LA TRUIE, LE JUGE ET L’AVOCAT


La truie, le juge et l’avocat

La truie, le juge et l’avocat
Scénario : Laurent Galandon
Dessin : Damien Vidal
Éditeur : Delcourt
Collection Mirages
112 pages
Prix : 17,50 €
Parution : 19 avril 2023
ISBN 9782413043959

Ce qu’en dit l’éditeur

Accusée d’avoir provoqué la mort d’un cavalier, une truie est conduite devant le tribunal : elle encourt la peine capitale. Le juge, un homme puissant qui n’a que mépris pour les êtres qu’il juge inférieurs, animaux, porchers ou même seulement femmes, fût-ce sa propre épouse, se trouve confronté contre toute attente à un avocat de talent qui défend avec ferveur la cause du malheureux animal…

« La truie, le juge et l’avocat » : une fable inédite de La Fontaine ? Non ! Le dernier roman graphique de Laurent Galandon et Damien Vidal paru dans la collection « Mirages » chez Delcourt qui sur une base historique fort bien documentée nous livre un apologue et une satire aux résonances toujours actuelles ….

UN OUVRAGE DOCUMENTAIRE

C’est leur troisième collaboration et les auteurs s’intéressent à un aspect du Moyen Age qu’on ne connaît guère et n’a jamais été réellement abordé en Bd (même s’il donne son nom énigmatique au premier tome de la série « St Elme » de Lehman et Peeters : « La vache brûlée ») : le procès d’animaux. En effet, même si cela nous semble aujourd’hui tellement stupéfiant qu’on serait tenté de croire qu’une telle histoire est le fruit de l’imagination du sieur Galandon, pendant près d’un millénaire en Europe, les bêtes de ferme et autres insectes nuisibles pouvaient être envoyés devant des tribunaux, et jugés !

Le fait divers relaté ici est directement inspiré d’une affaire réelle : celle du procès de Falaise en 1386. A l’époque, les cochons servent d’éboueurs et déambulent librement dans les rues. Un jour, une truie s’attaque à un nourrisson mal surveillé et commence à le dévorer. Le nouveau né meurt peu après, et la truie est conduite au tribunal et condamnée à être pendue.

Dans l’album, la coche est accusée d’avoir provoqué la mort d’un riche cavalier. Il y avait des témoins qui l’ont formellement reconnue et le juge, le procureur et même le plaideur qui doit assurer sa défense s’accordent à considérer l’affaire comme réglée avant même le procès. Mais un mendiant mystérieux, avocat déchu, se saisit de cette occasion pour tenter de se réhabiliter …

La Bible elle-même permettait de justifier de telles pratiques puisque le livre de « l’Exode » stipule que « si un bœuf a renversé un homme ou une femme et qu’ils en sont morts, le bœuf devra être lapidé. Ses chairs, en revanche, ne seront pas mangées, et le propriétaire du bœuf sera considéré comme innocent ». De plus, les animaux étaient tenus pour certains en partie responsables de leurs actes, dans la mesure où au Moyen Age (avant la théorie de l’animal machine de Descartes) on considère que comme tous les êtres vivants, ils possèdent une âme.

On a donc bien un aspect documentaire dans cet album, parfaitement rendu par le trait réaliste de Damien Vidal qui s’attache à reproduire tous les détails de la vie quotidienne de l’époque dans les décors, les vêtements et les accessoires. L’album est un fabliau : un petit récit « tranche de vie » qui met en avant une situation a priori cocasse pour faire rire le lecteur.

DU FABLIAU À L’APOLOGUE

Mais c’est aussi bien plus ! Une dimension presque fantastique apparaît rapidement dans l’œuvre avec la « connexion » qui lie le mendiant à sa corneille et les savoureux commentaires dispensés par la poule et l’oie sur les événements. Avec ces animaux qui parlent ainsi que des personnages réduits à leur seul rôle social (le procureur, le noble, le porcher, le juge etc…) et dépourvus de patronymes, on rejoint le domaine de la fable et qui dit fable dit morale et enseignement !

Tout d’abord, on remarquera « l’humanité » paradoxale qui se dégage des animaux. Leurs sentiments sont forts bien rendus tant dans le trait que les dialogues. Vidal souligne en permanence de son trait expressif la peur de la truie et l’attachement qu’elle éprouve vis à vis de ses porcelets tandis que la corneille et le rat sont capables de s’entraider et de s’épauler : leurs échanges rendent plus saisissants, par contraste, les comportements humains dénués d’empathie et de solidarité. Enfin, les analyses des volatiles soulignent les faux semblant qui règnent dans la société et font particulièrement réaliser au lecteur l’aspect théâtral du monde dans lequel ils évoluent.

