène, on va repenser à un film et donc on trouvait ça très intéressant avec Boni de se dire Ben Gloria qui a vécu sa vie à travers le cinéma, on va la raconter par le biais du cinéma.

C’est un peu Sunset Boulevard avec la piscine

Et c’est complètement Sunset Boulevard. Cette scène, Boni voulait vraiment qu’on la mette en avant. On a voulu tous les deux, surtout lui d’ailleurs mettre en avant le film Sunset Boulevard.

qui va courir tout le long de l’album …

qui va courir tout le long de la bande dessinée. Gloria est un peu finalement une incarnation de cette femme mais pas que. Pendant que je travaillais aux planches définitives, j’ai écouté beaucoup de livres audio. J’ai découvert De grandes espérances de Dickens. Il y a ce personnage, Miss Havisham, qui est un personnage reclus dans ses appartements, qui s’habille de sa robe de mariée alors que c’est une vieille femme, qui adopte une jeune fille Estelle. Voilà en fait c’est aussi des personnages littéraires qu’on convoque dans l’histoire. Mais après le rapport que Summer entretient avec sa mère, de vouloir à tout prix communiquer avec sa mère à travers le cinéma, ça je pense que pour Boni, c’était très important d’en parler aussi parce je pense qu’il a connu ça aussi peut-être avec son père. Voilà c’est vraiment un mélange entre des choses qu’on convoque soit familiales, soit à travers le cinéma ou la littérature.

Quid du choix des films ?

Ce ne sont que des réalisateurs qu’on aime bien. Il y a Fellini, il y a Jarmusch, enfin il y a plein de monde, les grands cinéastes dont on apprécie le cinéma en fait. Ça aussi ça a été tout un travail à savoir quels films on allait choisir, quelles scènes on allait choisir dans ces films, pas forcément à chaque fois la scène emblématique.

La scène de la piscine, elle, ouvre le récit de la vie de Gloria.

Oui c’est ça. Il y a toujours des scènes de début et de fin. Un peu comme Thelma et Louise qui ouvre la BD mais qui est un peu la scène de fin du film.

Il y a aussi la symbolique de l’eau, l’eau réputée salvatrice qui là au contraire …

Oui, qui devient un poison en fait. Qui devient un poison pour la grand-mère, pour Salomon Et ensuite toujours à travers ce personnage prophétique de Salomon on la retrouve à travers ses crises de paranoïa où on pense effectivement qu’il est juste fou alors qu’on peut se demander à quel point lui il savait effectivement avant les autres. Il y a effectivement le thème de l’eau qui devrait être salvatrice mais qui est empoisonnée. J’avais fait une résidence à Bangalore en Inde, une résidence de roman graphique mise en place par l’Institut français en Inde et un labo à Bangalore et ce qui m’avait attirée là-bas c’est aussi le problème de l’eau polluée. À Bangalore, il y a eu beaucoup de soucis de distribution de l’eau, de l’eau empoisonnée. Je suis allée rencontrer des personnes françaises qui travaillent avec le réseau français en eau et qui aident la distribution d’eau là-bas à Bangalore où il y a un réel souci de distribution. La distribution est gérée aussi par tout un réseau parallèle de mafieux qui profitent du fait que tout est vraiment très mal organisé. Donc il y a un vrai enjeu aussi avec l’eau pas seulement à Bangalore ou aux États-Unis mais aussi dans le monde entier : Comment l’eau va continuer à être gratuite et continuer à être accessible à tous ?

Et la date du 25/04 ?

Alors qu’est-ce que je peux dire sur le 25/04 ? En fait ça correspond à la date où ils ont permuté les canalisations d’eau de Flynt. Alors pour moi, c’était important de mettre cette date en avant au cas où certains lecteurs voudraient aller davantage creuser parce que j’ai quand même fait pas mal de recherches autour des témoignages des victimes de l’eau polluée, autour de Flynt. Sachant l’histoire qu’on allait raconter, je suis retournée en 2023 à Flynt, à Détroit, puis ai fait ce long voyage jusqu’à Rome pour documenter. On avait à ce moment-là quand même dégrossi notre histoire avec Boni. Donc avec tout ce bagage, je suis retournée là-bas pour un peu récupérer, visiter des musées, visiter le musée d’Underground Railroad dont on n’a pas parlé mais il y a aussi toute cette histoire des esclaves qui remontaient du Sud au Nord. Donc voilà pourquoi cette date. Mais il y a un secret caché dans les dates : il manque une date. Les lecteurs la chercheront si ils veulent, s’ils veulent regarder tous les petits tiroirs.

Il manque une date, je ne vous dis pas laquelle. C’est une date pour moi très particulière puisqu’elle correspond à la date de disparition de ma maman. Donc il y a un petit au revoir personnel.

On arrive au terme de cet entretien. Alors quels sont vos projets ?

Me reposer un peu. Mais là, ça ne va pas être beaucoup possible. Je vais essayer de prendre un peu de vacances parce que je n’ai pas pris de vacances depuis un an et demi. On a été emmener la sortie de Detroit Roma qui devait sortir en septembre et qui finalement est sorti en novembre parce que j’ai pris du retard. On a été emmené dans la promo très rapidement mais on a un projet peut-être de nouvelle histoire avec Boni. Là c’est lui qui ferait seul le scénario mais après j’interviens aussi sur les personnages, sur ce qu’on veut raconter. Pareil graphiquement, ça va aussi amener un peu l’histoire parce que je pense qu’on va travailler un peu de la même manière comme toujours : d’abord les personnages, les séquences, les scènes, la géographie, puis l’histoire. Et puis j’ai reçu d’autres scénarios qui sont intéressants alors je vais essayer de voir un peu. Et il y a un projet de réalité virtuelle toujours avec Boni.

Et puis si déjà on arrive à mener à bien tout ça en 2026, ce sera super.

Des expos ?

Des expos, oui. Il y a l’expo à Bastia, l’expo chez Barbier

et les affiches parce qu’on n’a pas parlé des affiches que vous faites ou avez faites pour Bastia, pour les Utopiales en 2023

Oui. Là il y a aussi une expo pour le festival Hors limites qui est un festival autour des librairies et des médiathèques en Seine-Saint-Denis en Île de France. J’ai fait l’affiche aussi qui va sortir. C’est un festival qui se tient en mars aussi.

Interview de Francine VANHEE

POUR ALLER PLUS LOIN

Elene Usdin


Le soir même de l’ITW, Summer Days la BO de Detroit Roma composée et interprétée par Boni sortait sur toutes les plateformes musicales. Nous ayant rejoint à la fin de l’ITW, il nous en dit un peu plus sur son parcours et ses projets.

« L’exposition d’Elene Usdin plonge les visiteurs dans une atmosphère onirique et saisissante où le mythe antique se mêle à un univers contemporain et cauchemardesque.

En 362 avant J.-C. Marcus Curtius se jette dans un gouffre béant de la Place du Forum pour sauver Rome. Ce sacrifice, évoqué dans l’exposition, rencontre l’histoire moderne de la ville, où l’artiste imagine un Hadès contemporain, peuplé de créatures étranges et d’ombres inquiétantes.

L’exposition dévoile une sélection d’œuvres réalisées entre 2003 et 2024 qui prennent vie à travers des dessins des grandes peintures et des installations. La collaboration avec les tricoteuses de la ville de Saint-Gratien (association La laine et les étoiles) et la création sonore de Joseph Boni Siran apportent une dimension supplémentaire à cette exposition où chaque pièce semble être un pont entre le passé mythologique et le présent urbain. »


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