Interview Raynal Pellicer


Raynal Pellicer, bonjour. Merci de bien vouloir nous accorder un peu de votre temps pour échanger autour de votre dernier ouvrage Photographes de guerre  qui vient de paraître aux éditions Albin Michel. Vous en êtes le scénariste et Titwane le dessinateur. Alors avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais qu’on s’attarde un peu sur votre collaboration à tous deux. Vous êtes complices depuis une dizaine d’année déjà. Alors comment vous êtes-vous rencontrés ? Pouvez-vous nous dresser le portrait de Titwane ?

La Martinière, 2011

Oh, ça fait beaucoup ! On s’est rencontré il y a plus de dix ans pour un premier ouvrage qui n’avait rien à voir avec le récit illustré. C’était un livre qui était consacré à l’histoire du photomaton et du détournement artistique. J’avais trouvé une œuvre de Titwane où il avait fait un portrait de groupe dans une cabine photomaton tout en aquarelle. Ça m’intéressait de le publier. On s’est rencontré comme ça ; on a immédiatement sympathisé. Et puis quelques années plus tard – je vais sauter quelques étapes pour ne pas être trop long – il y a eu un projet de documentaire télé sur un groupe de répression du banditisme, sur la police judiciaire donc et en fait j’ai reçu pendant plusieurs mois une fin de non-recevoir sur ce projet. Les policiers ne souhaitaient pas être filmés et tout d’un coup a germé l’idée de faire un récit dessiné, c’est à dire de passer du documentaire télé à l’édition. J’ai appelé Titwane et je lui ai dit : « Est-ce que ça t’intéresse ? ». On a fait une maquette ensemble de quelques pages. On a à nouveau proposé ce projet à la direction de la police judiciaire qui l’a accepté et on a fait notre premier livre ensemble qui s’appelle Enquête générale sur un groupe de la BRB, la brigade de répression du banditisme et c’est comme ça qu’on a commencé à travailler. C’était au départ un one shot et puis en fait ça a assez bien marché et puis il y en a d’autres qui ont suivi. Après, on a fait une trilogie sur la police, d’autres sur la marine et puis là, c’est notre première collaboration on va dire beaucoup plus bande dessinée, pas d’immersion et un récit plus historique.

Après, dresser le portrait de Titwane, c’est ce qu’il y a de plus difficile. C’est lui le portraitiste. C’est lui qui fait les traits, qui fait les couleurs. C’est plus qu’un collaborateur puisque c’est devenu vraiment un ami, c’est quelqu’un avec qui j’entretiens une relation vraiment très très proche. Et puis c’est la douceur, c’est la gentillesse, et puis c’est de l’écoute et puis c’est que du bien.

Vous venez du documentaire télé. Vous venez d’expliquer ce qui vous a fait passer au documentaire papier. Mais là, on change un petit peu de domaine puisqu’on n’est plus dans l’immersion. Alors qu’est-ce qui vous a fait changer et passer du côté bd plutôt que documentaire illustré ?

En tout cas, pour ce projet-là, il y a plusieurs raisons qui nous ont fait on va dire basculer vers la bd. La première, c’est que depuis longtemps Titwane voulait aller vers ce genre de récit, vers quelque chose avec plus de cases, plus de bulles et même avec un peu de fiction. Et moi, de mon côté, je suis un peu plus attaché à l’aspect documentaire puisque c’est ma formation, c’est de faire du documentaire pour la télévision et j’ai un autre attachement qui est très important puisque j’ai quelques livres qui ont été publiés à ce sujet, c’est la photographie. Alors la photographie vernaculaire, la photographie anonyme, des choses comme ça.

Donc il y a quelque temps, quelques mois, même deux ans, plus de deux ans, deux ans et demi, je suis tombé sur un supplément du journal Le Monde consacré à la guerre civile en Espagne et dans ce supplément, il y avait une photo, une photo de reportage qui était signée Namuth et Reisner, voilà. Et ça c’est plutôt intrigant parce que des photographies signées par deux auteurs, c’est très rare, de reportage c’est quasiment inexistant puisqu’il y a un seul qui tient l’appareil photo, on peut imaginer que c’est difficile d’être à deux. Et donc je me suis dit « Tiens, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » Reisner, je ne connaissais pas du tout. Hans Namuth, je connaissais un petit peu puisque c’est un photographe américain qui s’est rendu célèbre et qui a rendu célèbre un artiste comme Jackson Pollock. Il y a un film très important sur lui qui a été fait par Hans Namuth.

Et donc voilà, j’ai creusé et en creusant, j’ai découvert une histoire assez incroyable, assez merveilleuse, très touchante et j’ai demandé à Titwane « Qu’est-ce que tu en penses ? On part sur cette aventure, sur ce récit ? Voilà comment c’est venu.

