Interview Fabien Vehlmann & Jean-Baptiste Andreae


Interview Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae

La Cuisine des ogres

au festival Quai des bulles, Saint-Malo

26 octobre 2024

Fabien, est ce que vous avez cette idée de série depuis longtemps ?

FV : Alors oui, l’idée première, je l’ai depuis l’adolescence … c’est à dire que c’est quand même assez ancien parce que je ne suis plus de première jeunesse ! J’habitais en Savoie, c’était dans les années 80-90 et je ne savais pas encore que j’allais faire de la bd ou quoi que ce soit mais je sentais que j’aimais la créativité, j’aimais les univers fantastiques et m’était venue cette notion un peu abstraite de me demander « ce serait quoi une cuisine tenue par des ogres qui accommoderait des créatures fantastiques ? » Ce n’était pas forcément lié aux enfants, mais je me demandais plutôt comment ils feraient pour cuire une licorne, tenir un four avec des dragons…. C’était juste une sorte de délire d’adolescent parce que j’aimais bien prendre des notes, je faisais quelques dessins à l’époque. C’est disparu dans les limbes.

Puis on s’est rencontré avec Jean-Baptiste ; on a commencé un peu à se connaître. On n’avait pas eu l’occasion de bosser ensemble, par contre, on a vu qu’on avait quand même une appétence pour un même type de bande dessinée mais ça ne s’est pas encore concrétisé à ce moment-là.

Puis est arrivé Me Too qui a été pour moi un vrai curseur important de compréhension de ce que vous vivez et dont j’avais une conscience très partielle, je pense, comme plein de gens qui se veulent des alliés du féminisme : tant qu’on ne vit pas le harcèlement de rue, tant qu’on ne vit pas l’absence de parité, tant qu’on ne vit pas les différences de salaire, on ne les conscientise pas. Et je crois que Me Too a été une grosse claque pour moi et continue à l’être.

Et il se trouve que dans Me Too sont aussi ressortis des dossiers sur l’inceste et je pense en particulier à un livre qui s’appelle « Le berceau des dominations » de Dorothée Dussy qui est accablant sur la quantité de faits avérés d’inceste en France ou ailleurs. Faist qui ont été rappelés par le président de la CIIVISE (commission indépendante sur l’inceste et les violence sexuelles faites aux enfants NDLR) à un moment donné : il y a à peu près un enfant sur dix qui est victime d’inceste en France ! Je me suis dit que c’était quand même un sujet dont il faudrait s’emparer, y compris pour un public jeunesse. Et de là je me suis dit, tiens, du coup, cette histoire d’ogre est assez parfaite pour faire une allégorie de ce qu’est un inceste ou un abus sexuel, à savoir un ogre qui dévore un enfant.

Donc j’avais là une thématique de fond et il se trouve qu’on a recommencé à se côtoyer avec Jean-Baptiste et c’était la dernière pièce du puzzle : j’avais l’univers, j’avais la thématique de fond et Jean-Baptiste me propose qu’on bosse ensemble et son univers extrêmement baroque se prêtait super bien, à mon sens, à ce qu’on pouvait raconter …Et il m’a fait le grand plaisir d’accepter que l’on travaille dans cette direction.

Jean-Baptiste, après avoir failli collaborer sur une histoire de cauchemars dans Spirou il y a une vingtaine d’années vous aviez exprimé l’envie de travailler avec Fabien. Pourquoi est-ce que vous avez attendu aussi longtemps ?

JBA : Eh bien parce que j’ai fait plein d’autres choses entre temps ! Il y a eu « Terre mécanique », ensuite « La confrérie du crabe » et enfin « Azimuts ».

Et puis quelques petits Artbooks en plus

JBA : Oui, aussi, voilà, entre autres. Mais vous savez, depuis notre tentative de collaboration sur une histoire de chasseurs de cauchemars, on s’était un petit peu perdus de vue. On a vécu nos vies chacun de notre côté et c’est vrai que là, je me suis retrouvé à vouloir travailler avec Fabien.

