Interview Mayalen Goust
au festival Quai des Bulles, Saint-Malo
26 octobre 2024
En BD , vous alternez entre scénarii originaux – dans la trilogie de « Kamarades » , « Lisa et Mohamed » ou encore « Vies volées » où vous n’êtes « qu’au dessin » – et adaptations de romans jeunesse : « Les Colombes du roi soleil », « Au Nom de Catherine » et aujourd’hui « D’or et d’oreillers » où vous êtes seule aux commandes. Quel exercice préférez-vous ?



C’est une question difficile. C’est deux tâches complètement différentes mais j’avoue que de m’être essayée au travail d’être solo sur une adaptation en pleine liberté ça m’a beaucoup plu. Je me suis plus lâchée, je pense, sur ces deux derniers albums qu’en travaillant avec un auteur qui a quand même aussi, normal, des exigences et des choses à respecter.
Envisagez-vous d’écrire un jour une histoire originale ?
Alors j’aimerais beaucoup mais pour l’instant en tout cas je ne me sens pas la capacité de le faire en tout cas ! Donc pour le moment ce n’est pas à l’ordre du jour.
Comment avez-vous été amenée à adapter ce roman de Flore Vesco ?
Alors j’ai été à faire ce roman par « L’école des loisirs » qui m’a contactée pour me demander de faire l’illustration de couverture du roman. Et quand j’ai lu le roman de Flore – je ne connaissais pas du tout cette autrice – je suis tombée littéralement amoureuse de son écriture. J’ai adoré son histoire, ce conte fantastique. J’ai tout de suite eu des tonnes d’images qui me sont venues en tête et la couverture m’est venue tout de suite aussi. J’ai fait ça extrêmement rapidement je me suis dit « Oh ça ferait vraiment une superbe BD, ce serait génial de l’adapter !». Là-dessus, mon éditrice de chez « Rue de Sèvres » m’a contactée pour me dire « Ah j’ai vu la couverture que t’avais faite pour le roman de Flore, est ce que ça te dirait de l’adapter en BD ? » Donc les planètes étaient alignées et j’ai dit bien sûr « ok banco ! »
à l’origine de l’adaptation, une couverture de roman

Dans le choix de vos sujets, qu’il s’agisse des récits originaux ou des adaptations de romans jeunesse, on remarque qu’il y a beaucoup d’héroïnes avec un prénom en A (Ania, Lisa, Alicia, Sadima), non je plaisante, mais l’on constate que vous mettez en scène beaucoup d’héroïnes dans des histoires qui toutes retracent une forme d’émancipation : d’une société patriarcale, d’une condition sociale ou du racisme, de traumas historiques aussi. Vous pensez-vous féministe ?
Non, je ne me qualifierais pas de féministe. Après, je suis pour l’égalité, ça c’est certain mais je ne suis pas du tout dans la revendication. Mais c’est vrai que les personnages tels que vous les avez cités sont effectivement des femmes qui se revendiquent et que, quelque part, peut-être que c’est une façon aussi de me revendiquer de passer à travers elles sans le faire moi-même.


