Interview David Prudhomme


Interview David Prudhomme : Rébétissa

au festival Cabaret Vert

16 août 2025

David Prudhomme, bonjour. Je suis ravie de vous rencontrer dans le cadre enchanteur du Cabaret Vert qui réunit en un seul lieu musique et BD et à ce titre est le cadre idéal pour échanger autour de votre dernier ouvrage Rébétissa dont il existe deux versions. Avant l’album en couleurs paru en mars dernier est sortie en novembre 2024 une édition limitée à l’italienne reprenant le format et le fac-similé des planches originales .

Pourquoi ces deux versions ?

On avait prévu de faire une édition traditionnelle en couleur et puis Pascal Rabaté qui est un bon ami est venu à la maison. Je lui ai fait lire les travaux en cours. Je travaillais à ce moment-là sur cet album par demi-page. C’est la première fois que je fais ça pratiquement. C’est la méthode « Blueberry » on va dire, à l’ancienne presque (rire). Je faisais ça pour des raisons pratiques liées à des déplacements. Je travaille sur grand format, le format raisin ; c’est deux A3 ce qui est déjà assez grand. Souvent une planche de BD originale c’est à peu près un A3. Et là c’est deux A3, difficile dans ces conditions de travailler dans le train. Et donc je lui fais lire ça, à l’italienne en fait. Il me dit qu’il y a un rythme qui s’instaure qui est hyper intéressant. Je sais qu’il en a parlé à Sébastien [NDLR : Sébastien Gnaedig, directeur éditorial de Futuropolis]. Moi, j’ai fait cette même lecture après coup après lui et je me suis rendu compte aussi que ça instaurait autre chose. Ensuite on a parlé avec Sébastien Gnaedig de l’intérêt de faire paraître ça en fac-similé justement pour qu’on soit à la fois plus proche du dessin, plus proche de la main et qu’on puisse voir les pages en format un petit peu plus grand que dans la formule tradi. Il se trouve qu’en 2024 c’était l’année des 50 ans de Futuro et j’avais été normalement programmé en couleur pour paraître à cette époque-là. Comme j’étais en retard, tous les éléments concordaient pour qu’on se dise que ça valait le coup quand même de sortir cette version pour Blois puisque j’avais eu le Grand Prix à Blois. Donc on a calé la sortie de l’album avec le Grand Prix à Blois.

Le Grand Prix et l’exposition consacrée.

Et l’expo, voilà.

David Prudhomme Grand Boum 2023 devant l’affiche qu’il a réalisée pour l’édition 2024

Ce qui est incroyable, c’est que tout en offrant une expérience de lecture différente puisqu’on n’a pas les mêmes pages en regard, les deux fonctionnent aussi bien l’une que l’autre.

Aviez-vous déjà à l’esprit ces deux supports lors du découpage ?

Oui. Donc ça c’est venu assez tôt puisque je l’ai fait lire à Pascal de cette manière. Disons que j’ai fait en sorte que ça marche à chaque fois même si le dispositif n’est pas changé. Pour tout dire, j’ai vérifié que ça marchait dans les deux versions. Ça propose des choses effectivement différentes notamment surtout au début avec la séquence d’ouverture avec la présentation des personnages. Dans le format à l’italienne, on a sur la double page la présentation de tous les protagonistes en pleine page alors que dans l’album tradi, on court d’une page à l’autre. Et ça, je ne l’avais jamais vraiment parce que souvent je travaille de manière à avoir comme une unité dans la page. Je ne suis pas dans le travail feuilletoniste qui veut faire tourner la page forcément mais j’aime bien dans la double page qu’on ait comme une séquence qui se finit, qui essaie d’entraîner vers la suite évidemment mais d’avoir cette cohérence-là. Et là, avec ce décalage d’une demi-page, j’avais le début de ma présentation d’un perso sur une page et comme un petit swing. Je trouve que ça apporte un petit swing en fait et j’étais content de découvrir ça, de jouer avec ça.

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Et ça fonctionne super bien. Je me suis amusée à comparer les deux versions et il y a très très peu de différences, une ou deux cases inversées tout au plus et aussi l’orientation du chat. Et le chat au fait, la présence du chat ?

Il s’est imposé doucement mais c’est un animal qu’on rencontre beaucoup en Grèce. Les chats errants sont omniprésents dans les villes, les Îles, dans les villages, partout et vous vous rappelez mieux-être que dans le premier il y a un personnage qui s’appelle Chien et bien là, c’est l’album du chat (rire).

On d’ailleurs on le retrouve même en couverture.

Et là, on voit le chat. Et effectivement, C’est un animal que j’aime bien. J’aime bien Brassens, il aimait les chats également. Je n’ai pas de chat actuellement chez moi mais du coup j’en ai dessiné pas mal. Et c’est un animal qui est vachement agréable parce qu’on peut lui faire adopter plein de rôles. Il a ce petit côté témoin, voyeur. Il peut être méchant, joueur … Et ça met un petit contrepoint avec les personnages. Notamment, il y a une scène où le musicien est en train de jouer … Le chat offre la revanche en fait au musicien en reprenant la place que lui a quittée. Et c’est la relation homme-animal.