Alors, comment avez-vous procédé ? Est-ce que vous avez fourni un scénario très très détaillé à Titwane avec storyboard, découpage ou alors au contraire lui avez-vous laissé une grande liberté ?

Moi, je n’ai pas – j’ai honte (rires) – j’ai très peu de culture bande dessinée. En fait à l’origine, ce n’est pas mon univers, ce n’est pas mon monde. J’ai commencé à travailler avec du dessin on va dire et avec Titwane par contrainte c’est à dire que comme le premier livre sur la brigade de répression du banditisme, il était hors de question de montrer des photos ou des vrais visages ou de filmer, c’est le dessin qui s’est imposé. C’est comme ça que j’ai découvert cet univers. À part Tintin ou Astérix et Obélix, je ne connaissais rien de la bd. (rire). Donc c’est Titwane qui avec les années initie en tout cas façonne ma culture de la bande dessinée. Et là, c’est la première fois où on a fait une bande dessinée avec des cases, des bulles. Moi je ne suis pas encore dans la capacité de dire Voilà le découpage précis, voilà le nombre de cases qu’il faut, voilà la lecture en diagonale qu’il faudrait.

Donc je livre un scénario avec des indications comme dans un scénario et des dialogues mais pas de découpage. Je laisse toute liberté à Titwane qui me propose des choses qui parfois me dit Voilà je vois plutôt ça comme ça. On en discute mais c’est lui le fondateur, le créateur visuel de cette œuvre.

C’est tout de même une œuvre assez hybride. C’est vrai qu’on a les bulles, les cases mais on a aussi des inclusions de cartes, de unes de journaux… Il semble s’être donné toute latitude pour explorer un peu tous les domaines …

On est dans une demi-fiction. Il y a un terme que je n’aime pas en télévision et qui est pourtant assez usité, c’est le terme de docu-fiction quand on mêle à la fois du documentaire c’est çà dire un monde d’information et la fiction. Alors en télévision on utilise des comédiens pour reconstituer des scènes quand on n’a pas d’images d’archive. Eh bien nous on a des parties documentaires. En plus, la guerre civile espagnole a un côté romanesque, elle attire beaucoup le public français mais en même temps elle n’est pas très connue. C’est un peu caricatural avec d’un côté les fascistes, de l’autre côté les républicains et une vision encore une fois romanesque de ce conflit. Donc il était important d’avoir des parties vraiment documentaires et même dans les parties fiction, on a des sources de documentation puisqu’on a les carnets d’Hans Namuth, beaucoup de témoignages qui ont permis de reconstituer ces parties-là. C’était important d’avoir une partie documentaire mais en même temps, il fallait s’approcher de la bd donc il y a des parties fictionnées mais fictionnées pas dans l’évènement, fictionnées peut-être dans les dialogues. On a imaginé ce qu’ils ont pu se dire à ce moment-là mais on n’a pas inventé les situations.

Ce n’est pas le premier album qui traite des photographes. Je pense notamment au précurseur Le photographe de Lefèvre/Guibert, aux albums Magnum scénarisés par Jean-David Morvan, à Stanley Greene, une vie à vif scénarisé par le même JD Morvan. Tous ces albums avaient en commun l’insertion de photos dans le récit. Or dans Photographes de guerre, ne figure aucune photo de Reisner et Namuth. Un choix de votre part ou un problème de droits d’auteur ?

Entre deux. (Rires) Dans nos recherches, on a trouvé deux descendants directs des deux photographes qui sont évoqués puisqu’on a retrouvé la petite-nièce de Georg Reisner qui vit aux États-Unis et qui nous a fourni beaucoup de matériel et la fille de Hans Namuth qui s’appelle Tessa Namuth qui vit également aux États-Unis, qui est assez âgée et qui est très très soucieuse de l’image et de l’exploitation des photos réalisées par son père. Moi, j’ai peu de culture de bande dessinée mais elle, elle n’en a pas du tout. Aux États-Unis, quand vous parlez de documentaire dessiné, il y a tout de suite un doute parce qu’on appelle ça comics en même temps aux États-Unis donc ça révèle plein de choses et elle n’a pas permis, elle n’a pas autorisé dans un premier temps l’utilisation des photos. Elle ne ferme pas la porte. Elle a dit Je veux voir d’abord la première édition et lorsqu’elle sera traduite en anglais, on reconsidèrera la position. On a essayé de la rassurer, on lui a dit on n’a rien inventé, on n’a pas mis de personnes en position délicate ou quoi que ce soit donc on a bon espoir un jour de pouvoir joindre, en pages de fin en tout cas, quelques clichés, qu’on prenne conscience de leur travail. On a quand même mis à la fin de l’ouvrage deux liens où peut aller cliquer et voir dans les archives les photos de Hans Namuth et Georg Reisner.

