DEUX FILLES NUES


Deux Filles Nues

Deux Filles Nues
Scénario : Luz
Dessin : Luz
Éditeur : Albin Michel
196 pages
Prix : 24,90 €
Parution : 02 octobre 2024
ISBN 9782226489579

Ce qu’en dit l’éditeur

Un siècle d’histoire vu par un tableau. 

Tout commence en 1919 dans une forêt en bordure de Berlin. Otto Mueller peint Deux filles nues. De l’atelier de l’artiste aux murs du bureau de son premier propriétaire, le tableau observe le quotidien avant d’être emporté par les tribulations de cette période noire : l’arrivée d’Hitler au pouvoir, l’antisémitisme d’État, l’art moderne qualifié de « dégénéré » par les nazis, la spoliation des familles juives, les expositions, les ventes, les bûchers… Acteur passif d’un monde qui le dépasse, Deux filles nues est un survivant. Fruit d’une enquête menée par Luz, ce roman graphique et historique nous appelle à la plus grande vigilance face à toutes les formes de censures politiques et culturelles.

« C’est une déclaration d’amour à l’art, une enquête historique, presque un thriller politique sur un survivant ».

Le survivant ? Un tableau. Dans Deux filles nues paru aux éditions Albin Michel, Luz nous raconte non seulement l’histoire de ce tableau, témoin passif d’un monde livré à la barbarie qui sera tour à tour acheté, vendu, confisqué, exhibé, restitué avant de couler des jours tranquilles à Cologne sur les cimaises du musée Ludwig mais aussi les histoires de ceux et celles qu’il a croisés tout au long de sa traversée du XXe siècle.

Un pur chef d’œuvre !

Dans ses yeux

1919, une forêt dans la périphérie de Berlin

Une page blanche, trois bulles de dialogue.

Otto, c’est Otto Mueller, peintre expressionniste allemand. Maschka, c’est Maschka Meyerhofer, sa femme, son modèle, sa muse.

Un coup de pinceau, puis un autre, esquisse d’une chevelure et lentement au fil des planches les aplats de couleur vont dessiner deux silhouettes de femme …

Peu à peu, nous comprenons que nous sommes en train d’assister à la naissance du tableau Deux filles nues mais alors que nous nous attendons à voir ce tableau, surgit à l’intérieur des silhouettes esquissées un homme au visage émacié, pipe aux lèvres et pinceau à la main. Et on saisit alors que l’on voit, non pas le tableau mais ce que le tableau voit. Nous voilà transportés au cœur même du tableau. Notre champ de vision sera le sien.

Une narration graphique à hauteur de tableau

Ce procédé appliqué à tout l’album s’apparente à la caméra subjective au cinéma, Luz lui donnera le nom de « case subjective ». Ce n’est pas la première fois qu’il est utilisé en bande dessinée. Bastien Vivès, pour ne citer que lui, l’avait déjà fait dans Dans ses yeux. Cependant la grande originalité ici est que la vision subjective n’est pas celle d’un personnage mais d’un objet, en l’occurrence un tableau.

D’où, le tableau étant rectangulaire, grande première pour Luz : les cases; non pas des cases qui enferment mais au contraire qui ouvrent sur le monde. Des cases, oui, mais pas de gaufrier. Redoublant d’ingéniosité, il fait varier leur taille ainsi que leur orientation qui va être horizontale, verticale ou oblique au gré des pérégrinations du tableau. Il a même accompli la prouesse que les dimensions de chaque case et du livre lui-même soient proportionnelles à celles du tableau. Du grand art !

Jusqu’alors que ce soit dans son adaptation de Vernon Subutex ou dans Testosterror, Luz nous avait habitué à une narration extrêmement dense : pas de cases mais des planches saturées de textes et de dessins. Là au contraire, paradoxalement aux thèmes abordés, son utilisation fréquente du blanc tournant aère le récit et lui confère une certaine légèreté, une légèreté à la Catherine Meurisse.

Le prisme du tableau

Bien que le tableau original ait été réalisé à la détrempe et de ce fait n’était pas vernis, Luz a voulu nous donner une vision du monde vue par le prisme d’un tableau comme si on voyait à travers son vernis. En découlent ses choix graphiques de la couleur directe et du lavis avec une gamme chromatique liée à l’époque : des tons désaturés où dominent le sépia, l’orangé, le brun et le vert. Et puis il y a le noir, noir des uniformes SS et surtout noir de la nuit …

Souvent une touche de rouge – le pinceau d’Otto, le ruban du canotier de Maschka, un brassard nazi … – viendra animer la planche et guider le regard du lecteur.