Ces deux versions se complètent également, la première révélant toute la subtilité du dessin, les effets de matière, le traitement de la lumière. L’emploi magistral de la couleur dans la seconde dans une veine expressive voire expressionniste par moments par la richesse, l’étendue sa palette et ses ruptures vient exacerber nos sens.

Comment avez-vous travaillé la couleur ?

Si on parle technique, c’est très simple, c’est Photoshop.

Mais pour les ambiances …

Toutes les lumières sont posées dans la version papier et mon papier comme on peut le voir est légèrement teinté. Il a déjà cette teinte que le fabricant appelle ivoire que j’emploie souvent d’ailleurs parce que c’est un papier pas cher, du papier machine en fait tout simplement qui permet de commencer et de recommencer sans angoisse. Il a une transparence et un grain. Ce n’est pas un papier de qualité mais il a un grain qui correspond à ma main et aux outils que j’emploie et il réagit très très bien au crayon. Comme il y a énormément de matières, j’ai fait des empreintes aussi ce qu’on appelle des frottés c’est-à-dire comme on fait quand on est gamin avec une pièce de monnaie quand on met un papier dessus, on appuie avec un crayon. J’en ai fait beaucoup, sur les matières. Et ça, c’était GÉNIAL à faire parce que c’était comme un travail de bruiteur au cinoche qui fait le bruit de la mer avec des cailloux. Eh bien là, c’était exactement pareil. Je prenais du bois ça donnait la mer …

Enfin c’était un vrai plaisir. Je n’ai pas surexploité le truc mais je me suis vraiment amusé à ça et avec à la finesse d’un 90 g, je peux me permettre grâce à ce papier de faire ces empreintes-là. Je fais faire mes scans en quadrichromie donc les scans faits, mon fichier de base, il n’est pas noir et blanc, il n’est pas noir et gris, il est noir gris plus la teinte du papier, donc ça colore. J’ai cette base-là qui m’a permis après c’est de la bidouille technique mais ça m’a permis un petit twist. Décidément c’est l’album où  je cherchais des petites variations par rapport au premier comme d’aller un petit peu loin justement dans la coloration des gris parce que dans le premier livre Rébétiko, je me trouvais limité par les teintes, les calques qu’on m’offrait. Là je savais que j’allais pouvoir jouer de manière un peu plus subtile. Donc je me suis retrouvé avec une dizaine de calques ; c’était un peu ingérable mais j’ai réussi avec le temps à rendre ce que je voulais. Au niveau des choix colorés, j’ai voulu une couleur beaucoup plus éclatante que dans le premier, une couleur peut-être même plus blanche comme il y a beaucoup en Grèce aussi de teintes blanches. Je sais qu’au premier, on m’a dit Oh là là, c’est tellement les couleurs de la Grèce. Ça dépend des endroits mais moi je les vois peut-être plus blanches mais dans tout le pourtour méditerranéen elle est très très blanche la couleur du soleil.

Oui c’est la luminosité qui est très forte.

La luminosité est particulière et très forte. Et donc là, j’ai forcé ces contrastes-là et j’ai forcé les valeurs de couleurs. Tu as qualifié les couleurs de non pas surréalistes, tu as dit quoi déjà

saturées ? ….

Oui mais tu as dit …

expressionnistes ?

expressionnistes, moi je dirais impressionnistes.

Oui aussi.

par des gammes colorées de violet dans les ombres très fortes. Mais il y a un peu les deux.

L’expressionnisme …

Sur les tons saturés quand il y a les joueurs …

Comme chez Nolde …

Expressionniste et fauve aussi …

Oui, oui.

Mais , c’est vrai que l’impressionnisme est là aussi dans les ombres.

Les fauves aussi. Eh bien voilà, mes goûts quoi. Je me nourris beaucoup de peinture.

Ce qui donne justement beaucoup de finesse et de variété parce que souvent l’utilisation de codes couleur est assez primaire alors que là, on n’a pas du tout ça. On passe d’une ambiance à l’autre … Ça sert vraiment la narration.

C’est extrêmement contrasté et autant la version fac-similés, c’est un bain, tout doux, ivoire, du lait d’ânesse (rires), même la lecture, elle est beaucoup plus lente et douce, autant là on est dans les contrastes très forts sans arrêt.

Ce qui donne aussi une différente approche parce que la première, ça donne plus un côté nostalgique, de douceur nostalgique alors que dans l’autre …

On est provoqué par la lumière, la vivacité de la vie et des couleurs et les chocs, à la dureté aussi …

Éditions Barbier, 2023

Selon vos propos dans Le dessin mène la danse, trois éléments sont essentiels dans la mise en œuvre de vos albums.

1. la part professionnelle à travers vos rencontres et vos recherche graphiques

2. La réflexion sur votre art

3. les évènements de la vie privée qui vont nourrir votre œuvre

Alors premièrement, quelle a été la part professionnelle dans Rébétissa ?