Donc c’est vous qui êtes à l’initiative en fait ?

JBA : Alors pas de l’histoire, mais je suis allé un peu le chercher !

FV : En fait je n’attendais que ça ! À cause de ce début qui n’avait pas fonctionné, je crois que l’un et l’autre étions restés dans l’expectative. Et quand j’ai appris par la bande que Jean-Baptiste avait envie de bosser avec moi, je me suis dit « super ! » Et quand il m’a communiqué un moodboard de ses envies parce qu’il se trouve que Jean-Baptiste fonctionne avec un petit document très pratique où il a collecté tout ce qu’il aime dessiner, soit des dessins à toi, soit des images qui viennent de films que t’aimes, j’ai checké ce que j’avais en magasin qui était le plus proche de cet univers-là. « La cuisine des ogres » y correspondait à 80 %, pour ne pas dire 90 % !

« La cuisine des ogres » a-t-elle revêtu dès le départ cette forme de série monde avec des tomes indépendants et auto conclusif que vous nous présentez ?

FV : Pas au moment de la présentation aux éditeurs. À ce moment-là, on avait encore en tête une trilogie axée sur Trois fois morte, l’héroïne de ce premier album. Mais comme on avait assez envie que ça soit accessible à un jeune public, les éditrices de rue de Sèvres ont été les seules à nous dire qu’elles étaient sceptiques sur ce format de trilogie en nous avertissant que s’il fallait passer deux ans entre chaque album – ce qui est à peu près le rythme qu’on risque d’avoir ici et qui est un très bon rythme pour fournir des beaux albums – ça risquait d’être un repoussoir pour un jeune public, surtout si c’était à suivre.

Cet argument, il était très recevable et il était même assez sain. Et donc elles ont proposé d’orienter plutôt ces trois albums, qu’on allait contractualiser avec elles, dans un même univers qui est « La cuisine des Ogres » mais d’axer chacun des albums sur un personnage principal.

Et en fait, il s’avère que c’était assez facile de faire ce changement et que du coup, ça implique que là par exemple sur le deuxième album que je n’ose pas appeler Tome 2, parce qu’en réalité ce n’est pas vraiment une tomaison, on est un certain nombre d’années dans le futur, Trois fois mortes a grandi ; on la voit en arrière-plan, elle a un rôle dans l’histoire, mais un rôle secondaire et celui qui a le rôle principal, c’est Brèche-dent qui va pouvoir être enfin utilisé pleinement. Et pour un troisième opus, on ira vers un autre personnage …

Et on peut savoir lequel ?

FV : Ce serait Beau-regret, je pense, parce qu’il est assez logique en fait.

Beau regret ou le croquemitaine ?

FV : Alors, c’est marrant parce que j’ai fait une sorte de petit sondage auprès de gens : il y en a qui disent qu’ils ont adoré Grince-matin et d’autres qui disent « ah non, c’est super de ne rien savoir sur ce personnage ! ». Là, pour moi, c’est « le syndrome Dark Vador » le risque. Moi, j’ai adoré la trilogie d’origine de George Lucas où Dark Vador est le méchant point barre. J’ai adoré ensuite l’idée qu’on revienne à l’origine de Dark Vador, mais je n’ai pas aimé le résultat parce que je ne voulais pas en fait voir à quoi ressemblait Dark Vador avant ! Mais ce que je constate c’est que les enfants qui l’ont vu ont adoré ce préquel. Donc narrativement, il a eu raison George Lucas !

Moi en tant que vieux boomer, en gros, je n’ai pas envie de voir à quoi ressemblait Dark Vador avant. D’ailleurs, même dans le retour du Jedi quand il enlève son masque, j’étais choqué. Donc ça peut être une fausse bonne idée ! Mais je reconnais que Grince-matin est un assez bon candidat quand même, parce qu’il impose une présence très forte très vite, d’autant plus avec le dessin de Jean-Baptiste. Et si on l’a mis en couverture de de cet premier opus ce n’est pas pour rien ! Donc il pourrait y avoir une envie de le faire, mais ça peut être casse-gueule parce qu’on risque à certains égards d’enlever une partie de sa force charismatique.

