Alicia Prima Ballerina Assoluta

Scénario : Eileen Hofer
Dessin : Mayalen Goust
Éditeur : Rue de Sèvres
144 pages
Prix : 23,00 €
Parution : 14 avril 2021
ISBN 9782810208012
Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les rues de La Havane, entre 1959 et 2011, les vies se croisent et se recroisent. Aujourd’hui celle d’Amanda, jeune ballerine en devenir. Hier, celle de Manuela, mère célibataire, qui n’aura fait qu’effleurer son rêve de danseuse classique et enfin celle d’Alicia Alonso, dont on suit l’ascension vers la gloire jusqu’à devenir prima ballerina assoluta au parcours exceptionnel.
Dans un Cuba où règnent la débrouille et l’entraide, tout autant que la dénonciation et le marché noir, l’histoire de la démocratisation de la danse classique rime singulièrement avec l’avènement du régime révolutionnaire.
La journaliste et cinéaste suisse Eileen Hofer a consacré son deuxième long métrage documentaire « Horizontes » à Alicia Alonso en 2015. Elle a déclaré au moment de sa sortie, peut-être en guise de boutade, qu’elle avait choisi le cinéma par dépit car elle ne savait pas dessiner. Quoi qu’il en soit quand, au fil des rencontres, l’occasion s’est présentée d’adapter son documentaire en bande dessinée, elle n’a pas hésité. Elle est épaulée en cela par Mayalen Goust au dessin dans Alicia Prima Ballerina Assoluta paru chez Rue de Sèvres en 2021.

LOIN DE L’HAGIOGRAPHIE ATTENDUE
Les deux autrices ne réalisent pas une hagiographie révérencieuse, bien au contraire. Si elles reviennent sur le destin incroyable de cette danseuse devenue malgré sa cécité grandissante « prima ballerina assoluta » – titre accordé aux ballerines le plus exceptionnelles de leur génération – continuant à danser pendant plus d’un demi-siècle avec les plus grands (Balanchine, Jérôme Robbins, Roland Petit, Maurice Béjart,) et devenant même chorégraphe et directrice du ballet National de Cuba, elles n’omettent pas ses zones d’ombre.

Ainsi, elles soulignent son opportunisme dans son soutien à Castro et l’élaboration du concept de « cubanidad », elles évoquent son racisme également et montrent que si elle permit à sa discipline d’acquérir un rayonnement à nul autre pareil en éduquant les masses au ballet, elle se compromit largement avec le régime. Et puis surtout, même si elle est désignée comme l’héroïne éponyme du roman graphique, elle n’y est pas au centre.

ALICIA, MANUELA, AMANDA ET LES AUTRES…
L’album s’attache en effet tout autant à deux autres figures féminines du Cuba contemporain. Manuela d’abord : métisse de 40 ans qui a n’a pas réussi à percer en tant que ballerine, peut-être à cause de sa couleur de peau, devant jongler avec plusieurs métiers pour réussir à élever son fils seule (femme de ménage, danseuse de cabaret, prostituée occasionnelle et vendeuse d’œufs au marché noir). Les autrices nous dépeignent ensuite la jeune apprentie ballerine Amanda. Cette dernière dont la mère est amie avec Manuela est dépositaire des espoirs de sa famille. Sa mère Josefina vit ainsi grâce à elle sa vie par procuration.

Autour d’elles gravite toute une galerie de personnages pittoresques : un prêtre balletomane, un chauffeur maladroit qui tombe toujours en panne, un cardinal rescapé des camps d’internement, un peintre du dimanche qui fait un portrait d’Alicia sous les traits de la sainte patronne de Cuba et enfin Miguel le curateur du musée de la danse qui veille à la perpétuation du culte d’Alicia.

IL ÉTAIT UNE FOIS LA HAVANE
Le récit se mue alors en un récit choral qui permet de montrer les contradictions du régime : si Josefina, la mère d’Amanda, fait le panégyrique du castrisme, les situations de manque et de pénurie dans lesquelles elles évoluent, les bâtiments qui tombent en ruine, les communications défaillantes, les coupures d’électricité et la délation qui sévit mettent à mal ces beaux discours.

Toute la séquence consacrée à la procession de la Cachita, sainte patronne de la ville, montre également comment après avoir banni la religion le castrisme s’en sert pour fédérer les Cubains et éviter la création d’une opposition. Cet épisode permet par ricochet de jeter le trouble quant aux motivations présidant à la création du ballet national … et l’analyse devient alors féroce.