Ninon Secrète
Série en 6 tomes (1992-2004), Glénat avec Patrick Cothias au scénario

L’envie de replonger dans cet univers qui m’a apporté beaucoup avec le premier album qui a changé un peu la façon dont j’étais reçu dans le milieu peut-être. Il y a aussi l’envie de retrouver les personnages tout simplement, l’univers que j’avais posé. Retrouver aussi les lumières, pousser plus loin les psychologies des personnages. Ça c’est la part de l’auteur qui a envie de revenir dans son bain, dans l’univers qu’il a développé et ça c’est un peu un contre-pas. Je n’ai jamais fait ça à part dans Ninon ma première série donc par définition on y revient. Et ce n’était pas évident à chaque fois peut-être à cause du rythme soutenu. Déjà, j’avais envie d’expérimentation, c’étaient mes débuts – enfin, je n’ai pas arrêté l’expérimentation pour autant – mais là quinze ans sont passés donc …

il y a plus de maturité.

Il y a la maturité, il y a vraiment l’envie même physiquement de retravailler les personnages différemment et j’ai fini au pinceau. Enfin il y des choses comme ça que j’avais envie de toucher, l’encre, très forte, tous ces trucs de crayons aussi … et puis de pousser l’histoire parce que je parle de dessin mais c’est l’histoire avant tout qui m’intéresse. C’est la découverte de plein de choses mais c’est l’envie de pousser les problématiques, d’aller voir le lendemain qu’est-ce qui se passe une fois qu’on a tout cassé, qu’on a envie de tout casser (rire). Et ensuite ?

La réflexion sur votre art

La réflexion sur l’art. Comment narrer différemment à chaque fois. Donc là, en sachant qu’on revient dans un même cadre, il faut rester quand même assez cohérent. Là c’est dans les contre-temps narratifs que je me suis amusé à faire, c’est-à-dire mettre en doute la parole de ce qui se passe aussi, des personnes qui racontent une anecdote et dont on ne sait pas si à la fin elle est vraie ou pas. Je l’ai fait deux fois dans ce livre-là parce que j’ai découvert aussi que le rébétiko, c’est quelque chose de fantasmé, que chacun a le sien, chaque rébète a ramené sa propre légende, donc ce n’est que des écritures différentes de légendes qui se contredisent plus ou moins et narrativement ça apporte un truc incroyable de pouvoir faire mentir le texte par l’image et vice versa, de faire qu’une parole écrite, donc dite par un protagoniste soit incertaine. Il y a un décalage, il y a un jeu potentiellement infini qui est super intéressant. Et puis sur mon art, c’était revenir à quatre bandes aussi et me dire cette narration graphique, comment est-ce que je peux essayer de… Enfin c’est essentiellement narrativement et scénaristiquement que j’ai essayé de retravailler le truc. Dans le dessin, comme je connais mieux les persos, naturellement ça allait plus loin je pense. C’est plus précis, ça je ne m’y attendais pas (rire).

Et puis la part personnelle … On a les mêmes protagonistes que dans le premier.

Les « potes bo » [NDLR : la bande de copains des Beaux-Arts]

Voilà qui sont les « potes bo » et ensuite, il y a une femme qui tient un cabaret – pas vert, celui là. Elle, elle est inspirée d’une libraire BD que j’ai connue à Bordeaux juste après l’école des Beaux-Arts. Elle a un caractère assez proche et là, c’est ses traits. J’ai piqué ses traits pour la représenter avec un caractère très fort comme ça, gouailleuse.

Et puis la chanteuse… On la voit arriver dans Rébétiko aux deux tiers de l’album. On m’a fait comprendre que c’était une personne au moment des Beaux-Arts, une jeune femme qui était arrivée dans notre groupe de garçons. Je n’avais pas compris sur le moment que c’était elle que je dessinais (rire). Elle n’a pas ses traits mais voilà.

Rébétiko page 58

Ensuite les deux jeunes chanteuses que l’on voit, elles ont aussi une histoire qui est nourrie d’histoire familiale. Il y a énormément d’éléments autobiographiques qui sont comme toujours tressés, cachés parce que je n’aime pas à part quand il le faut vraiment comme dans Un avion dans le ciel mais même dans l’album sur Châteauroux la ville où j’ai grandi, je n’ai pas vraiment parlé des liens familiaux, c’est juste évoqué parce qu’on est là pour faire passer les infos sur le décor mais je n’arrive pas à balancer comme ça sur la table …

Une certaine pudeur peut-être plus vis-à-vis de vos proches que vis-à-vis de vous-même …

Oui, c’est ça. Alors tout est là mais caché. Donc il y a un gros travail d’enquête à faire. (rire)

L’art pariétal revêt pour vous une grande importance : Rupestres ! en 2011, Pigments en 2024.

En quoi ces expériences ont-elle impacté ou pas le dessin de « Bison sensible » pour Rébétissa ?