Pour la reproduction des tableaux que notre tableau ne cessera de croiser, dans l’atelier du peintre, lors des transports ou dans les expositions et musées, il délaissera l’encre au profit des crayons de couleur et usera de couleurs plus vives, plus soutenues. Les crayons de couleur étant par excellence l’outil des enfants, il s’est plu à imaginer que « les tableaux se repèrent, se contactent à travers une espèce d’innocence qu’ils portent en eux. »

Petites histoires dans l’Histoire

La première histoire, ce sera évidemment celle de son créateur Otto Mueller, l’occasion pour nous de faire un bout de chemin dans l’Allemagne de l’entre-deux guerres avec ce peintre expressionniste allemand qui se disait de descendance tzigane depuis la création du tableau en 1919 jusqu’à sa mort à Breslau en 1930 où il occupait un poste de professeur de nu à l’Académie des beaux-Arts.

Il y a un peu de Luz dans Otto Mueller, dans ce refus de se laisser enfermé dans des cases. Bien qu’ayant fait partie de Die Brücke – dont le nom évoque le pont entre l’art du passé et l’avenir – ce collectif né à Dresdes sous la houlette de Ernst Ludwig Kirchner de peintres un peu bohèmes critiques à l’égard de la société contemporaine qui désiraient rompre avec les conventions artistiques académiques, s’affranchir du beau et privilégier la subjectivité de l’artiste en exprimant leurs émotions lui, plus intéressé par l’harmonie entre les humains et la nature que le sociétal à travers notamment ses portraits de jeunes filles et de tziganes, est toujours resté un peu à la marge et revendiquant avant tout sa liberté, refusait qu’on lui colle une étiquette.

La seconde histoire, ce sera celle de l’avocat Ismar Littmann, le collectionneur passionné d’art moderne qui a acheté le tableau à Otto Mueller et de sa famille.

Et c’est là que [ses] ennuis ont commencé …

À la période Breslau 1920-1935, va succéder une période nettement plus sombre. Suite au destin funeste d’Ismar Littmann, sa famille se voit contrainte de se séparer de toute sa collection et donc du tableau. Vont s’ensuivre la spoliation par les nazis, les différentes sélections au cours desquelles il échappera de peu à la destruction, la présentation dans l’exposition « Art dégénéré » à Munich en 1937, avant que cette dernière ne devienne itinérante et ne parcourt l’Allemagne durant quatre ans : Berlin, Leipzig, Düsseldorf, Salzbourg …

Munich, 1937 : L’exposition « Art dégénéré »

Une grande partie du récit extrêmement bien documentée est consacrée à la tristement célèbre exposition « Art dégénéré ». À Munich, en 1937, deux grandes expositions antinomiques se font face : l’une à la gloire de l’art aryen au tout nouveau musée « La maison de l’art allemand », l’autre réunissant dans le petit institut archéologique quelques 650 œuvres d’art moderne qui « ne reproduisaient pas le beau, le vrai, le précis, le purement figuratif» donc non conformes à l’esthétique du IIIe Reich.

Selon l’historien Johann Chapoutot spécialiste de l’histoire contemporaine, de l’Allemagne et du nazisme, cette exposition ayant pour but de montrer pour susciter la répulsion et éduquer le regard au mépris, à la haine et au rejet est un geste unique dans l’histoire de l’art.

Paradoxalement, en vouant ces œuvres expressionnistes, dadaïstes, abstraites aux gémonies et en voulant éradiquer ce qu’ils qualifiaient d’art « bolchevique », d’art « juif », d’art pornographique, d’art du métissage, les nazis ont monté la plus grande expo d’avant-garde du siècle dernier.

Au cœur de cette exposition le tableau et donc le lecteur, verra défiler une foule de visiteurs anonymes mais également de hauts dignitaires du parti tels Goebbels et Hitler lui-même. Si certains le qualifiaient de « Saloperie pornographique », d’autres en revanche férus d’art moderne conscients que c’était sans doute la dernière fois qu’ils pourraient admirer ces œuvres y voyaient « un Otto Mueller de toute beauté ».

Dans le discours inaugural reproduit intégralement d’Adolf Ziegler, peintre préféré d’Hitler président de la Chambre des Beaux-Arts du Reich et organisateur de l’expo, une phrase qui fait froid dans le dos : « Des trains entiers n’auraient pas suffi à débarrasser les musées allemands de ces ordures.»

