Interview Cécile Becq


Interview Cécile Becq

« Ama » a eu beaucoup de succès : je crois qu’il y a eu trois tirages et l’album a remporté un prix- le prix pépite BD à au festival de Montreuil en 2020- ça ne vous a pas mis trop de pression pour le 2e album ?

© Camille Becq

Si ça met forcément un petit peu de pression ! Vraiment, Franck et moi nous n’étions pas du tout connu – euh c’est toujours un peu le cas ! – mais effectivement quand il y a une première BD qui a bien marché on a un peu la pression quand on commence un autre projet. Il a bien marché et puis surtout, cette fois-ci, je suis sur le scénario et le dessin donc forcément la pression est deux fois plus lourde mais quand on l’a fait et une fois que le projet est validé par l’éditeur et que l’on sait qu’on est sur des bons rails on essaie de plus trop penser à ça et d’avancer vraiment…

Vous avez anticipé ma deuxième question parce que je voulais dire que vous n’aviez pas choisi la facilité puisque vous étiez devenu autrice complète dès le deuxième album et que vous abandonnez en plus la bichromie pour la couleur… Pourquoi des choix si radicaux ?

Par rapport au scénario, « Ama » c’était assez éprouvant ; j’ai adoré travailler dessus mais c’était dans des délais assez courts et c’était quand même une année très compliquée à gérer pour changer complètement de média et faire une somme de travail aussi conséquente en si peu de temps ! J’avais surtout besoin de me réengager dans un projet qui allait vraiment me motiver à fond et en lisant les scénarios qu’on me proposait, je n’arrivais pas à trouver cet emballement et en même temps je n’avais pas non plus forcément envie de revenir tout de suite à la littérature jeunesse.

J’avais vraiment envie de rester dans la BD parce que j’adore cette narration-là et j’avais visité l’île de Skye et l’Ecosse l’été précédent. J’avais vraiment super envie de dessiner ces paysages-là… Je crois donc que c’est vraiment une envie de dessinatrice qui est à l’origine de « Trois chardons » en fait ! J’ai d’abord visualisé je pense ce que j’avais envie de dessiner et puis assez rapidement je me suis rendu compte que ça allait être encore une histoire un peu intimiste et j’avais encore envie de raconter des histoires de femmes voilà donc l’histoire s’est construite un peu autour du lieu.

Quel a été le plus difficile pour vous alors pour cet album : le scénario, le découpage – parce que si je me souviens bien c’est Franck Manguin qui avait fait le découpage sur « Ama » – ou le dessin ? Visiblement ce n’était pas le dessin en tous cas puisque c’était le point de départ …

J’ai vraiment adoré écrire les dialogues en fait je crois et puis imaginer le découpage. Le scénario c’est peut-être ce qui a été le plus compliqué : arriver à faire une intrigue qui se tienne, placer les séquences aux bons endroits, faire en sorte qu’il y ait un déroulé naturel qui se passe dans les relations entre ces personnages-là, ça c’était peut-être ce qui était le plus compliqué. Ce que j’ai préféré c’était vraiment l’écriture des dialogues et le découpage justement pour faire cette espèce de mise en scène dans les planches, le storyboard.

Processus de création

On comprend en vous entendant les raisons qui ont présidé au choix de l’Écosse mais pourquoi avoir choisi de situer l’histoire dans les années 30 ?

Je pense que c’est j’avais envie de faire quelque chose entre guillemets « en costume ». C’est une histoire qui peut se passer à n’importe quelle époque et ça aurait très bien pu se passer à l’époque contemporaine. Mais j’avais envie de placer ça dans une ambiance différente, peut être plus rustique, peut être plus ancienne …. J’ai choisi aussi je pense la Grande Dépression peut-être parce que c’est une décennie qui est pleine de contrastes : on sort quand même des années folles, on est dans les krachs boursiers, dans le chômage …

Et puis y a la prochaine guerre qui se précise…

C’est ça ! Il y a la montée du Nazisme et en même temps voilà c’est l’âge d’or d’Hollywood, c’est aussi les premiers congés payés en France …. C’est une époque que je trouve très intéressante. Et puis je suis complètement anglophile, j’ai grandi avec les Agatha Christie, les Shakespeare, Jane Austen et je pense que j’avais envie de placer ça un peu dans la décennie d’Agatha Christie c’est-à-dire dans les années 30 qui est une époque un peu doudou pour moi parce que ça me rappelle plein de bons souvenirs de lecture…

Bon et bien c’est l’introduction parfaite pour ma question suivante ! En effet, en le lisant j’ai eu quelques réminiscences livresques : j’ai pensé aux « Quatre filles du docteur March »

Tout à fait !