Pas vraiment parce que là il y vraiment trop d’éléments contextuels, historiques. Je pense que ça rappelle plus sur cet album-là mon travail sur Ninon par exemple avec la documentation très forte, des éléments de précision que j’aime aussi beaucoup travailler : les détails, les positions des mains, enfin plein de choses qui sont plus de l’ordre du vérisme un peu, moins symboliques. Donc là je pense qu’il n’y pas tellement de Bison. (rire). Le bison, il reviendra plus tard. C’est énorme l’apport de l’art pariétal. Bon il y a la part pariétale mais aussi quand j’ai bossé sur Le Louvre … Tout mon travail en fait est nourri de toute la chaîne de tous les dessinateurs de toutes les époques. Bon, je pense qu’on est tous à peu près pareil mais moi ça m’émeut énormément. Et donc je me sens lié à tout ça et c’est cette histoire-là que j’essaie de transmettre. Alors des fois c’est plus réaliste, c’est plus plus vériste, des fois c’est plus simple. C’est pour faire écho à tout ça. Pour que tout ça soit vivant toujours.

Vous vous renouvelez à chaque fois et malgré tout il y a une continuité.

Je crois qu’il y a une continuité. Justement cette part d’attention au détail aussi et la sensibilité dans les histoires, dans les couleurs, dans tous les éléments que peut être une BD comme je la pense. Et ça, je pense que ça c’est peut être une musique qu’on retient qui court comme ça même si les thèmes, les façons de les traiter sont très différents.

Actes Sud L’AN 2, 2017
Couleur : Alexandre Clérisse

J’ai relu un maximum d’albums pour préparer cet entretien. : Ninon, La farce de Maître Pathelin, Mort & vif, etc … Je me suis dit Mais qu’est-ce que c’est différent et pourtant

C’est pour ça que je le fais parce que je reste le même. Au fond de moi je suis solide donc j’ai un noyau qui ne peut pas être dissous (rire) sauf par la mort (rire). En attendant je lutte contre l’entropie. (rire) Il est là, ce noyau-là et j’allais dire les vêtements que je mets sont adaptés à la situation. J’essaie en tout cas, de ne pas arriver en tongs au parlement (rires) quoique ça peut être super intéressant. C’est des jeux comme ça parce que je n’ai pas peur en fait. La base technique, elle est là donc après je peux aller … Bon c’est une forme d’inconscience un peu commercialement aussi parce que justement, la musique il faut aller la chercher. Enfin je veux dire elle n’est pas immédiate. On peut être désarçonné. On peut avoir aimé Rébétissa et puis on va ouvrir La Farce de Maître Pathelin et se dire Je n’ai pas envie de ça parce qu’on aime les univers ou pas et donc c’est un risque à chaque fois, effectivement. Mais là, pour le coup, sur ces endroits là, j’ai peur de plein de trucs mais pas ça.

On va revenir à Rébétissa qui est le contrepoint féminin de Rébétiko en nous offrant trois magnifiques portraits de femmes : Béba et Marika, les deux mortissa chanteuses de rébétiko mais également Katina, leur mère à tous.

En quoi était-ce important pour vous d’aborder le rébétiko du point de vue féminin en mettant en avant les femmes ?

La chanteuse qu’on voit dans Rébétiko, elle a une source biographique mais elle était là pour faire écho à toutes les chanteuses qui ont porté, qui portent toutes les petites figures qui sont présentes dans Rébétiko, qui sont dans le style musical, qui sont présentes et qui sont des figures importantes. Il y en a moins que de garçons mais elles ont le même statut. C’est des milieux difficiles, durs et elles, elles étaient très respectées. Ça, je l’ai découvert petit à petit et disons que le premier, pour moi c’est juste « Les potes bo fantasmés » si vous voulez. C’est parti comme ça. C’était une bande de garçons. Ça reproduisait effectivement ce qu’on était à 20-25 ans mais Rébétiko est plus large et donc petit à petit on pousse le bouchon, le curseur un peu plus loin. Je pense que c’était concurrentiel entre les garçons autant qu’entre les filles mais comme il y avait moins de chanteuses, je pense que c’était encore un peu plus concurrentiel. Donc j’ai voulu casser ça en faisant qu’elles aient un lien de parenté. Je n’avais pas envie que quand il y a des filles ce soit juste entre elles, la concurrence. Donc il y a une forme de sororité qui les dépasse mais qui est là. Et c’est important.

Mais il y a quand même une rivalité …

Mais il y a quand même une rivalité. Et justement, le fait que ce soit un peu la même famille, sa demi-sœur en tout cas, c’était intéressant, je trouvais que ça mettait une tension.

Oui et surtout d’autant plus qu’on l’apprend assez tard.