Venons-en maintenant à la structure du récit 4 chapitres couvrant la guerre d’Espagne de juillet 1936 à 1940 encadrés d’une prolepse ou flashforward se déroulant en avril 41 où nous voyons Hans Namuth en partance pour l’Amérique et un épilogue qui nous mène à Marseille où va se sceller le destin des deux photographes. Cet épisode marseillais est assez méconnu pour ceux qui n’auraient pas vu le film Transit du réalisateur allemand Christian Petzold, adaptation du roman éponyme de l’écrivaine Anna Seghers publié en 1944 qui elle-même a réellement vécu cet épisode.

Pouvez-vous nous en dire plus sur vos choix scénaristiques ? Qu’est-ce qui pour vous, en tant que scénariste a posé le plus de difficultés ?

Déjà, on voulait absolument démarrer par l’arrivée aux États-Unis parce qu’on voulait poser l’intrigue tout de suite, c’est-à-dire que comme on va raconter l’histoire de deux photographes, on n’en voit qu’un seul qui arrive donc pour que le lecteur immédiatement se dise Mais, où est l’autre ? Que s’est-il passé ? Qu’en est-il ?

Donc c’était un prologue qui nous semblait un peu évident. Après, pour la partie Guerre d’Espagne, on a respecté la chronologie, c’est à dire leur arrivée en Espagne en 36 pour couvrit les Olympiades populaires qui sont les contre-jeux olympiques organisés en Espagne en 1936, contre les jeux olympiques de Berlin, contre les jeux olympiques fascistes donc, et en fait ils sont pris dans le tumulte des premières heures de la guerre civile et on a suivi la chronologie des évènements avec un petit flashback à un moment donné pour comprendre comment ces deux Allemands sont arrivés en Espagne.

Ce sont des réfugiés allemands qui se sont installés dès 1933 en France, qui se sont rencontrés, qui ont commencé à travailler pour une revue qui s’appelle Vu. Ils partent en Espagne. On respecte la chronologie. On va jusqu’en 1937 où la situation dans le camp républicain, entre les différentes communautés qui composent le camp républicain, est très compliquée. Ils doivent partir et ils reviennent en France et après on montre la situation aussi des réfugiés allemands qui sont en France en 1940 et pour qui ça devient très compliqué. Donc en fait on a respecté une chronologie. C’est rare aussi d’avoir des jeunes gens – enfin rare à cette époque-là non malheureusement – c’est rare d’avoir des gens qui sont confrontés à autant d’Histoire avec un grand H sur une période aussi courte : de la guerre d’Espagne à la seconde guerre mondiale avec tout ce que ça entraîne. Après les difficultés… Il n’y a pas de vraies difficultés puisqu’on a cheminé en marabout-de-ficelle, c’est-à-dire qu’en trouvant la revue Vu, on découvre que « Tiens, ils ont fait des photos à Cerro Muriano en Espagne, c’est intéressant. »

Donc on fait une recherche auprès de Cerro Muriano et on s’aperçoit qu’il y avait un écrivain qui s’appelle Franz Borkenau qui a également beaucoup écrit sur cette bataille.

Donc je vais lire ce livre de Franz Borkenau et tout d’un coup dans le livre, il y a marqué « Je suis avec deux photographes allemands dans le village pris sous un déluge de bombes. » Et c’est comme ça qu’on a vraiment reconstitué tout le récit de lecture en lecture, grâce aussi aux carnets de notes tenus par Hans Namuth, alors des notes tantôt en allemand, tantôt en français, la plupart du temps assez lisibles mais en tout cas voilà on s’est beaucoup documenté on a réussi à trouver beaucoup de choses au fur à mesure. Donc, il n’y a pas eu de vraie difficulté.

Ce qui m’a paru très intéressant aussi c’est qu’on voit également les autres photographes qui sont aussi sur place. On ne parle pas que d’eux. Il y aussi l’entourage. Par moments, ils vont croiser Capa, Taro mais aussi d’autres photographes qui sont moins connus. Parce que c’est vrai que quand on parle de guerre d’Espagne, on pense tout de suite à Capa, maintenant un peu aussi à Gerda Taro …

Il y a juste deux choses qui sont importantes. Capa a mis toute son aura, en fait il a fait le putsch absolu sur la guerre civile, puisque c’est vrai que l’image emblématique de la guerre civile est signée Capa même si elle est contestée mais en tout cas elle est signée Capa et c’est un raccourci fait par beaucoup de résumer le travail photographique sur la guerre civile en Espagne par Capa et uniquement par Capa.