JBA : De toute façon, il ne faudrait pas montrer son visage !

FV : Je suis assez d’accord. ! Donc comment tu fais pour montrer un personnage dont tu ne vois jamais le visage ? Parce que par exemple Blanchette, elle finit par avoir un masque, mais au début on voit son visage ce qui fait qu’à certains égards on peut se projeter quand même sur ce qu’elle a été humainement avant de devenir cet être un peu intermédiaire.

JBA : Il y a des gens qui m’ont demandé le croque-mitaine en dédicace sans sa capuche.

FV : Non ! Ça je n’arrive pas à le comprendre ! C’est très étrange !

Et est-ce que ça pourrait dépasser la trilogie ?

FV : En vrai, j’aimerais bien là tout de suite, parce que j’ai tellement eu de plaisir à faire ce tome 1 et à être épaté de voir les planches de Jean-Baptiste arriver et me dire « Wow, il arrive à faire encore plus que ce que j’attendais ! ».

En fait, on parlait de série monde. Je dirais aussi que s’il y a des pages univers, il y a des endroits où on peut vraiment laisser son regard vagabonder. C’est très illustratif dans le bon sens du terme. Maintenant, il faut déjà voir si les albums trouvent leur public. A priori, là tout de suite, je touche du bois, ça démarre bien en terme commercial et critique.

Et puis faudrait voir si Jean-Baptiste a toujours envie de bosser avec moi d’ici quelques années ! Mais, si on me le demande, là tout de suite, je ne m’interdis pas la possibilité de continuer. D’autant qu’il n’y a pas d’obligation de rythme. On pourrait aussi imaginer que Jean-Baptiste fasse des trucs à un moment donné. Et puis on reviendrait à « La cuisine des ogres » et on rajouterait un album.

Et comment est-ce que vous collaborez tous les deux ?

JBA : Comment on fait pour qu’on travailler ? Fabien écrit l’histoire c’est déjà énorme !

Mais sous quelle forme ? Notes d’intention ? Découpage ?

JBA : Il me fait un découpage précis, donc planche par planche et case par case, avec description de ses intentions, de tout ce qu’il veut. Il joint à tout ça aussi toute une iconographie, des recherches d’images qui illustrent un peu ses envies. Donc c’est très riche.

FV : Ça l’est trop ou pas assez d’ailleurs soit dit en passant ?

JBA : En fait j’essaie de ne pas trop me fixer dessus parce que si je vois trop les choses, j’ai du mal à m’en sortir. Mais en même temps, c’est bien parce que parfois ça dépasse ce que j’aurais imaginé. Mais, j’essaie de ne pas trop être trop asservi à ça. En fait ça nourrit mon imaginaire et du coup c’est très bien. Et puis ça permet aussi bien clair et précis sur ce qu’on fait.

Est-ce que vous vous autorisez par exemple à faire des suggestions sur le scénario ?

JBA : Non. Non, non.

FV : Quand Jean-Baptiste évoque le fait que j’arrive avec le scénario, souvent on a quand même eu des réunions en amont ! Si ce n’est pas du sur mesure absolu, j’essaie d’être à peu près sûr que ce que je vais fournir à Jean-Baptiste lui conviendra. Et si s’il y avait des choses qui pouvaient poser problème, en général, on les a déminées en amont.

Il y a toute une phase de ping pong. Par exemple, pour le prochain album, je lui ai d’abord demandé « Qu’est-ce que tu penses de Brèche-dent ? Est-ce que tu serais ok pour que ce soit lui le personnage principal ? Et quelle serait la thématique qui va nous toucher tout en restant dans l’univers fantastique sans reprendre la gravité du sujet de ce premier opus ? ».