On l’apprend assez tard. C’est pareil, dans le procédé narratif avec des trucs qu’on apprend à rebours, il faut une concentration plus forte dans celui-là je sais que dans le premier où c’est une errance qu’on suit sans effort alors que là, pour piger où sont les ressorts, il ne faut pas le lire trop fatigué. (rire)

Oui, parce que la narration n’est pas linéaire …

Non. Tout d’un coup, aux trois-quarts de la lecture, on comprend ce qui s’est passé. Il y a un éclair en tout cas. Alors après Katina, elle, elle est là parce que je trouve justement que c’est hyper important cette façon d’être entre mère à tous et mère maquerelle aussi et mère des compagnons. Elle nourrit tout le monde. Elle est là, à la fois protectrice mais dure. Et puis, elle tient le commerce. Alors pourquoi j’en ai fait une femme ? Parce que dans les « kafe aman », ce n’est pas tenu par des femmes mais parce que je pense je voulais juste rendre hommage à Christiane, la libraire. (Rire)

C’est un très bel hommage, d’ailleurs.

Le dessin mène la danse, mais le dessin mène la musique aussi. Pour faire entendre la musique, vous avez opté pour le silence avec des champs/contre-champs sur les musiciens qui jouent et le public qui écoute avec pour langage les expressions du visage, les attitudes corporelles et le jeu des mains. Le choix d’une palette aux tons chauds saturés ainsi que l’absence des paroles des chansons marquent une évolution depuis Rébétiko.

Avez-vous exploré d’autres pistes sur la représentation la musique. Si oui, pourquoi avoir choisi celle-là ?

Je pense que c’est par le manque que l’attrait vient, l’intérêt pour la musique peut venir dans une bande dessinée (rire). Dans un festival de musique comme là où on est, au contraire on veut se remplir à fond. Mais là, on ne l’aura par essence jamais cette sonorité et donc j’ai enlevé les textes de paroles des chansons. J’ai évoqué les paroles à d’autres endroits. On comprend que cette chanson, c’est comme un résumé. Par exemple, Varvara parle de la fille du dictateur, on l’apprend ailleurs. Et quand ils annoncent chanter Varvara, on sait que c’est ça qui est en question.

Futuropolis, 2012

Mais on n’a pas cette problématique du temps. Si on lit vraiment le texte, le temps passe différemment évidemment si on est dans la même case mais alors il y a un décalage entre ce qui est montré et ce qui est lu qui ne va pas forcément. Ça, j’ai pu le tester avec Le Louvre aussi … Si je devais refaire Le Louvre, j’enlèverais plein de bulles, je garderais une seule bulle. Je me suis énormément posé la question au moment de la sortie, et la version allemande, elle, est avec une seule bulle. Je fais une grosse parenthèse. Je voulais que ce ne soit pas une BD muette. Je ne voulais pas que ce soit lu comme une BD muette, vendu comme une BD muette. Je voulais que le dessin gagne. Là pour le coup, que le dessin mène la danse dans Le Louvre. Donc, c’est la narration qui passe par le dessin. Et j’ai mis trop de bulles pour qu’on se dise D’accord, c’est ça. Une seule bulle suffit pour que ce ne soit pas une BD muette et en ayant plus de bulles, on va d’une bulle à l’autre en fait. La lecture en général, on est pressé, on veut savoir ce qui se dit, ce qui se raconte et on ne lit plus les dessins. C’est donc une BD à relire, et pas à lire. (rire). Sinon c’est trois minutes en réalité parce que il y a tellement peu de bulles qu’en trois minutes on les a brossées si on ne regarde vraiment pas les dessins alors qu’au contraire c’est l’attention sur des détails dans les dessins qui est à chercher et le lien qui fait passer d’une image à l’autre. Et là donc je me suis dit tu vas encore enlever cette info du texte. Moi je les aime les textes de Rébétiko, mais on peut aller les chercher et les trouver pour faire en sorte de ne pas perturber la lecture et qu’on soit concentré sur les visages, sur les mains, les instruments et que ce soit la rythmique des cases qui donne l’idée que c’est de la musique. La couleur aussi. Tout d’un coup, on a un changement coloré très marqué et là comme je n’avais qu’un seul café à la différence du premier où ils sont dans plusieurs cafés, là il y a toujours le même. Il fallait qu’on le reconnaisse de manière colorée comme ça, donc c’est orange très fort. Et dès qu’on le voit, on sait qu’on est là.

Après, les traitements musicaux, il y a dix mille manières de le faire. Je les ai tous expérimentés. J’ai même fait des expérimentations narratives de séquençage justement. J’en ai plein mes carnets. J’ai demandé à des musicologues aussi, rencontrés par hasard (rire) et d’autres non de me raconter le rythme du rébétiko, de me le faire à l’oreille que je le sente. Mais la lecture d’une BD, c’est subjectif. Chaque lecteur, chaque lectrice à son rythme donc on a beau faire une grande case, si la personne a envie de la survoler, eh bien elle la survole. Ce n’est pas parce qu’elle a plus d’espace qu’elle prend plus de temps, donc ça c’est perdu, j’allais dire d’avance mais c’est dans la page. Je voulais qu’il y ait des moments de blanc, des moments où il n’y ait pas de cases, tu vois. On peut avoir un bandeau avec plein de cases, deux, trois… Enfin j’ai cherché des trucs de rythme aussi. Le rythme des lignes de force dans les cases qui reviennent. J’ai cherché plein de trucs comme ça qui étaient d’ordre formel et en fait j’ai abandonné ces pistes-là parce que je voulais qu’on reste dans un truc qui soit où on ne sente pas la musique. Ça aurait appuyé le fait de l’auteur qui veut montrer la musique et ça ne va pas avec ce sujet-là, enfin, la manière dont j’ai traité le sujet. Moi, il faut que la musique, elle soit comme la vie et qu’on ne la sente pas passer. Sauf qu’on sait que c’est de la musique, donc c’est orange (rire), un peu comme les voyelles de Rimbaud. La musique, c’est orange pour moi si vous voulez et il faut me suivre, accepter cette convention mais pas plus. Et les attitudes sont aussi importantes. Elles sont aussi importantes là que dans les moments non musicaux. Il n’y a pas de sauts. Il faut une continuité.