Dans « Pucelle », Florence Dupré-Latour déplore que la femme soit sous-représentée en BD dans les années 1980 et déclare qu’enfant elle n’a pas pu s’identifier aux potiches genre Chihuahua Pearl ou Falbala. Aviez-vous cette impression ? Pensez-vous que cela change désormais grâce à des autrices comme vous ?
Alors moi je m’identifiais ! J’adorais Falbala par exemple dans Astérix. On était trois sœurs et on était élevées un peu dans un mode « princesse girly » donc il n’y avait pas du tout cette histoire d’émancipation en fait ! On était vraiment dans un schéma familial très classique avec le mari qui dirige la maison donc c’est venu après. Mais je me souviens que quand même ma mère ne lisant pas beaucoup de BDs elle lisait tout de même Brétécher. C’est là-dessus que je j’ai commencé à me dire « Ah tiens ! il y a des choses qui sont quand même assez revendicatrices ! ». Elle dénonçait pas mal de choses et quand j’ai été en âge de les lire ça a commencé à beaucoup me plaire, beaucoup plus que les BDS « à papa » que je pouvais lire !
Mais est-ce que vous pensez que votre travail par exemple peut aider certaines ?
Ah j’aimerais beaucoup effectivement ! Parce que dans « D’or et d’oreillers » il y a des sujets abordés qui sont extrêmement contemporains et s’ils peuvent permettre aux hommes comme aux femmes de prendre conscience de certaines choses, c’est très bien !
Avec quelles techniques travaillez-vous ? Est-ce que ce sont des techniques mixtes ? Et quelles sont les différentes étapes de votre travail ?
Pour « D’or et d’oreillers » tout a été réalisé à l’ordinateur sur palette graphique. Je travaille sur le logiciel Photoshop. J’avais envie vraiment de de réaliser cet album entièrement à l’ordinateur parce qu’il m’offrait une possibilité de mise en couleur et de création multiple.
Quant à ma technique de travail, je commence par faire des crayonnés, des recherches de dessins …
Directement sur tablette ?
Non, non ! Toute la partie crayonnée, le chemin de fer, tout le storyboard de la BD est réalisé à la main. Je prends des grands cahiers et je dessine, je reviens en arrière, je refais des planches. Tout est structuré sur papier au crayon à l’avance et j’envoie ça à l’éditeur. On fait des allers-retours d’amélioration, de changements, d’adaptations en fonction de de mes propositions et, une fois qu’on est bien d’accord sur tout le déroulé, je passe à l’exécution.
Au fil de vos albums, on a l’impression que votre style change et s’adapte au récit. Ici les couleurs sont beaucoup moins pastel que dans « Vies volées », ou « Lisa et Mohammed » et se rapprochent davantage de celles d’ « Au nom de Catherine » qui arborait les même tonalités rouge et noir en couverture. Comment arrivez-vous à trouver vos « tonalités » ?
Je n’en sais rien ! C’est la sensibilité du récit je pense, c’est ce qui m’évoque. Et c’est vrai que j’adapte mon dessin à la teneur du propos. J’essaie vraiment de leur trouver une identité propre en fait. Je n’aurais pas pu réaliser « D’or et d’oreillers » dans le style de « Vies volées »,par exemple. Pour moi ça ne collait pas même si c’était un style aussi très chouette pour ce sujet. Après vous dire comment je fais …. c’est assez instinctif finalement.
Vies volées et Au nom de Catherine


Mais c’est dès la lecture ?
Oui, plus ou moins. Disons qu’il y a des images en fait qui s’imposent. En plus, vu que j’avais fait la couverture, je savais à peu près vers où j’avais envie d’aller.
Mais par exemple la couleur de la couverture du roman et celle de la BD ne sont pas du tout les mêmes !
Tout à fait ! Après la couverture c’est quelque chose que je fais en dernier après avoir réalisé l’entièreté de l’album donc j’ai déjà une palette de couleurs qui m’oriente vers une couverture finale.
Il me semble que vous présentez plus de pleines pages ici que dans vos albums précédents, retrouvant ainsi l’illustration indissociable du genre codifié du conte. Vous êtes-vous inspirée de célèbres illustrateurs comme Edmond Dulac, Arthur Rackham ou Bilibine ou bien êtes-vous allée puiser ailleurs ? Et si oui, quelles sont vos influences ?
Je viens de l’illustration jeunesse : j’ai commencé à travailler en dessinant des livres pour enfants donc j’avais l’habitude de faire des pleines pages et j’aimais beaucoup d’ailleurs ce travail de de résumer sur un visuel tout un passage de contes. Et c’est vrai que cette histoire le permettait complètement en fait !

On est entre la BD, le roman graphique, et aussi le conte pour enfants, donc j’avais vraiment envie d’explorer tout ça, de mélanger tout ça, de ne pas faire un gaufrier classique de BD mais de pouvoir exploser la lecture comme le récit le permet parce que Sadima est dans un château complètement étonnant ! Je voulais que le lecteur soit tout aussi étonné à la lecture qu’elle ; qu’on soit perdu comme elle ; qu’on découvre au fil des pages ce château mouvant.

Après en termes d’inspiration plutôt que les personnes que vous m’avez citées je me suis inspirée du mouvement Art Nouveau et des peintres comme Klimt. C’est un peintre qui m’inspire … Il y a un dessinateur aussi que j’affectionne beaucoup qui s’appelle Erté [NDLR Roman Petrovitch de Tyrtov or Romain de Tirtoff célèbre designer art déco et illustrateur du Harper’s Bazaar], il faisait beaucoup d’illustrations de mode au début du 20e siècle ; j’adore son univers aussi parce qu’il est très onirique.
L’œuvre d’Erté comme inspiration



Vous avez déjà partiellement répondu à ma prochaine question, mais on remarque dès la couverture que le château de Blenkinsop est un personnage à part entière et – je suis désolée pour le prince enfin pour le lord – mais il me semble que c’est le plus important après l’héroïne ! En quoi a-t-il influencé la composition de votre récit et surtout de vos planches ?
J’avais envie de de mettre un côté organique dont j’avais à côté de moi un vieux livre de de gravures d’anatomie dont je me suis inspirée en me disant « tiens ça pourrait être sympa pour faire des fonds ». Donc là effectivement on a des intestins, là on a des cœurs, … il y a des espèces de mélanges.