Donc en général, c’est beaucoup en amont, de manière à ce qu’au moment de l’écriture, logiquement, il n’y ait pas d’incompatibilité totale entre ce que je propose et ce qu’il est prêt à dessiner.

Vous n’avez donc pas une simple fonction d’exécutant, ce qui pourrait aussi être hyper frustrant ?

JBA : Ah non non, Je ne me considère absolument pas comme ça !

FV : Ça dépend des scénaristes aussi. Il y a des écoles, il y a des gens que je ne citerai pas, mais je connais des scénaristes dont certains sont ici, qui disent, en gros : «  c’est ma partie tu n’y touches pas » !

JBA : Il y en a même qui font du storyboard dessiné et le dessinateur n’a plus qu’à refaire cela « au propre » …

FV : Aucun de mes collaborateurs n’a jamais voulu que je fasse du storyboard dessiné parce que c’est plutôt vu comme castrateur.

JBA : J’avoue que c’est aussi mon plaisir de mettre en scène !

Alors, ce qui est frappant dans ce premier volume, vous l’avez déjà abordé, ce sont à la fois les clins d’œil littéraires et artistiques. Moi, ça m’a vraiment frappée : il y a un foisonnement de références (même si je plaque peut-être les miennes ! ). Ça passe par Rabelais, Grimm, Perrault, Hugo, Cervantès, Jérôme Bosch, Astérix, Starwars, Warhammeret tant d’autres ! Est-ce que vous pouvez me dire quelles sont vos sources principales d’inspiration à l’un et à l’autre ? Fabien vous fournissez des références à Jean Baptiste ?

FV : On va prendre l’exemple du chevalier. Je suis allé chercher des représentations de Don Quichotte en me disant je voudrais qu’il ait ce côté à la fois très fier mais un peu pathétique parce que c’est un type qui a envie d’être chevalier, mais il n’est pas très doué. D’ailleurs, il s’appelle Chevalier de Saint-Ombre. Tout est dit il ne prend pas la lumière ! Du coup, je suis allé chercher un ou deux tableaux.

Pour Warhammer. Il s’avère que je suis allé y chercher des références de design de nain. J’ai une sorte de manie dans mes scénarios : j’adore les masques, j’adore les visages qui ne montrent pas d’expression. Je pense que c’est un vieux reliquat de Star Wars. J’adore le fait que moins on voit, plus on projette. Et ça permets de citer Scott McCloud – c’est toujours bien de citer « l’Art invisible » – qui dit, en gros, tu fais un cercle, deux yeux, un smiley chacun y met ce qu’il veut !

Tintin, il n’a presque pas de visage. Et moi je constate que Dark Vador et Boba Fett sont mes personnages préférés de Star Wars alors qu’on ne voit pas leurs gueules. Donc il y a plein de fois où je demande à Jean-Baptiste de cacher les yeux, de cacher les visages et donc pour les nains typiquement, je lui ai envoyé des masques et j’ai dû m’inspirer un peu de Warhammer et un peu de « Legend » de Ridley Scott parce que je crois qu’il y a des sortes de gnomes qui y ont des masques.

Après je pense qu’il y a aussi des fois où moi je n’ai pas pensé à des choses mais où Jean-Baptiste a mis des choses dans les cases.

JBA : J’ai mis des petits gags de temps en temps !

FV : Genre le Marsupilami par exemple, je ne l’avais pas vu venir ! je le découvre a posteriori. Il y a des fois où un clin d’œil trop appuyé peut me faire sortir de l’histoire. Par exemple, il y a une fois où pour un design d’ogre, tu me proposais une personne connue. Et là j’ai dit « non, là ça me fait sortir du livre ! »

Au bout d’un moment, ça devient foisonnant parce qu’on a envie aussi de rendre un hommage à toute cette littérature fantastique ou à ce cinéma fantastique populaire pour lequel j’ai une très grande passion. Je trouve que c’est tellement nourrissant et c’est notre culture. Par exemple, je vais avoir une parole de vieux con : je n’ai aucun problème avec le fait que les enfants lisent des mangas mais ça me rend un tout petit peu triste que du coup leur culture de référence soit des mythologies japonaises dont ils ne connaissent pas grand-chose, là où finalement tu pourrais raconter, à la manière du manga, des narrations qui parlent de ce qui se passe en France avec des légendes françaises.