J’aimerais qu’on s’arrête un instant sur le choix des deux couvertures.

On commence par l’édition limitée …

Ce n’est pas moi qui l’ai faite. C’est un montage. J’ai fait les deux de la version couleur. J’ai refait la première pour qu‘elle fasse écho. On a deux danseurs homme et femme et le blanc qui s’équilibre. Ce n’est pas la même image mais c’est équilibré.

Rébétiko, première édition

Et puis le vert et le violet aussi qui …

… qui jouent. Sur la quatrième aussi, les deux chats … Il y a plein d’échos et on comprend bien que c’est un diptyque. Enfin, ce sont deux livres qui se font écho.

Les Oliviers du Négus, Laurent Gaudé
Actes Sud

Toujours dans Le dessin mène la danse, vous avez déclaré « C’est la même veine qui me fait aller de Villon à Brassens, du shérif aux musiciens de Rébétiko. C’est la veine des poètes-voyous en marge.»

N’allez-vous pas continuer à exploiter cette veine à travers le personnage de Zio Négus dans un de vos prochains albums ?

C’est un original en tout cas, si ce n’est pas un marginal. Enfin, ils peuvent être vus par les autres comme des marginaux. Mais ce sont des personnages fantasques, originaux qui assument complètement ce qu’ils ont dans la tête (rire) et qui le partagent. Alors ça passe plus ou moins auprès des autres. Mais Zio Négus, il est un peu différent. Il est plus comme « le Shérif » peut-être. Il n’a pas cette prétention artistique. Mais en fait, ça devient presque de l’art tellement il est un peu fou et marie des choses qui sont un peu inattendues. Et ce qui est beau dans cette histoire, c’est toujours l’idée de la transmission. Dans ces histoires, en fait, c’est la transmission de ces mémoires-là, de ces gens que j’ai croisés ou aimés et dont je veux transmettre la mémoire en les respectant, en leur faisant hommage et surtout pas en me servant de leur vie. Ça, je n’aime pas trop l’idée. C’est raconté dans Rébétiko, c’est presque la phrase de fin d’ailleurs où le mec est un peu amer et dit Les gens vivent de l’écume de ce qu’on a été, des difficultés. Il se nourrissent de nos misères, de nos galères pour se rêver, s’emparer de nos vies pour se croire plus durs. Moi je ne vais pas dans cette option-là, je ne veux pas passer pour un voyou non plus (rire) mais je suis toujours ému, fasciné par des gens qui arrivent à allumer le quotidien. Et ça peut être rien : ça peut être des blagues aussi bien que de la poésie, du fantastique ou la joie du quotidien ou une énergie … Mais ce sont des manières de vivre en fait, ce sont des personnages bigger than life, un peu originaux, un peu remarquables on va dire comme il y a des arbres remarquables. Mais le fond, c’est ça. C’est comment j’aime trouver des gens qui tout d’un coup vont me faire rire ou m’émouvoir peu importe mais ça donne du sel à la vie, du goût à la vie. Alors ça c’est rabâché en fait quand même (rire) sous des formes différentes mais c’est important. Ça veut pas dire forcément être l’original à la figure parfois rejetée mais savoir se dire que pour faire une blague à ses copains, on va coller une tomate pour faire croire qu’elle a déjà poussé, une tomate achetée au marché ou bien faire une chanson ou bien finalement, là dans Zio Négus repenser à un roi qui s’appelle Frédéric II, un roi incroyable en fait. Je me suis renseigné un peu depuis et ce qui est beau c’est que les histoires de ce personnage-là qui sont recueillies par Laurent Gaudé, il les met dans sa nouvelle que je lis et cette BD-là, c’est encore une histoire de transmission. Moi je suis habité maintenant par les histoires de Négus que je n’ai jamais rencontré. Donc c’est la force de la littérature qui passe de l’un à l’autre. Ce n’est pas devant une salle de 20 000 personnes, c’est juste des petits liens comme ça de l’un à l’autre et ça c’est beau. Les livres sont merveilleux pour ça. C’est la magie des livres. C’est la petite musique hyper fragile, un petit fil en fait plus qu’une musique, un fil de pêche solide quand même qui parfois casse ou qui s’emmêle (rire) mais quand même est très dur et très très beau aussi qui comme des fils d’araignée va du chuchotement à l’oreille au cœur.