Et oui, il fallait subtilement amener le lecteur à se dire « tiens y a quand même quelque chose qui cloche dans ce château ! « Après ça ce sont des choses que l’autrice dans son roman avait décrites. Ce château il vit, il bouge et ça m’arrangeait parce les perspectives, faire des pièces, des décors, c’est pas trop mon truc, je ne suis pas très à l’aise disons ! Je trouve ça très beau mais ce n’est pas ce que je maîtrise le mieux ! Et du coup je me suis amusée à faire des choses en lignes ondulées, à donner du mouvement, à ne pas respecter les perspectives, justement, pour le rendre vivant.

Comme je l’ai dit tout à l’heure, vous avez adapté des romans dits « jeunesse » mais pensez-vous qu’on doive les réduire à cette classification ?
Pas du tout ! Il y a plein de sens cachés dans les livres pour enfants ! Non bien sûr que non et c’est même très dur en plus quand on réalise finalement toute la teneur du récit c’est pas du tout pour les enfants ! Qu’est-ce qu’on a à nous raconter des trucs pareils finalement ?
Flore Vesco déclare que ce qu’elle aime avant tout dans le conte c’est qu’il s’agit d’une culture partagée « tout public », un pont entre jeunes et adultes et qu’il nécessite surtout une lecture moins simpliste qu’il y paraît avec des « couches » (et peut être même des matelas !) de significations. Elle utilise le fantastique et même l’onirisme et pratique beaucoup la métaphore. Comment en avez-vous trouvé l’équivalent visuel ? Quelles métaphores graphiques avez-vous mises en place pour rendre ce feuilleté de significations et cet entre-deux permanent entre rêve et réalité ?
C’était le côté un petit peu délicat : être dans la suggestion sans trop choquer non plus parce que si on parle des scènes d’intimité, de sexualité, il ne fallait pas être trop frontale. Au début, j’avais proposé des choses vraiment trop crues et mon éditrice m’avait dit « non, on s’adresse à un public assez jeune, ado donc il faut y aller doucement ». J’ai donc essayé de trouver des stratagèmes de suggestions : ça peut être en forme dans les couleurs, la rondeur, les courbes et de jouer avec tout ça ; essayer de d’évoquer le toucher, la sensualité, mais comme je vous disais en jouant avec les couleurs et les formes. Il y a beaucoup de jeux sur la transparence avec les lumières et les textures qui font un peu penser à l’aquarelle.

Dans les influences revendiquées de Flore Vesco, il y a bien sûr le conte de la « Princesse au petit pois » mais aussi les romans de Jane Austen et particulièrement « Orgueil et préjugés » avec la folie marieuse de Lady Watkins pour ses trois filles. Cela donne des passages plus caricaturaux voire comiques (limite Javotte et Anastasie dans Cendrillon de Disney ou les sœurs Featherington dans Bridgerton). Il me semble que le trait caricatural est assez nouveau dans votre production ….
Oui c’était la première fois que je trouvais un peu me lâcher aussi sur le trait caricatural ; elles sont tellement drôles et on est complètement dans le style Jane Austen. J’avais envie de jouer avec ça, de rendre le truc comique, parce qu’elles sont complètement ridicules finalement ces personnages et c’était la première fois que je faisais ça oui parce que je n’en avais pas eu l’occasion sur les autres albums sur lesquels j’avais travaillés. On était plus sur un fond historique, on y dénonçait des choses aussi. Et là pour une fois j’étais sur un truc complètement onirique fantastique où je pouvais faire les choses autrement !

Vous multipliez aussi les innovations graphiques : il y a des perspectives isométriques, il y a des doubles pages, des jeux de transparence … on en prend plein les yeux ! Comment est-ce que vous êtes parvenue à ce feu d’artifice ?
Je ne sais pas trop …. Alors si ! je sais que j’ai eu mon mari à côté de moi pendant toute la création de l’album et qu’il m’a poussée, m’a aidée et m’a donné des idées qui m’ont fait rebondir. C’est un artiste aussi et il a suivi tout le projet, il a travaillé avec moi sur l’adaptation en scénario. Et on a réussi à trouver des points de vue intéressants et l’idée aussi c’est ce que je disais tout à l’heure c’était de perdre le lecteur donc effectivement de renverser les perspectives, de faire des cases où on lit les bulles on ne sait plus dans quel sens….c’était vraiment la volonté de transporter le lecteur dans un monde un peu barré.

Interview d’Anne-Laure SEVENO

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