Et ce n’est pas obligé de forcément aller chercher une culture autre pour un exotisme en fait. Ici, si je parle de Rabelais, je le disais tout à l’heure, c’est parce qu’en Savoie, il y a une légende qui dit que Gargantua est passé dans plein d’endroits en France et que Rabelais fait partie de la culture française et pourtant, je ne peux pas dire que je suis un exégète de Rabelais, mais il est en moi.

Soyons clairs, je trouve que les mangas ça peut être vraiment génial. Par contre, je trouve dommage de voir des jeunes auteurs qui situent leur action à Tokyo alors qu’ils n’ont jamais vu Tokyo. Ça ne me pose plus de problème s’ils ont vécu à Tokyo et qu’ils connaissent la culture mais ce qui m’ennuie, c’est quand on parle d’une culture qui n’est pas la nôtre et qu’il y a une sorte de tourisme du pittoresque qu’on ne maîtrise pas.

Et dans vos références à vous alors Jean-Baptiste à part les petits clins d’œil ?

JBA : Mes références à moi ? Alors ça, c’est vraiment difficile !

Je trouve que parfois on a l’impression d’avoir un éclairage à la bougie.

FV : Oui presque à la « Barry Lyndon » !

JBA : C’est plutôt de La Tour ! Je me suis nourri de gens très classiques, genre Franquin, Moebius. Bon après il y a Winsor McCay. « Little Nemo » quel chef d’œuvre !

Vous vous soufflez mutuellement des références ?

FV : Oui, c’est ça. Et en particulier au moment du ping pong de départ. Par exemple, je sais que dans le deuxième album où on voulait quelque chose en contraste, et que donc ça soit beaucoup plus ouvert sur l’extérieur de la cuisine; j’avais beaucoup en tête des récits de Sinbad et des « 1001 et une nuits ». C’est pour ça que j’ai pensé à Gustave Doré ou à l’illustrateur Robinson ou à Arthur Rackham qui sont incroyables. Et ce qui est intéressant, c’est que l’on peut changer d’époque avec ce côté trilogie qui n’en est pas une parce que dans le monde des fées, le temps s’écoule à une autre vitesse.

Les gens restés dans « La cuisine des ogres » vieillissent à un rythme assez lent, mais le monde, lui, continue à avancer et donc on est plus ou moins au XVIIIᵉ siècle quand débute le récit du prochain album. Donc ça nous permet aussi de parler d’un autre fantastique qui n’est pas exactement celui qui est médiéval et peut être que le troisième sera plus autour d’un siècle victorien un petit peu industriel, un peu de Jack l’éventreur qui est aussi un autre univers que j’adore et qui était dans ton moodboard !

JBA : La période victorienne était dans mon univers un peu steampunk,

On lit souvent que « La cuisine des Ogres » n’est pas un livre pour les enfants et qu’il ne faut pas le mettre entre toutes les mains. Partagez-vous cette analyse ?

FV : Alors c’est vrai qu’on constate que c’est classé en ado adulte et que plein de libraires et plein de parents disent « on a adoré. Mais à ne pas confier à des enfants ». Or ça m’ennuie parce que je l’ai imaginé quand même vraiment tout public…, y compris pour des enfants.

Alors éventuellement, je dirais peut-être de faire attention en dessous de douze ans, mais je pense quand même que ça pourrait être à partir de dix ans selon le degré de maturité, ça c’est aux parents de voir. Mais cela étant dit, les enfants de maintenant ne sont pas les enfants d’il y a 20 ans et ils sont habitués – c’est bien ou ce n’est pas bien, mais c’est une réalité – à un degré de violence qui n’est pas le même !