Et comme vous êtes illustratrice jeunesse également à « Quatre sœurs » de Malika Ferdjoukh. Je ne sais pas si vous avez lu ça avec vos filles ?

Ah non « Quatre sœurs » non, je ne connais pas !

C’est assez intéressant car c’est une relecture de Louisa May Alcott placée dans l’époque contemporaine mais avec quatre sœurs qui sont devenus orphelines et qui doivent aussi vivre avec le deuil …

D’accord !

Et puis surtout j’ai beaucoup pensé à Shakespeare et à Jane Austen, non plus pour les trois sœurs cette fois mais plus particulièrement pour la relation entre Moïra et Sean. Est-ce que vous aviez en tête par exemple « Beaucoup de bruit pour rien » où Bénédict et Béatrice ne se supportent pas au début

Oui alors ça c’est plus c’est Shakespeare ! oui forcément Ben quand il y a des antagonistes qui au début ne s’aiment pas c’est comme dans « Orgueil et préjugés » avec Marc Darcy et Élisabeth Bennett, c’est exactement pareil ! c’est un schéma un peu type de la rencontre de la romance …

série de la BBC Orgueil et préjugés

Oui mais il y a du « piquant » justement sans parler des chardons !

Enfin c’est un cliché, mais c’est un cliché dans lequel on adore tomber parce que c’est plaisant à lire et que même si on sait comment ça va se finir, le déroulé de la rencontre et de comment ils apprennent à se connaître, c’est quelque chose d’assez intéressant à suivre ! Et effectivement ça amène du piquant ! C’est toujours un peu pénible quand ça va trop bien tout de suite quand c’est l’amour au premier regard !

Il est en même temps dédié à vos deux sœurs donc comme vous disiez que ça pouvait se passer à n’importe quel moment je suppose qu’il y a certes des réminiscences livresques voire même cinéphiliques aussi (je trouve que le personnage d’Effie ressemble à une actrice…)

…. Ah bah oui complètement Carole Lombard ! Je me suis inspirée d’elle, j’ai regardé plein de films d’elle !

Mais comme vous le dédiez à vos sœurs cela ne pourrait-il pas également refléter peut-être une certaine expérience personnelle ou une part de vécu ?

Forcément oui ! Les relations entre sœurs sont des relations qui sont complexes : on est toujours un peu dans une rivalité, en même temps on est extrêmement complices, quand on a des choses à dire on se les dit cash sans faire de détour en général, ce sont des relations qui sont assez franches … en tout cas celles que j’ai eues avec mes sœurs ! Il y a des hauts, il y a des bas ; ce sont des relations qui sont assez entières en fait. C’est ça qui était intéressant justement dans ces relations entre Margaret, Effie et Moïra, c’était qu’elles se parlent sans détour et que les choses sont dites sans que l’on tourne quinze fois autour du pot. Ça permet de faire sortir beaucoup de choses que ce soient des reproches ou des confidences.

Est-ce que vous avez tout de suite trouvé vos personnages physiquement ? Alors je vais laisser vous répondre mais j’avais une question plus particulièrement sur Margaret…

Margaret moi je l’ai vu assez rapidement comme la tante Isoé d’ «Ama ».

C’est exactement ce que j’allais vous demander car c’est frappant !

C’est le même type de personnage, le même type de caractère et en fait je ne la voyais pas autrement, je la voyais pareille ! Donc évidemment je l’ai transposée dans les années 30 et en Écosse donc elle a une espèce de chignon avec une mèche blanche qui traduit aussi quelque part un peu le fait que c’est l’aînée et puis qu’elle a eu des soucis. Il y a un côté un peu plus rude chez elle que chez Moira ou chez Effie.

Effie, comme je vous le disais, a un côté demi-mondaine d’Édimbourg elle a fait un très beau mariage et je voulais vraiment qu’elle ait ce côté « star ». Donc voilà, c’est Carole Lombard : elle est toujours très apprêtée même quand elle va découper de la tourbe avec ses petites chaussures et sa petite robe en soie.