Adaptation du roman éponyme de Georges Brassens sceénério Étienne Davodeau
Delcourt, 2004 pour la première édition

Moi je ne connaissais pas Frédéric II avant. Je pensais que c’était celui qui arrive plus tard, le Prussien. Les histoires de Négus pour le coup nous ramènent la guerre d’Éthiopie et soulèvent aussi plein de questions comme le surtourisme. L’amour des arbres y est prôné… On voit bien à la fois comment ça peut être vécu à l’époque comme ridicule par la population et en même temps il a raison fondamentalement. Donc voilà comment on dit les choses. Moi, je vais mettre Laurent en scène. C’est un hommage à Laurent en fait, à la mémoire. Enfin ce n’est pas vraiment un hommage mais si. Il y a une forme. Je lui ai écrit et et on en a parlé. Il n’avait pas imaginé être aussi au cœur de ce que moi j’ai lu. Moi, je le vois vraiment comme le transmetteur de cette histoire-là et donc je le mets en scène comme transmetteur comme j’ai fait avec Brassens dans La Tour des miracles. Il n’est pas dans La Tour des miracles. C’est un narrateur extérieur. Avec Étienne [Davodeau], on a mis Brassens en slip et c’est Brassens qui raconte tout ça. C’est son œil qui nous fait voir justement le quotidien de manière complètement allumée. Le roman n’est pas un chef d’œuvre mais pour moi, c’est un chef d’œuvre de pensée, d’arriver à dire que la volonté de la fantaisie va gagner alors qu’en un chapitre il décrit le quotidiien comme misérable, minable; ils n’avaient rien à bouffer … Et lui, il en fait des personnages dingues, des chats. Il invente des images aussi et c’est ça en fait c’est aussi inventer des images des gens comme ça un peu fantasques qui arrivent à inventer des images et font voir le monde différemment. Les grands peintres font ça. Ils font voir les choses différemment tout d’un coup, les grands dessinateurs aussi. C’est dingue. Par exemple, tu vas voir une expo, tu vois comment un peintre représente les gens. Tu sors, tu as l’impression qu’ils sont peints par lui parce que c’est la force de cette vision-là. Et quand il y a des gens qui ont des visions très fortes comme ça, c’est super et c’est ce qui a touché Laurent je pense. Et moi en mettant en scène Laurent, je raconte à Laurent son histoire, donc je lui rends presque un truc et c’est un beau chemin de transmission qui j’espère justement va faire comme les pelures d’ognon tu vois parce qu’elle peut passer à tout le monde cette histoire-là et c’est beau d’avoir en commun un truc qu’à la base on ne connaît pas.

Une deuxième vie, avec un autre support. Je sais que moi, beaucoup de BD m’ont fait découvrir les romans d’origine. Plus que l’inverse.

Oui , Après là, c’est une nouvelle en plus alors ce n’est pas l’adaptation d’un grand succès de Laurent. C’est vraiment parce que ce que raconte la nouvelle qui m’a plu et parce que grâce à l’adaptation de la nouvelle je peux me permettre de garder toute la langue de Laurent Gaudé, ne pas avoir à couper.

Vous êtes revenu sur L’Oisiveraie en prolongeant la journée de Roland quatorze ans après la première édition. Treize ans séparent Rupestres ! et Pigments, quinze Rébétiko et Rébétissa.

Peut-on s’attendre à un retour à Grangeroux dans une dizaine d’années ?

Peut-être. On ne sait pas. Il faut s’attendre à tout.

Parce que là, il y a matière. On peut penser que le paysage a continué à évoluer avec les projets en cours.

Ça n’a pas bougé tellement, c’est pas la folie. Le covid a fermé beaucoup le truc. Par exemple le cabaret que j’avais décrit, qui n’est pas vert, a fermé. Le petit resto que je montre a fermé depuis.

Il y a d’autres projets industriels qui sont venus mais bon ce n’est pas encore ça. Sur cette problématique exacte, non. Mais justement mes parents, ils ont cette force-là de mes grands-parents ; ils m’ont transmis le goût d’allumer le coquillard, de repérer les gens, d’adorer ça et les décors aussi, s’enthousiasmer assez vite sur un truc, de ressentir pleinement quand un décor est magnifique. Il y a un truc sur les lieux. J’appelle ça un peu les lieux qui font du bien, un truc comme ça. Moi, je sais, j’ai mes lieux qui font du bien. On en a tous je crois, voilà. Ce ne sont pas forcément des lieux où je vais souvent mais ils sont là ou on me les a racontés aussi. Moi je suis porteur de tellement d’anecdotes de famille. Je suis le seul gamin de toute une famille donc j’ai tout reçu comme un entonnoir. Le prisme de ma famille, c’était toujours le versant comique (rire) donc il faut plutôt s’attendre à ça qu’à des drames. Il faut s’attendre à tout, quoi.

Vive la marée ! David Prudhomme & Pascal Rabaté Futuropolis, 2015

Pour terminer, d’autres projets à part l’adaptation de Gaudé ?

