GRANDE ÉCHAPPÉE


Grande Échappée

Grande Échappée
Scénario : Bérengère Delaporte
Dessin : Bérengère Delaporte
Éditeur : Nathan Bande dessinée
Collection Poéstrip
80 pages
Prix : 23,95 €
Parution :  07 Septembre 2023
ISBN 9782092498156

Ce qu’en dit l’éditeur

Louise a 17 ans. Comme sa mère, elle veut devenir danseuse. Elle souhaite quitter la maison pour suivre une formation et s’en ouvre à ses parents, Camille et Vincent. Mais Vincent s’oppose violemment à ce que Louise poursuive son rêve et accuse Camille de mettre des idées en tête à Louise. Il renvoie Camille à sa propre situation de danseuse «ratée» selon lui, de bonne à rien, de boulet financier. Au fil des jours, un véritable lynchage psychologique s’installe. Plus tard, Louise questionne Camille sur sa relation avec Vincent. Camille se livre finalement sur les difficultés du quotidien, sur la notion de maternité et la créativité qui puisent au même endroit, elle évoque également sa peur d’avoir fait les mauvais choix et son manque de confiance en elle. Le soir, quand Vincent rentre, Camille trouve le courage de lui faire face et cautionne le projet de Louise, elle retrouve une forme de liberté.

Histoire inspirée du poème La Panthère de Rainer Maria Rilke

Au départ, on trouve un poème de Rainer Maria Rilke, « La Panthère »

La Panthère (Jardin des Plantes, Paris 1902)

Son regard du retour éternel des barreaux
s’est tellement lassé qu’il ne saisit plus rien.
Il ne lui semble voir que barreaux par milliers
et derrière mille barreaux, plus de monde.

La molle marche des pas flexibles et forts
qui tourne dans le cercle le plus exigu
paraît une danse de force autour d’un centre
où dort dans la torpeur un immense vouloir.

Quelquefois seulement le rideau des pupilles
sans bruit se lève. Alors une image y pénètre,
court à travers le silence tendu des membres –
et dans le cœur s’interrompt d’être…

Puis l’idée folle de deux éditrices Charlotte Bousquet et Paola Grieco : allier poésie et bande dessinée de façon moins sage et classique qu’un énième biopic et pouvoir ainsi la transmettre également au jeune public.

Et enfin la rencontre d’une illustratrice : Bérengère Delaporte. Marquée à l’adolescence par ce poème de Rilke, elle a eu envie d’établir un parallélisme entre la situation de cette panthère du Jardin des Plantes et les barreaux invisibles et invivables que peut parfois constituer l’emprise au sein du cercle familial comme elle l’explique dans la postface de l’album : « Les violences psychologiques sont autant de barreaux à une cage invisible. Et lorsqu’on sait que les coups qui laissent des bleus font déjà difficilement réagir l’entourage, que dire de ceux qui ne laissent de traces que sur l’âme. »

Mon tout – selon la devise de cette nouvelle collection « un poème, un déclic, un roman graphique »- donne « Grande Échappée », une très belle surprise parue dans la collection Poéstrip chez Nathan Bande dessinée.

AU DELÀ DES APPARENCES

Les héros de cette bande dessinée : Camille, Vincent, et leurs enfants Louise une adolescente de 17 ans et Hippolyte un petit garçon turbulent d’une dizaine d’années sont a priori heureux et unis. Leur quotidien semble paisible : promenade au zoo, folles poursuites déguisées au sein de la maison, crises de fous rires, et barbecues entre amis. Ils suscitent l’admiration et presque l’envie : l’une des convives s‘exclame auprès de Camille « tu en as de la chance d’avoir un mec qui cuisine » tandis que la meilleure amie de Louise lui déclare qu’elle a « des parents cool, avec des métiers géniaux, beaux et amoureux en plus ».