On notera alors que le traitement hyperréaliste des décors n’est pas gardé pour les personnages. Leurs traits sont souvent caricaturaux, ils sont presque croqués dans une esthétique « gros nez » et présentés de façon plutôt statiques. Ils apparaissent donc comme des marionnettes. Et si le procès est bien considéré comme un lieu de spectacle pour lequel il faut se dépêcher d’avoir les meilleurs places (ce qui occasionne d’ailleurs des scènes très drôles dans un comique de répétition), chacun joue finalement un rôle, celui que la société lu a assigné.

UNE SATIRE AUX RÉSONNANCES ACTUELLES

Dans une perspective presque baroque en effet, le procès est montré comme hyper théâtralisé et ritualisé ce qui permet de souligner comme il a une valeur d’exemple pour l’ensemble de la société. Les bourgeois offrant en effet ces spectacles d’animaux jugés au peuple comme un moyen de lui rappeler qu’il lui fallait rester docile…

D’ailleurs il n’y a guère d’outrance dans cette vision du scénariste comme le montrent les documents conservés sur le procès de Falaise dans lesquels on apprend qu’avant de la pendre, on habilla la truie avec des vêtements de femme à la demande du juge bailli de Falaise qui exigea également qu’une grande peinture soit faite pour l’église de la Trinité de Falaise afin de garder mémoire de l’événement pour que les hommes en tirent des leçons !

Si chacun des protagonistes connaît son « rôle » et si le juge, le procureur et le plaideur s’apprêtent à reprendre une pièce qu’ils ont jouée à de multiples reprises et dont ils énoncent mécaniquement les répliques, l’improvisation de l’avocat va tout mettre à mal. Ce dernier sert de « fou du roi » : il reprend les codes de la justice et convoque la truie à la barre, l’interroge, met les rieurs de son coté, retourne l’opinion et permet ainsi d’effectuer la satire d’une justice vide de sens et à deux vitesses. On connaissait l’intérêt du scénariste pour la justice depuis son triptyque « L’Avocat » mais on se souviendra également que le duo avait déjà signé « Lipp : des héros ordinaires » dans lequel ces artistes s’intéressaient également aux petits broyés par la machine judiciaire et sociétale comme ici la truie et son porcher.

Mais cet ouvrage ne se contente pas de montrer l’injustice régnant dans les prétoires, elle condamne également les comportements dans la sphère privée et se mue en un combat pour la condition féminine. En effet, parallèlement au procès on suit le martyre subi par la jeune épouse du juge, personnage haïssable qui agit …. Comme un porc et abuse de sa position d’autorité non seulement dans la salle du procès mais aussi dans sa chambre à coucher. Ce « me too » médieval trouvera son aboutissement inattendu dans une fin particulièrement jouissive qui réunit avec brio les deux arcs narratifs.

Cet album petit format aborde donc un tas de grands sujets : c’est à la fois un plaidoyer pour la condition animale (le thème de la maltraitance était déjà abordé par Galandon dans « La Tuerie »), une remise en cause de la suprématie de l’Homme et même de son humanité, la dénonciation d’une justice à deux vitesses et du poids que l’opinion publique peut avoir dans l’issue d’un procès ainsi qu’une défense de la condition féminine. C’est donc un ouvrage intelligent, drôle et glaçant à la fois qui sous les oripeaux du fabliau nous interroge sur des problématiques hélas toujours d’actualité.

POUR ALLER PLUS LOIN

Des thèmes récurrents chez les auteurs :

La maltraitance animale

« La Tuerie »

Laurent Galandon (scénario) et Nicolas Otero (dessin) 2019

Récemment sorti de prison, Yannick a encore en mémoire la tragique disparition de son frère cadet Killan, mort par overdose quatre ans plus tôt au sein d’un abattoir. Afin d’en comprendre les raisons, Yannick entre à son tour dans ce monde froid, où les conditions d’abattage et les cadences infernales démontrent des pratiques bien peu reluisantes. Autant dire que le sang n’a pas fini de couler ! Plongée dans une actualité dérangeante – la maltraitance animale dénoncée par les vidéos chocs de l’association L214 éthique et animaux -, le récit de Laurent Galandon lance un nouveau pavé (de bœuf) dans la grande marmite du débat public ; une interrogation pour le moins salutaire sur le devenir de nos modes de consommation…

L’injustice sociale et l’émancipation féminine

« Lip des héros ordinaires »

Laurent Galandon (scénario) et Damien Vidal (dessin) 2019

Avril 1973, personne ne le sait encore, mais les spéculations de financiers suisses vont donner naissance à l’un des mouvements sociaux les plus emblématiques de ces cinquante dernières années. LIP des héros ordinaires en retrace la chronique. Galandon choisit la voie du docufiction à travers la destinée de l’une es employées de « usine, Solange. Cela lui permet également de décrire l’itinéraire d’une émancipation féminine.

Chronique d’Anne-Laure SEVENO-GHENO


Laisser un commentaire