Moira, c’est peut-être celle qui me ressemble le plus que ce soit physiquement ou au niveau du caractère. Elle était plus difficile à définir car elle est plus dans la nuance. Margaret est un peu brute de décoffrage et Effie a un caractère faussement écervelé. Elle est plutôt psychologue, elle a une bonne écoute à la fois avec Moira mais aussi avec sa nièce Bonnie. Même si elle laisse ses soeurs ranger et n’est pas très forte au point de vue logistique.

Recherche des personnages

La ressemblance physique entre Isoe et Margaret se justifie donc par leur caractère similaire mais ne pourrait-on pas dire également qu’il s’agit d’une sorte de clin d’œil au lecteur ?

En fait en la dessinant j’ai vu tout suite la ressemblance et je me suis dit que cela m’amusait, que c’était un fil un peu amusant à tirer et c’est complètement assumé ! Isoe c’est un personnage que j’ai adoré dessiner, c’est un personnage que j’aimais beaucoup, j’étais très attachée à elle et ça m’a plu de poursuivre un peu cela à travers Margaret.

Comme pour « Ama », l’histoire se déroule sur une île, est-ce qu’il y a une symbolique du lieu ?

Je trouve qu’une île c’est le lieu idéal pour l’introspection. Quand on parle de se retirer du monde, on parle souvent d’une île. C’est un endroit où personne en peut venir nous embêter, difficile d’accès où en général on est peu nombreux. Quand on parle d’une île en général on parle d’une petite île un peu déserte et l’ile de Skye dans les années 30 ce n’était guère peuplé et de nos jours même si c’est devenu plus touristique ça ne déborde pas non plus de touristes ! Sur Higura, Nagisa vient prendre un nouveau départ, commencer une nouvelle vie et c’est la même chose pour Moira. C’est un temps à part où l’on sort des choses préétablies et l’on prend un peu de temps pour soi.

Pourquoi avez-vous voulu travailler cette fois en couleurs plutôt qu’en bichromie ?

Autant pour « Ama » j’étais partie rapidement sur une bichromie parce que je voyais les choses très simplement et pour l’île de Skye et ses paysages pour lesquels j’avais eu un coup de foudre il fallait pour restituer les lumières et les couleurs de là-bas aller au delà de la bichro. J’avais envie de marquer les différentes couleurs du ciel, la tonalité, la couleur de l’herbe en fonction des saisons… toutes ces choses-là qui me permettaient également de marquer la temporalité dans mon histoire et le temps qui s’écoule. Les couleurs, c’étaient des repères ; chaque scène a un peu son ambiance colorée aussi et ça permettait de rythmer l’histoire.

C’était nécessaire vu qu’il y a cette espèce de langueur dans l’histoire qu’il y ait des variations colorées de luminosité. Dans les scènes intérieures je me suis attachée à dessiner un feu de cheminée qui vient réchauffer les cœurs et j’avais envie d’une ambiance cosy parce que c’est un sujet un peu plombant mais j’avais envie qu’on ait de l’espoir tout de même.

L’histoire commence en juin 1933 (sur l’île de Skye en septembre de la même année) et elle s’achève en septembre 1934 : un peu plus d’une année, 128 pages, c’est assez contemplatif tout de même surtout qu’il y a de nombreuses pleines pages et on prend son temps…. Le temps c’est un des thèmes essentiels ?

Oui c’est l’un des thèmes principaux, le temps du deuil, un temps nécessaire pour avancer par rapport à son chagrin, commencer à se projeter dans un futur différent, accepter la perte d’un être cher et accepter qu’on ait encore le droit de continuer à vivre.

Il peut y avoir une espèce de langueur ou d’ennui mais moi je ne l’ai pas vu de cette façon là, je l’ai plus pris par exemple comme dans « L’Homme qui marche » de Taniguchi. On est dans une espèce de contemplation introspective. C’est pareil dans ce manga, il ne se passe pas grand-chose même si chaque promenade a sa petite thématique mais elle se suffit à elle-même pour qu’on arrive à percevoir la personnalité du marcheur et c’est un peu cela que je voulais aussi dans « Trois chardons » : on prend le temps, on les regarde faire à manger, avancer, Moira apprend un métier, découvre une communauté, un homme différent de son mari, il y a plein de choses qui se passent durant un an et on voit toutes les saisons défiler.