Pourtant le malaise pointe dès la scène d’ouverture, celle du zoo, où les protagonistes rencontrent la panthère et expriment des opinions divergentes sur ce qu’elle peut ressentir : Camille ne voit que sa beauté et pas les barreaux qui l’enferment ; Vincent décrète quant à lui que la panthère est enfermée « pour son bien » afin d’être protégée ; Louise perçoit derrière l’apathie de l’animal un désespoir et adopte le regard dénonciateur du poète en déclarant que cet enfermement est dû au « seul plaisir » des visiteurs tandis qu’Hippolyte met en avant le paradoxe de la situation : « Mais quand on est enfermé on s’en rend compte sinon c’est pas possible ». Pour lui, l’animal ne se rebelle pas et est donc consentant.

Ces quatre attitudes résument d’emblée les positions qui seront adoptées par les personnages tout au long de l’album : la victime aveuglée, le bourreau qui trouve toujours une justification, les proches qui se révoltent ou au contraire n’arrivent pas à comprendre. Ainsi loin d’être une plate illustration du poème de Rilke, cette scène inaugurale, telle un incipit romanesque ou une scène d’exposition au théâtre, pose les enjeux du roman et son thème principal : celui de l’emprise.

« POURQUOI ELLE RESTE ALORS ? » : MISE EN LUMIÈRES D’UN PHÉNOMÈNE MÉCONNU

Au fil des 67 pages du récit proprement dit, Bérengère Delaporte, grâce au personnage de Louise, nous fait découvrir les mécanismes de l’emprise et des relations familiales toxiques.

Ainsi, dès la troisième scène, l’image idyllique donnée par la famille se lézarde : le père affable jure lors du repas familial et dénigre la nourriture tout en se faisant servir. On découvre ensuite qu’il ne cuisine que lorsqu’il a un public pour le complimenter. Il menace régulièrement son fils d’une correction physique et entretient un climat de peur. Puis, lorsqu’il pense qu’il n’y a pas de témoins, il dénigre et rabaisse sa femme – « sans moi tu ne serais rien », « tu te prends pour une artiste », « tu n’inspires aucune tendresse » – et double ce travail de sape de l’estime de soi d’une culpabilisation : « il va falloir que je m’excuse de bosser pour nous faire vivre ».

Enfin il ment et manipule : il prétend que c’est Camille qui refuse de laisser partir Louise alors qu’il a décidé seul sans rien demander. Le lecteur effectue le même cheminement que l’adolescente et se demande comme elle (en écho avec l’interrogation initiale de son petit frère sur la panthère) « pourquoi [Camille] reste » et ne se rebelle pas. La jeune fille interroge alors sa mère qui revient sur l’évolution de sa relation avec Vincent dans des pages bouleversantes dans lesquelles elle analyse aussi sa part de responsabilité, refusant complaisance et manichéisme, et montrant toute la complexité du phénomène d’emprise qui s’installe subrepticement.

LE ROMAN D’UNE DOUBLE ÉMANCIPATION

« Grande Échappée » est également un très beau roman graphique d’amour mère-fille et de sororité. Comme l’indique la couverture, il n’est pas question d’une mais de deux panthères : Louise retrouve le caractère sauvage de la panthère hors des barreaux et ose la révolte. Elle verbalise en mettant son père face à ses contradictions puis en osant parler de son projet d’orientation à ses parents mais aussi des dysfonctionnements de sa cellule familiale à ses amis. Ainsi, même si elle ne rencontre que peu d’échos, sa parole est enclenchée et va changer les choses.

Elle partage avec sa mère l’amour de la danse ce qui occasionne de très belles doubles pages muettes tout en mouvements et affranchies des « barreaux » du gaufrier. Par les pas de danses et surtout grâce à leurs échanges artistiques et personnels, Louise remet aussi sa mère en mouvement permettant ainsi sa prise de conscience, la libération de sa parole, puis sa rébellion et son affirmation.