La guerre civile en Espagne, c’est la premier conflit médiatique. C’est l’équivalent en photographie de ce qu’a été la guerre du Vietnam en télévision, par exemple. Donc c’est-à-dire qu’il y a énormément de journalistes qui sont présents, énormément de reporters. Certains vont le payer de leur vie même. Il y a beaucoup de photographes espagnols. Il y a un photographe catalan comme Agustí Centelles quoi a fait un croyable incroyable sur la guerre civile, incroyable. Là on a redécouvert aussi le travail de Campañá, un autre photographe qui a appuyé ses clichés donc il y a beaucoup, beaucoup de photographes qui ont travaillé. Par contre, plus rares ont été les photographes présents dès les premières heures. Dès les toutes premières heures, on a Hans Namuth et Georg Reisner puisqu’ils étaient à Barcelone. C’est pour ça aussi qu’ils se démarquent de certains autres.

On parle beaucoup de photographes. Vous dites vous-même que vous aimez la photographie. Alors, est-ce que vous êtes tenté de traiter d’autres photographes sous la forme de bande dessinée, ou pas ?

Bien sûr que j’y réfléchis. Après, si c’est traité un photographe par le biais de la bande dessinée uniquement pour redessiner des photos aussi connues qu’elles soient, il n’y a ps d’intérêt.

Ce qui m’intéresse c’est quand la petite histoire se mêle à la grande histoire et quand la petite histoire est déjà une histoire en soi. L’histoire de Namuth et Reisner, elle raconte plein de choses plus ou moins connues mais en tout cas elles racontent que des Allemands dès 1933 se sont opposés au nazisme, que dès 1933, des Allemands ont trouvé refuge en France, que ces mêmes Allemands qui fuyaient le nazisme en 1939 en France étaient aussi considérés comme des ennemis potentiels parce qu’ils étaient allemands, c’est-à-dire qu’ils étaient vraiment entre deux fronts. Elle raconte que la guerre civile en Espagne était très compliquée et que les républicains même entre eux … Il y avait une guerre civile dans la guerre civile à un moment donné en 1937. Elle raconte comment une république a été abandonnée par des démocraties. Leur histoire en fait, elle est tellement confrontée à un contexte historique que c’est ça qui était intéressant plus que leur travail photographique. Ce qui était intéressant, c’était leur vie, leurs histoires à eux.

Et aussi du point de vue photographique, puisque le fait qu’ils signent à deux leurs photographies à une époque justement où les journaux ne mentionnaient même pas toujours le nom du photographe. C’est aussi à cette époque là que Magnum a commencé à se créer par rapport à tout ça, par rapport à la propriété des photographes. Et là, le fait qu’ils signent des deux noms, c’est aussi quelque chose de particulier dans le domaine photographique.

Tellement particulier que c’est ça qui a incité les recherches sur leur travail mais particulier aussi parce que – ils le racontent à un moment dans les carnets – ils sont proches de la ligne de front, et par moments dans un tel chaos que l’un est ou un peu mieux placé que l’autre ou un peu plus terrorisé que l’autre, je ne sais pas, en tout cas, ils s’échangent les appareils à un moment donné et quand ils font tirer les négatifs, ils ne savent plus vraiment qui a pris le cliché. Ils sont tellement au feu qu’ils se disent « Finalement ça n’a pas d’importance on signe à deux, on y était tous les deux. »

Et vous avez d’autres projets ? Seul ou avec Titwane …

Des projets, il y en a (rires). Titwane, il est au début du succès ; ça y est il a franchi une étape, donc on va continuer ensemble mais il va également voler de ses propres ailes sur plein de choses, c’est l’évidence. Après les projets, oui, il y en a. Ce n’est pas de fausse pudeur ou de la superstition de ne pas en parler c’est que c’est toujours compliqué de convaincre une maison d’édition d’aller sur certains sujets. Donc oui il faut attendre, il faut être patient.

Justement en parlant de maison d’édition, pourquoi Albin Michel au fait ?

C’est une rencontre, Albin Michel. C’est uniquement une rencontre avant même une maison d’édition, c’était un éditeur. Il y a quelques années de ça lors d’un festival du polar Quai du polar à Lyon on avait rencontré Martin Zeller qui est éditeur. Aujourd’hui, il est chez Dargaud mais il n’y pas très longtemps, il était chez Albin Michel. Et puis on lui a proposé ce projet puisque du côté de La Martinière avec qui on était jusqu’à présent, il n’y a pas de secteur bd. On lui a proposé. Il a immédiatement dit oui et voilà comment ça s’est fait. Après on est très bien, on n’a aucun souci avec Albin Michel mais c’était avant tout une rencontre humaine.

Merci beaucoup pour cet échange.

C’est moi qui vous remercie.

interview de Francine VANHEE

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