De plus la violence de « La cuisine des ogres » est beaucoup plus symbolique que ne le sera une vidéo YouTube de base ou de Tiktok qui parfois va être éminemment traumatisante et auquel sont soumis nos gamins dès le collège quand ce n’est pas dès la primaire.

Donc pour moi, malheureusement ça n’a pas été perçu pour l’instant je pense que ça sera perçu à terme.

Et comment est-ce que vous arrivez à placer le curseur de la violence et du montrable?

JBA : Oui en fait on est un peu toujours à la frontière, on essaie de voir jusqu’où on peut aller.

FV : Ben oui, parce qu’en fait, les contes de fées sont violents et les contes de fées sont effrayants. Un truc qui m’a fait plaisir c’est que les adultes qui ont aimé m’ont dit :  « ça nous a replongé dans l’impression qu’on avait quand on lisait des contes enfants et que ça nous faisait vraiment peur ». Donc ça veut dire qu’on a renoué avec « Barbe-Bleue » ! Mais cela étant dit, je pense que les gamins ont les mêmes envies d’émotions fortes et de sujets durs.

Donc effectivement, on essaie de trouver un équilibre. On va donner l’exemple du hachoir à enfant. Moi le simple fait de dire qu’il y a un hachoir à enfants me fait rire et je me dis que c’est quand même idiot et que donc ça va faire rire un enfant. Et comment on traite cette scène alors ?

1) On montre vraiment qu’on jette des enfants au hachoir donc, premier degré de lecture, c’est affreux, mais c’est jeté par des nains qui sont en train de dire des conneries donc on désamorce un peu… Tout ça n’est pas très réaliste parce que le nain est en train de se plaindre qu’on le ramène à un pauvre artisan boucher alors que lui, c’est le Michel-Ange du boudin !

2) On rajoute ensuite des morceaux de barbaque, de viande qui ne sont pas des enfants dans ce hachoir pour qu’on puisse dire quand on voit de la viande, ce n’est pas forcément de la viande d’enfant, donc on désamorce encore un peu plus.

3) Puis on rajoute du jus de cassis ou de je ne sais plus quoi qui fait que le jus qui coule n’est pas rouge sang, il est un peu violet.

Une fois ça posé, on montre les rouages du hachoir et les lames et là c’est horrible. C’est à dire qu’on a des lames super flippantes et tout ! On a Blanchette qui descend là-dedans et quand elle ressort, elle a des coupures partout ! Tout est dans cet espèce de « chaud-froid ». Moi c’est une de mes scènes préférées !

Et on revient ensuite à une couche de « désamorçage » parce qu’on voit les victimes, ceux qui n’ont pas survécu, revenir sous forme de fantômes et dire des blagues. Donc en fait tu te dis « oui bon en fait, ils ne sont pas vraiment morts ».

Et là je reviens à Star Wars, parce que c’est un peu un clin d’œil au Gouffre du Sarlac : quand on balance des gens dedans, ils meurent. Et ça ne m’a jamais empêché de regarder ce film un millier de fois quand j’avais quatorze ans en me disant « bah oui, ils meurent » ! C’est même encore pire : on nous dit qu’ils vont être digérés pendant 1000 ans. Alors quand Boba Fett tombe dedans, j’étais en transe.

Donc on est que dans cet aller-retour entre une image très forte et une image séminale archétypique, un truc très archaïque qui doit choquer et marquer les gens… J’avais dit à Jean-Baptiste on doit voir le hachoir et avoir cette impression d’entonnoir. Et un gamin qui va lire ça, s’il ressemble au gamin que j’ai été, c’est à dire un peu bizarre – mais je pense qu’il y a beaucoup d’enfants bizarres – il va rejouer cette scène chez lui. Les enfants dans la cour de récré, ils jouent à mourir.