Cette double trajectoire optimiste est d’ailleurs peut-être le seul reproche que l’on puisse faire à cet album. Le revirement de Camille semble trop précipité au regard de la réalité : l’emprise est un phénomène de violence psychique dont il est difficile de se déprendre. L’organisation « Nous Toutes » qui en fait son cheval de bataille explique ainsi que pour qu’une victime réussisse à se libérer de l’emprise, il faut en moyenne cinq tentatives de séparation car les sentiments éprouvés par la victime sont ambivalents (amour, honte et peur) et parce qu’un manipulateur ne lâche jamais aisément sa proie et veut systématiquement avoir le dernier mot ; ce qui n’est pas le cas de Vincent dans cette bande dessinée.

Pourtant cette fin édulcorée ne gâche pas une œuvre inventive et graphiquement poétique.

UNE ÉCRITURE POÉTIQUE

On notera tout d’abord le rôle symbolique des couleurs : le bleu céleste et le jaune solaire qui tranchent sur la noirceur du quotidien. Le jaune est associé à la fois à la chevelure de Camille et à la panthère ce qui marque d’emblée l’identification de l’une à l’autre.

Le motif de la panthère est utilisé, quant à lui, de deux façons différentes : en surimpression pour notifier l’enfermement de Camille – puisqu’il crée ainsi des barreaux sur la page avec les hachures- et en aplat de couleur figurant un vêtement ou un masque pour Louise et signifiant qu’elle s’en sert comme d’une protection pour aller au bout de ses rêves. La couverture de l’album peut alors apparaître comme une citation du Peau d’âne de Charles Perrault (Bérengère Delaporte est une illustratrice qui connait ses classiques !), conte dans lequel l’héroïne parvenait elle aussi à s’extraire de la tutelle d’un père abusif en se vêtant de la peau d’un animal totémique pour s’enfuir.

Le côté monstrueux de Vincent est rendu par les figures du serpent, du monstre Golem et de l’ogre aux dents pointues et menaçantes ; son aura négative est représentée par des « gribouillis » qui, comme des nuages, s’amoncellent au-dessus de sa tête et de sa famille ; il est toujours associé par ses vêtements et sa barbe au noir ; sa duplicité est symbolisée par le motif du masque.

Les rapports de force sont très lisiblement donnés à voir grâce à l’échelle et aux angles de prise de vue (de nombreuses contre-plongées pour magnifier l’agresseur vu « en majesté » et des plongées pour donner à voir l’écrasement des victimes).

Plus de 120 ans après sa rédaction, le poème de Rainer Maria Rilke s’offre donc une nouvelle jeunesse grâce à l’écriture graphique et métaphorique de Bérengère Delaporte. Grande Échappée fournit un éclairage original et percutant à un sujet tristement d’actualité : celui des violences intra familiales. L’objectif initial de la collection (faire connaitre la poésie au jeune public et inciter « des jeunes en difficulté, intimidés ou rebutés par la lecture » à s’y plonger) semble ici remplacé par la possibilité d’instaurer un dialogue et un échange entre les adolescents qui pourront le lire et des adultes afin de comprendre et peut être de contrer ces violences. On notera également les pages finales qui nous amènent dans les coulisses de l’album et nous en révèlent le passionnant processus de création.

Sélectionnée pour le prix Bd lecteurs.com de la fondation Orange et récompensée par le prix Artemisia, cette première incursion de l’autrice dans la bande dessinée constitue une bien jolie façon d’inaugurer une nouvelle collection mêlant 5e et 9e arts qui ne manquera pas, nous en sommes certains, de nous apporter d’autres pépites !

