LISA ET MOHAMED


Lisa et Mohamed

Lisa et Mohamed
Scénario : Julien Frey
Dessin : Mayalen Goust
Éditeur : Futuropolis
112 pages
Prix : 20,00 €
Parution :  7 avril 2021
ISBN  9782754828567

Ce qu’en dit l’éditeur

Paris, juin 2000. Lisa, étudiante, loue une chambre chez le vieux Mohamed. Retraité veuf et bourru, Mohamed est un ancien harki, un supplétif de l’armée française en Algérie.
Lisa et Mohamed ignorent encore que leur rencontre va faire ressurgir le passé. Celui des harkis. Ces hommes qui n’ont aujourd’hui toujours pas le droit de retourner en Algérie.
Après L’Œil du STO, Julien Frey continue son travail de mémoire des zones sombres de notre passé en abordant avec sensibilité la question encore douloureuse des harkis. Le travail en couleur de Mayalen Goust en souligne toute l’humanité.

Mayalen Goust dans « Vies volées » racontait avec Matz au scénario le trafic des enfants volés et le combat des grands-mères de la place de mai en Argentine ; Julien Frey dans « L’Œil du STO » donnait la parole à un vieillard qui dans les années 1940 avait dû faire son service de travail obligatoire en Allemagne. Tous deux s’associent cette fois pour évoquer une autre page historique méconnue et scandaleuse : le sort des harkis après l’indépendance de l’Algérie.

Paris au début des années 2000, Lisa jeune étudiante en communication ne trouve pas de logement en cité U et refuse d’habiter dans le studio de son petit copain car elle craint que la promiscuité mette à mal leur relation. Un ami de ce dernier, Nicolas, lui propose alors d’occuper gracieusement une chambre dans le grand appartement de son père. Elle devra en échange tenir compagnie au vieillard, Mohamed, qui se replie sur lui-même depuis qu’il est veuf. Les débuts de la cohabitation sont difficiles jusqu’au jour où la jeune femme découvre par hasard caché dans l’ex-secrétaire de la femme de Mohammed des cassettes audio qui racontent son histoire …

UN ÉPISODE MÉCONNU D’UN CONFLIT OCCULTÉ

Alors qu’il existe une offre pléthorique sur les deux conflits mondiaux, peu d’albums de bande dessinée sont consacrés au sujet encore brûlant de la guerre d’Algérie. On se souvient bien entendu des derniers tomes des « Carnets d’Orient » de Ferrandez et du superbe « Azrayen » de Lax et Giroud où j’entendais parler pour la première fois des Harkis. Mais cet album de Goust et Frey a le mérite d’en faire son sujet central.
À travers le personnage de Mohamed, ils nous rappellent le sort de ces algériens de souche, souvent employés comme guides ou traducteurs, qui ont travaillé pour l’Armée française et parfois combattu à ses côtés. Après les accords d’Evian, ils furent abandonnés à leur sort ou au mieux expulsés vers la France où ils furent parqués -et oubliés- dans des camps et quarante ans plus tard (au moment où se déroule l‘action principale de l’album), ils n’avaient toujours pas le pardon du président Bouteflika et par conséquent pas le droit de remettre les pieds sur le sol de leur terre natale.

DEUX ÉPOQUES, DEUX RÉCITS, UNE ABSENCE DE MANICHÉISME

Nul pavé didactique cependant, les auteurs mêlent au contraire habilement le présent (2000-2001) et les flash-backs grâce aux cassettes retrouvées puis aux confidences de Mohamed à sa jeune colocataire. Ce biais narratif crée une fluidité et nous donne, par ailleurs, l’impression que ces souvenirs nous sont directement rapportés. L’émotion qui nous étreint est ainsi augmentée.

Nul manichéisme non plus : Mohamed n’a pas vraiment choisi de devenir harki mais il a commis des actions répréhensibles ; son cousin chez les fellagas n’agit guère mieux. Les auteurs racontent mais ne jugent pas. On comprend ainsi la difficile intégration de l’exilé et on compatit ; mais on perçoit aussi la difficulté du pardon des autres qui se sont sentis trahis. Tout est nuancé : le propos (qui souligne comment des amitiés a priori indéfectibles ont pu être brisées par le conflit) comme le dessin.

Mayalen Goust emploie en effet un dessin aux pastels d’une grande douceur qui contrebalance l’âpreté du récit. Ses paysages algériens dans les tons ocres sont sublimes et la relation toute de pudeur qui se noue entre le vieillard et la jeune femme, elle-même métisse, est subtilement rendue grâce au jeu très expressifs des regards mis en place par la dessinatrice mais aussi grâce aux dialogues toujours justes et aux moments de silence très … parlants du scénariste.

UN TÉMOIGNAGE EMPLI D’ESPOIR

Un très bel album sur un pan peu glorieux de notre histoire mais aussi une œuvre finalement optimiste : le vieux Mohamed reprend sa vie en main grâce à Lisa et cette dernière évite grâce à lui de sombrer dans le fatalisme (elle est doublement discriminée en étant femme et métisse) et prend son avenir à bras le corps.


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