On voit effectivement les saisons se succéder, elles sont délimitées par leurs couleurs mais également par des pages de clôture de chapitres en six cases muettes et deux strips qui tiennent lieu de sommaires itératifs : à la fois cela résume et cela montre -les départs à l’école par exemple- qu’il y a des choses qui se répètent. On y voit finalement comme dans les livres d’heures des tâches ou des moments du quotidien emblématiques. Comment avez-vous eu cette belle idée ?

Dans l’histoire, il y avait des choses qui ne nécessitaient pas forcément une scène mais qui devaient tout de même être dites. On voit l’avancée, cela permet également de voir Effie pleurer sur les lettres d’Adam, ça permet de voir que Moira s’interroge quand Sean ne vient plus au pub, ça permet de voir que Margaret et Douglas recommencent à se parler et à avoir de bonnes relations ou que Moira au début était complètement accablée par le chagrin. Ça permet de voir toutes ces choses là sans avoir à faire de scènes qui auraient peut-être été trop lourdes dans la narration mais ce sont des choses qui avaient tout de même besoin d’être dites et montrées. Ce sont des instantanés de vie qui viennent marquer des moments un peu clé, des actions qui se répètent et les chapitres !

Et le titre ?

C’est venu assez facilement puisque le chardon est l’emblème de l’Écosse j’ai mis cela dans un coin de ma tête et puis trois sœurs, trois femmes… souvent les fleurs sont employées comme métaphores de la femme donc j’ai voulu associer les deux. Et puis ce sont trois femmes qui ne manquent pas de piquant. Il y a beaucoup de références aux épines de Moira par exemple car elle a la vanne un peu facile de temps en temps. Elle peut être douce en apparence et se révéler assez combative.

propositions de couverture

Mais il y a TROIS chardons …

Mais Effie aussi a son petit caractère et dans la bd il y a plusieurs scènes de disputes : entre Effie et Moira, Effie et Margaret et plus de deux entre Sean et Moira donc c’est loin d’être lisse !

C’est l’histoire de trois sœurs, mais aussi d’une passion charnelle. Vous êtes illustratrice jeunesse mais on sent ici un certain érotisme même si c’est dans des tons pastel et délicat. Vous avez, je crois, réalisé une série de nus pour la galerie « Un jour, une illustration » ?

Cette série des couples, c’est une série que je fais depuis cinq six ans à peu près et c’est quelque chose que j’aime beaucoup dessiner. C’est ce genre de dessins que j’ai envoyés à mon éditeur pour travailler sur « Ama » parce que je n’avais rien d’adulte à lui montrer. Et comme il cherchait des personnes qui pouvaient dessiner des nus, puisque les ama sont nues la plupart du temps, il a fait le rapprochement. Et pour « Trois chardons », j’avais envie de continuer à parler de cette thématique du désir et du couple. Je trouvais que c’était pertinent dans l’intrigue à partir du moment où son désir se rallume pour Sean on comprend qu’elle a passé une étape dans son deuil.

Je l’ai même perçu, moi, comme une révélation : comme quelque chose qui lui permettait de construire quelque chose de nouveau qui ne redupliquait pas la relation précédente.

Oui ! Effie le dit d’ailleurs à Moira. Mais on comprend que Sean a réveillé un truc un peu plus enfoui qui n’était pas forcément la pierre angulaire de sa relation précédente. Et c’est nouveau pour elle et elle en est complètement chamboulée.

étude de personnage, Moira

Jamais deux sans trois … vous travaillez déjà sur le prochain album ou vous vous laissez un peu de temps ?

Non je travaille déjà sur le prochain. Je suis sur le scénario et je ne l’ai pas encore montré à mon éditeur. Cela va encore être un récit intimiste mais qui devrait se dérouler de nos jours. Ce ne sera pas une grande fresque d’aventures ! J’adorerais faire du tradi mais ça me fait peur et au niveau du temps ce n’est pas la même chose non plus …donc je me questionne pour savoir si c’est pertinent et si cela sert le propos donc je suis encore dans des questionnements.

Merci beaucoup pour le moment que vous nous avez accordé et bonne tournée de dédicaces !

© Algheno

Interview d’Anne-Laure GHENO

(Bd Otaku)

POUR ALLER PLUS LOIN

Les chroniques d’albums

L’ITW réalisée par Anne-Laure Gheno ( Bd.otaku) pour « les sentiers de l’imaginaire » au moment de la sortie d’ « Ama le souffle des femmes »

:::Les Sentiers de l’Imaginaire::: (sdimag.fr)

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