POUR ALLER PLUS LOIN

Quelques BD sur l’emprise et les violences intrafamiliales

Il m’a volé ma vie, de LF Bollée et Francisco Di Battista,

Glénat (2023)

Cette BD s’appuie sur le témoignage de Morgane Seliman publié en 2015 aux éditions XO. Elle y raconte ce que fut sa vie après sa rencontre avec Yassine qui charmant et charmeur de prime abord va se transformer en manipulateur violent et la terroriser dans l’intimité du foyer. Parvenue à s’échapper avec son fils au bout de quatre ans de calvaire elle se consacre depuis à transmettre son expérience et à sensibiliser l’opinion publique à travers des interventions dans les médias et des conférences au sein des lycées ou dans les entreprises. Adaptation fidèle du livre éponyme par LF Bollée, ce roman graphique revient sur l’emprise destructrice d’un conjoint dans un album en bichromie bleu/noir avec quelques touches de rose qui souligne ironiquement les moments de violence présentés frontalement sans aucune édulcoration ni voyeurisme par Francisco Di Battista. Les auteurs donnent des statistiques assez effrayantes en fin d’album et fournissent des annexes (violentomètre, les phases du cycle de la violence ainsi que des adresses ressources) qui pourront s’avérer utiles dans un pays où une femme est victime d’homicide conjugal tous les trois jours.

Le Seuil de Fanny Vella

(première édition en autoédition 2022,

édition augmentée et colorisée 2023)

Le Courrier du Livre Graphic.

Cadenassée dans une relation plus que toxique avec Jonathan, son compagnon, Camille n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle est pourtant très entourée, mais la pression exercée par Jonathan, un savant mélange de perversion, de manipulation, de violence et d’emprise, la paralyse. Peu à peu son entourage s’inquiète et tente de la soustraire à ses chaînes invisibles.
Le seuil, c’est la limite de sa tolérance : jusqu’à quand Camille va-t-elle supporter ces agressions ? C’est aussi ce lieu indéfini entre deux zones qu’il suffit de franchir pour faire basculer les choses. Au seuil d’un nouveau départ, Camille saura-t-elle saisir les mains tendues ?

Une BD à la fois sombre et lumineuse qui décortique les mécanismes de la violence et de l’emprise dans un couple. Des ressources sont disponibles en fin d’ouvrage pour mieux comprendre le mécanisme de la violence et orienter vers les organismes compétents.

L’Emprise : histoire d’une manipulation

de Camille Eyquem et Fiamma Luzzati,

Dunod Graphic (2024)

Fiamma Luzzati dessinatrice et coscénariste de l’album a décidé de l’écrire après avoir rencontré Camille Eyquem (c’est un pseudonyme) qui s’était confiée à elle sur sa relation destructrice avec un pervers narcissique. On sait ainsi dès le départ que l’histoire qui nous est contée fonctionne sur un double niveau énonciatif (celui des personnages : Lucrezia-Agnès mais aussi Camille-Fiamma et plus largement les lecteurs) et s’ancre sur un substrat autobiographique réel.

Ceci la rend encore plus percutante car à la lecture on pourrait être tenté de se dire : «non, c’est trop, ce n’est pas possible, elles exagèrent » avant de se souvenir que c’est une histoire réellement vécue et que, oui, cela peut se passer comme cela. Mais quoi donc ? Eh bien le fait qu’un amour soudain et passionné puisse se muer en véritable descente aux Enfers.

Les bandes dessinées sur l’emprise fleurissent en ce moment. Il ne faudrait pas que ce soit un « effet de mode » qui banalise ce phénomène psychologique dévastateur encore méconnu. Ici les autrices nous exposent clairement mais sans didactisme les différentes phases de sa mise en place depuis l’idéalisation amoureuse jusqu’à la destruction de la personnalité de la victime qui, pleine de vie et d’ambition sombre peu à peu dans la soumission et la dépendance émotionnelle. Le trait choisi par la dessinatrice participe d’ailleurs à l’exposé « clinique » des faits par sa simplicité qui peut paraître déroutante au premier abord. En effet, les décors sont comme floutés en arrière-plan et l’on se concentre sur des personnages représentés presque comme des bonhommes filaires pour donner un côté universel au propos.


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