On compare souvent « la cuisine des ogres » à « Jolies ténèbres » pour son aspect de conte horrifique. Mais là encore, je ne suis pas tout à fait d’accord parce que, pour moi, c’était une œuvre plus parodique tandis qu’ici il me semble qu’il s’agit plus d’un apologue avec un côté sérieux.

FV : Je n’aurais pas forcément dit parodique, mais surtout, pour moi, « Jolies ténèbres » s’adresse aux adultes parce que je parle de l’enfance à des adultes en disant « rappelez-vous à quel point c’était cruel ! » Je ne dirais peut-être pas qu’il s’agit d’une parodie, mais au moins une œuvre dotée d’une ironie caustique avec une cruauté que n’atteint pas je trouve « Trois fois morte ». C’est parfois la limite du supportable, même pour moi !

Il y a des scènes qui ont été dessinées par Marie, parce que c’est Marie, la grande ordonnatrice de jolies ténèbres, qui me faisaient lui dire « Tu veux vraiment qu’on montre ça? » Par exemple, un enfant se fait égosiller au sens littéral du terme par un oiseau qui lui déchire la gorge. Elle l’a dessiné, je l’ai mis, mais je n’aurais jamais inventé ça.

Inversement, pour montrer quand même où va se loger mon vice, j’avais inventé une scène où ils jouent à un enterrement, à des enfants et ils enterrent le gamin et après ils l’oublient… Ça, c’est une idée à moi, parce que c’est une violence qui est une violence aveugle. Ce n’est pas visuellement gore mais c’est horrible. En l’écrivant, je me disais « arrgh! Je suis très mal à l’aise ». Mais on cherchait ça, on cherchait un inconfort. Et d’ailleurs, c’est une bd qui est très clivante, qui n’a pas tant marché que cela en France, qui a marché à l’étranger. C’est ma bd la plus traduite parce que c’est une bd d’auteur.

Oui. Donc je suis d’accord avec ton analyse, je continue à dire qu’il ne faut pas filer, « Jolies ténèbres » à des enfants alors que je continue à dire qu’il faudrait leur filer « Trois fois morte ».

« Trois fois morte », ça m’a fait penser plus à « La confrérie du crabe » : on y parle de sujets très graves à travers le fantastique en convoquant des mythes. D’ailleurs elle y ressemble à un petit peu graphiquement.

JBA : C’était quand même plus dans la veine réaliste non ? Oui, après c’est parce que c’est encore moi qui la dessine !

Jean-Baptiste, les monstres, c’est votre rayon ?

FV : « Moi ce que j’aime c’est les monstres » !

Exactement ! Mais je crois que ce titre est déjà pris ! Et qu’est ce qui a été le plus difficile pour vous à dessiner ? Les nouvelles créatures ? Ou alors les plats ? Parce que dessiner les plats, ce n’est pas facile quand même… Donner envie !

JBA : Oui c’est vrai ! Mais trouver des arrangements de plats avec des créatures : griffons, sirènes, tout ça moi ça m’amuse ! Dès qu’il s’agit d’inventer des trucs, je m’amuse comme un fou. J’adore ça. Et du coup, en fait, c’est un peu pareil pour créer des monstres, des visages, des personnages …

Il y avait une double difficulté en plus : vous aviez quand même des ogres et des sorcières à créer donc des personnages archétypiques et en même temps, vous les avez mis – métaphore culinaire pas terrible – « à votre sauce » ?

JBA : Je ne pouvais les faire que si je le faisais « à ma façon », entre guillemets. Je suis tombé dans le travers de l’illustration en bande dessinée, mais la difficulté pour les scènes de festin c’était de garder une image lisible tout en fouillant les images.

Et je pense qu’il y a deux planches qui vont dans ce sens où c’est à la limite de la lisibilité. C’est les planches où il y a les dragons qui soufflent dans les fours pour les alimenter et celle d’en face où il y a Barbéou qui tient un serpent de mer pendant que d’autres sont en train de le découper. Ces deux pages l’une face à l’autre, elles sont hyper chargées.