Ces différentes thématiques sont magistralement servies par le dessin de Mayalen Goust. La couverture donne le ton en mêlant drapeau cubain, étoile de la révolution, ballerine et palmiers dans une palette un peu surprenante où la silhouette de danseuse se détache en noir sur un camaïeu de couleurs pastel. Danse, Révolution et Cuba sont ainsi intimement liés. Après la Russie de « Kamarades » et l’Argentine de « Vies volées », la dessinatrice nous offre de très beaux panoramas en pleine page de la Havane. Elle arrive à nous transmettre une atmosphère de dynamisme et de jeunesse alliée au dénuement à travers ses portraits de foules, ses gros plans sur les bâtiments lézardés et un très beau travail sur la lumière.
Quant à ses pages de danse, elles sont somptueuses et captent à merveille la grâce des danseuses grâce à un découpage et une mise en page particulièrement appropriés y compris dans les têtes de chapitres qui reprennent chacune les cinq positions de pied du ballet classique.

Les personnages s’émancipent de la case et se déploient dans des grandes vignettes ou même des pleines pages. le répertoire classique est dépeint dans des tons violet tandis que la salsa est présentée dans des teintes beaucoup plus franches. La continuité chromatique pour les pages de ballet classique permet d’établir la filiation entre Alicia et Amanda et souligne le legs de la prima ballerina.
D’Alicia à Amanda


L’ensemble est donc fort bien composé et pensé. Le va et vient entre les époques, lisible et les destinées de ces femmes, passionnantes. La documentariste Eileen Hofner réussit brillamment son entrée en bande dessinée et Mayalen Goust confirme l’étendue de son talent. Seul bémol peut -être un petit dossier avec des repères historiques et un rappel de la carrière d’Alicia Alonso aurait été bienvenu en bonus !

POUR ALLER PLUS LOIN
Le documentaire à l’origine de de la BD
Horizontes , Suisse 2016 / documentaire / 70 min
v.o. español avec st. fr.

Avec Alicia Alonso, Viengsay Valdés, Amanda de Jesús Pérez Duarte
SYNOPSIS « L’éclat d’Alicia Alonso brille toujours dans le monde de la danse classique. C’est la lumière scintillante d’une légende cubaine, danseuse étoile qui a ravi les spectateurs du monde entier. Aujourd’hui, à plus de 90 ans, la grande dame nourrit encore les rêves de celles qui cherchent à suivre sa trajectoire. Amanda, jeune aspirante, se consacre à corps perdu à la préparation d’un concours, première étape en vue de rejoindre la compagnie d’Alicia Alonso. Viengsay, elle, est l’une des quatre danseuses étoiles du ballet national de Cuba. Elle a réalisé le rêve auquel se raccroche Amanda et jour après jour évolue auprès de la ballerine légendaire – dans l’ombre de laquelle elle doit apprendre à trouver sa place. Des espaces de répétition décatis aux salles mythiques du Grand Théâtre de La Havane, Amanda et Viengsay s’adonnent au corps à corps exigeant que demande d’elles leur discipline. Entre l’image rêvée d’Amanda et le travail quotidien de Viengsay, petit à petit se dévoile le personnage d’Alicia Alonso : l’apparence fragile de la danseuse laisse rapidement place à un esprit et une volonté sans rides. La destinée de la prima ballerina assoluta résonne dans les pas de ses plus jeunes compatriotes et vient ici donner corps à leurs horizons ».
La bande annonce

BDS sur LA DANSE
Polina (2011) de Bastien Vivès, Casterman

Ce récit librement adapté de la vie de l’étoile des ballets russes Polina Semionova se déroule sur 20 ans et narre la « construction » de l’artiste. Il commence quand une petite fille de six ans s’apprête à passer une audition dans une école de danse prestigieuse. Malgré un manque de souplesse, Polina Oulinov obtient tout de même le droit d’intégrer la célèbre académie du professeur Bojinski. Imposant la crainte et le respect, ce dernier a pour motto : « La danse est un art, il ne s’apprend pas. Il faut l’avoir dans le sang. Ensuite, il faut travailler. Et avec moi, vous allez travailler tous les jours et croyez-moi, il va falloir vous accrocher ». Vite repérée par le maître, la jeune ballerine entame une formation spartiate qui devra l’emmener vers les sommets de la danse classique.

Tanz (2020) de Maurane Mazars, Le Lombard

Allemagne, 1957. Uli est un jeune homme de 19 ans, élève d’une prestigieuse école de danse moderne. Sa fougue contraste avec la mélancolie de l’Europe d’après-guerre. Il est passionné de comédies musicales mais cette passion est moquée par ses camarades qui jugent cette discipline trop commerciale. Lors d’un voyage à Berlin, il rencontre Anthony, un jeune danseur afro-américain. Ce dernier suggère à Uli de venir tenter sa chance à Broadway…
BDS sur CUBA
Chronique d’Anne-Laure SEVENO