Oui. Comme le temps de maturation est très long, j’en ai une dizaine là qui courent. Après, je ne sais pas qui va gagner la course. Pour 2026, j’ai deux trucs dont un dont je ne peux pas parler parce que je ne sais pas si ça va se faire ou pas. Un autre est déjà en chantier depuis pas mal de temps avec Sylvain Prudhomme qui est un écrivain aussi où là on écrit en ping-pong. C’est un process machin comme on dit de nos jours.

Work in progress …

Work in progress, je ne sais pas. Au niveau des délais, on n’en sait rien du tout. Un truc avec Pascal Rabaté qui se profile à nouveau à quatre mains. Douze ans après la marée, douze ans après la plage, c’est fou. Donc ça c’est pour 2027, c’est pour ça que j’ai dit douze ans mais on en parle maintenant vraiment sérieusement. Tout dépend des agendas mais c’est un peu un espoir parce qu’on avait tellement rigolé ensemble, tellement eu de plaisir de travailler…

Oui parce qu’on a pas parlé de la collaboration avec vos amis dessinateurs mais je sais qu’elle est là.

Oui, elle est là. Et ça c’est des trucs comme ça. Les rencontres comme ça, les amitiés, elles ont une part importante dans les choix et les lieux aussi. Tout seul, j’ai un gros projet, enfin un gros projet … un gros fantasme mais je n’aimerais pas le repousser longtemps parce que le temps file et c’est un gros truc très différent alors là, très différent de tout ce que j’ai fait, ça n’a rien à voir encore. Vraiment, vraiment une approche nouvelle. Donc ça, ça m’excite assez mais ça me fait aussi un peu peur. Je ne suis pas dans ma zone de confort. Je ne sais pas quelle forme ça aura vraiment en terme de livre : un livre, deux livres, trois livres, six livres, dix livres, cent livres … Je ne sais pas du tout. (rire)

Cent livres, je ne sais pas …

Non, c’est un peu mort. Je ne vais pas monter un studio maintenant mais en tout cas oui ça c’est un truc un peu aventureux peut-être plus tout public. Là en septembre sort un livre d’illustration avec Agnès Desarthe. Donc elle a écrit le texte, le premier tome d’un truc qui sera en fait deux.

C’est quel titre alors ?

Ça s’appelle Le journal des andouilles (rire). C’est des petits enfants et ça m’a donné envie d’écrire. J’ai écrit un petit truc pour enfants, une histoire que je racontais à mes fils. Je me suis dit allez, pose-la puisque je l’ai inventée pour eux et puis voilà. Elle est presque posée mais je ne sais pas si ça fera une BD ou pas une BD ou un livre illustré. J’en ai plein d’autres. Je ne sais pas qui va gagner, je ne sais pas si j’arriverai à faire ce truc tout seul. Ça m’exciterait beaucoup mais je sais que je le repousse en fait et donc il y a d’autres projets qui arrivent auxquels je m’accroche parce que…

la peur …

Oui, oui. Il faut lutter contre, il faut lutter contre à tout prix mais parfois ce n’est pas évident. Surtout que maintenant, c’est assez difficile. Chaque livre a une conséquence sur le suivant, de dirais, commercialement. On n’a plus le droit au pas de côté tellement. On scie la branche sur laquelle on peut grandir.

Il faut dire qu’il y a tellement de parutions…

Oui mais comme les commandes après – je vais être très prosaïque – des libraires se font en fonction des ventes du livre d’avant, si tu fais un truc expérimental, deux trois années après, ils ne vont plus commander le suivant. Et moi qui fais des livres très différents je suis soumis très fort à ça. Donc je dois quand même prendre en compte ces trucs-là si je veux que mes livre soient lus et que les libraires les présentent en tout cas. On se tire des balles dans le pied pour la régénération en fait et la curiosité pour les lecteurs, pour tout le monde. Donc ça emmène vers un système qui s’autorépète. C’est la promotion et au bout d’un moment, ça s’appauvrit. Soit on en a marre de lire les mêmes trucs soit … Donc il y a d’autres manières de penser qui au contraire abreuvent avec des nouveautés. Il ne faut pas avoir peur de cet investissement-là de la nouveauté, de l’exploration mais je sais que ce n’est pas dans l’air du temps. Par exemple les commandes de Rébétiko et Rébétissa ont été faites en fonction de Du bruit dans le ciel, ce qui est quand même aberrant. Alors ce n’est pas en fonction de Rébétiko parce que le marché a changé mais c’est quand même fou de se dire ça. Alors moi je suis dans mon univers, je te raconte mon truc et tout ça mais il y a le marché qu’il faut prendre aussi qui existe. Ce qui est beau, c’est d’essayer de justement ne jamais lâcher l’un pour l’autre. Moi c’est mon truc, c’est le credo de Futuro aussi de leur maison depuis le début : l’attention entre l’exigence et le lien avec les lecteurs et les lectrices. C’est tout ce que je me souhaite. (rire)

Eh bien on va terminer sur ces belles paroles. Merci beaucoup et bon festival !

Interview de Francine VANHEE

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