FV : C’est là que je parlais d’un truc à la Gustave Doré : tu peux la passer très vite en lisant mais tu peux aussi t’attarder dessus.

Et ce qui est drôle c’est que quand tu dis que c’est appétissant, en fait. On parle de cuisine donc nous avons envie que ça le soit, mais on ne peut pas dire qu’on y réfléchissait à chaque instant. Or ça a été beaucoup dit par des lecteurs et ça a été plutôt une très bonne surprise ! Ça m’a rappelé soudain qu’un des films qui m’avait le plus marqué quand j’étais adolescent, c’était le Danton de Wajda avec Depardieu qui est un énorme mangeur.

Dans la scène d’ouverture, il n’arrête pas d’y avoir des plats qui passent et Depardieu grignote dans tous les sens, ça renforce son côté ogre ; tandis qu’à la fin il y a une scène de décapitation où tous les révolutionnaires y passent puisque c’est La Terreur. Et j’étais fasciné par les deux aspects : l’aspect culinaire extrêmement lié à l’éros, à un truc de vie et de l’autre côté, tous les mecs qu’on a vu bouffer avant qui ont la tête tranchée avec des ralentis assez odieux d’ailleurs… Et c’est maintenant que je repense au fait que bizarrement, ça a dû me… nourrir !

Jean-Baptiste, vous aviez déclaré en interview sur Bédéthèque le 20 mars 2011. « En fait, je considèrerais que j’ai réussi quelque chose le jour où j’aurais signé le scénario d’un de mes albums ». Est-ce que c’est en projet ?

JBA : C’est toujours un fantasme, mais j’y crois de moins en moins…

C’est dommage.

JBA : Mais j’ai toujours cette envie. J’ai commencé à écrire une histoire, mais je n’arrive pas à me satisfaire de ce que j’écris, en tout cas de la direction où ça va. Je suis content de ce qui est fait et je pense savoir où ça va durant un moment et puis après j’ai un regard beaucoup plus critique et je me dis que peut-être que je ne suis pas fait pour ça, que je ne sais pas faire tout simplement. Mais j’ai toujours cette envie que je ne veux pas abandonner.

Donc on peut toujours espérer !

FV : Moi je trouve cela très sain qu’un auteur ait envie e faire des histoires un peu tout seul. Par exemple, j’ai eu ça avec Matthieu Bonhomme : ça aurait été tellement dommage qu’il ne fasse pas « Esteban » ou « L’âge de raison » donc je ne peux que bénir ton projet !

Fabien vous avez tout de même plusieurs sorties quant à vous ?

FV : Par coïncidence ! « La cuisine des ogres », on a mis 2 ans à le faire ; 4 pour « Le dieu fauve »; pour « Seuls ! », je mets un an pour chaque album. Et donc par accident, tout est sorti la même année !

On dirait que je suis enfin prolixe mais c’est un effet de perspective parce que l’année prochaine, par exemple, il n’y aura pas grand-chose : il y aura un « Seuls ! »  et un « Super groom », mais je ne te cache pas que je ne boude pas mon plaisir de revenir en librairie, d’avoir des sélections parce qu’on a eu la chance que « La cuisine » soit pas mal sélectionnée et ait déjà obtenu un prix Fnac Belgique.

C’est « super gai » pour reprendre une terminologie belge. C’est hyper joyeux, mais c’est un effet de perspective ! Je suis en réalité assez laborieux. Je suis quelqu’un qui écrit lentement ; j’arrive à faire deux ou trois albums par an en fait, la plupart du temps, et encore !

Merci encore et on attend désormais impatiemment (adultes et enfants !) les aventures du Petit Korrigan Brèche-dent !

Interview d’Anne-Laure SEVENO

POUR ALLER PLUS LOIN


Laisser un commentaire