Un témoin de l’Histoire

Alors au premier plan, c’est l’histoire de ce tableau, de sa rencontre avec ceux qui le regardent, l’aiment ou le rejettent, le manipulent, l’achètent ou le vendent, l’exposent, le restituent …

Mais c’est aussi une fenêtre ouverte sur le monde en pleine mutation et derrière les petites histoires apparaît en filigrane la grande Histoire.

Cela commence dans le bureau d’Ismar Littmann. Le tableau fait en partie face à la fenêtre. Aussi en arrière-plan, va-t-on voir la montée inexorable de l’extrême droite  affiche d’Hindenburg remplacée par celle d’Hitler, défilés de SA et des actes antisémites commis notamment à l’encontre de Monsieur Klein, le propriétaire de la boutique située de l’autre côté de la rue. Et ce sont ces détails qui n’en sont pas qui mieux que de longs discours reconstituent l’époque.

À l’arrière-plan toujours, sombres présages que ces cheminées qui fument lors de la destruction d’aquarelles ou encore du tableau « Kriegskrüppel » d’Otto Dix.

Tout comme la scène glaçante des tableaux transportés en train qui préfigure d’autres transports, mais pas de tableaux cette fois et entre en résonance avec l’œuvre d’Art Spiegelmann.

Amour de l’art et survivance

Deux filles nues est né d’une histoire d’amour et d’un questionnement sur la survivance. Amour pour l’expressionnisme allemand que Luz a découvert lors de ses débuts à Charlie grâce à un psy qui préférait parler art plutôt que thérapie.

« Ce tableau-ci est un survivant. Comme moi. Nous sommes tous une sorte de tableau mais restons une page blanche que noircissent les aléas de la vie. »

Le 7 janvier 2025, cela fera dix ans. L’étiquette de survivant qu’on lui a collé alors ne cesse de le poursuivre. Pour partager son expérience de la survivance, plutôt que de parler de lui, il donc a choisi de le faire de manière détournée à travers le prisme d’un témoin passif de l’Histoire. un tableau de l’exposition Art dégénéré orchestrée par les nazis en 1937 à Munich : Deux filles nues d’Otto Mueller.

Pourquoi deux filles nues ?

Il ne voulait pas partir d’un peintre ou d’un tableau connu mais préférait sortir de l’ombre un artiste peu connu, en France tout du moins. Lors de la consultation de l’ouvrage Degenerate Art : The Fate of the Avant-Garde in Nazi Germany, dirigé par Stephanie Barron catalogue critique de la reconstitution de l’exposition de 1937 au County Museum of Art de Los Angeles en 1991, il est tombé sur le tableau « Deux filles nues » qui, bizarrement, était accroché de travers à hauteur d’enfant. Il s’est alors demandé quelles émotions un tel tableau pouvait susciter chez un petit garçon rencontrant pour la première fois la sensualité dans l’art, quelle aurait pu être son histoire et s’est dit que ce pourrait être un point de départ pour une fiction.

Happé lui-même par le regard des deux personnages féminins modernes dont le but apparemment n’était pas de séduire, il a voulu en savoir plus et en creusant, il a découvert le parcours extraordinaire de ce tableau.

Et le petit garçon me direz-vous ? Le petit garçon, on le retrouvera dans l’exposition incarné par Lothar et même plus tard …

Quant au tableau, on ne le verra qu’à la fin de l’album, et encore, ce n’est pas l’œuvre originale mais une reproduction signée Luz effectuée lorsqu’il le découvrira pour la première fois au musée Ludwig. Jusque là, nous n’avons pu que l’imaginer …

Et aujourd’hui …

Luz a achevé cet album en juin de cette année. On sait ce qui s’est passé à cette période : les élections européennes puis législatives montrant la poussée de l’extrême droite en France comme en Europe.

Alors laissons-lui le mot de la fin.

“Ce tableau a lui-même une histoire, mais il n’en a pas la maîtrise. Il y a là une allégorie évidente : qu’est-ce que c’est d’être impuissant face à la marche du monde ? Est-ce que l’on a envie d’être des témoins passifs de l’Histoire tels des tableaux accrochés au mur ou est-ce que l’on descend du mur pour interagir davantage avec le monde qui nous entoure ?

POUR ALLER PLUS LOIN

Rencontre autour de l’album « Deux filles nues » animée par Léa Veinstein, philosophe et documentariste, adepte des podcasts.

Léa Veinstein a réalisé pour une mission du Ministère de la Culture, une série de 6 podcasts retraçant les pérégrinations de six œuvres d’art, depuis leur spoliation jusqu’à leur restitution.