Nanbanjin

Scénario : Cyril Pedrosa, Taiyô Matsumoto & Saho Tono
Dessin : Cyril Pedrosa, Taiyô Matsumoto
Éditeur : Dupuis
Collection Aire Libre
480 pages
Prix : 49,00 €
Parution : 4 septembres 2026
ISBN 9782808500487
Ce qu’en dit l’éditeur
Année 1543. Un marin portugais échoue au Japon, sur l’île de Tanegashima, provoquant un premier contact entre deux cultures qui s’ignorent totalement. Entre émerveillement et incompréhension, Fernando va rencontrer l’altérité et tenter d’apaiser ses démons. Les villageois qui l’ont recueilli, des enfants au samouraï en passant par la danseuse prêtresse, des brigands ou un vieux pêcheur, vont pour leur part voir leurs certitudes et leur quotidien grandement bousculés …
Une même histoire explorée tour à tour des points de vue occidental et oriental par Cyril Pedrosa (Portugal) et Taiyo Matsumoto (Amer béton) dans Nanbanjin, un album tête-bêche événement. Un sublime et impactant choc esthétique, plein d’aventures et de poésie, répondant par la forme au sujet exploré. Un voyage que vous n’oublierez pas !
L’album phénomène de cette rentrée ? Nanbanjin, un album hors norme : 480 pages, deux couvertures, deux sens de lecture, deux grands noms de la bande dessinée, Cyril Pedrosa et Tayiō Matsumoto auquel il faudrait ajouter un troisième celui de Saho Tōno, l’épouse et collaboratrice de Matsumoto pour nous raconter la même histoire, celle de Fernando, un marin mercenaire portugais échoué au XVIe siècle sur la petite île de Tanegashima de deux points de vue différents, celui de Fernando via Cyril Pedrosa et celui des habitants de l’île via le couple Matsumoto/Tōno. Du choc des cultures naîtra le dialogue.
Un formidable récit où il est question de rencontres, d’altérité, de renoncement à la violence et surtout d’amitiés magistralement interprété graphiquement par les deux auteurs.


Au commencement était le livre
Ce projet est né de la rencontre de Cyril Pedrosa avec le livre La Découverte du Japon par les Européens, 1543-1552 paru en 2013 aux éditions Chandeigne où il est question des premiers contacts entre Européens et Japonais à travers non seulement les récits de navigateurs portugais qui furent les premiers à poser le pied sur le sol nippon en 1543, d’aventuriers et de jésuites mais également une chronique japonaise qui raconte l’arrivée de ces hommes blancs aux longs nez qu’ils vont baptiser du nom de nanban-jin, les «barbares du Sud».

C’est ce double point de vue qui a fait tilt chez l’auteur de Portugal et c’est ainsi qu’est née l’envie de raconter l’histoire de Fernando non seulement de son point de vue mais également du point de vue japonais et collaborer pour cela avec un mangaka. Un nom s’est tout de suite imposé celui de Tayiō Matsumoto, l’auteur entre autre d’Amer Béton et Sunny, deux séries explorant l’univers de l’enfance empreints de sensibilité mais non exempts de violence dont il admire le travail depuis toujours. On était alors en 2018.
Angoulême, bel endroit pour une rencontre
Et les étoiles ce sont alignées. 2019 : Venue de Matsumoto au FIBD d’Angoulême à l’occasion de la grande rétrospective « Taiyō Matsumoto, dessiner l’enfance » qui lui est consacrée.


Les attaché.es de presse de Dupuis et de Kana vont alors organiser une rencontre d’une quinzaine de minutes entre les deux auteurs durant laquelle Cédric Pedrossa remettra une lettre en japonais exposant son projet. Une semaine plus tard, le mangaka lui répondait qu’il était intéressé. La machine était lancée.
Qui est Nanbanjin?
C’est elle l’artiste !
Rendons à César ce qui est à César :
Un immense merci à Saho Tōno et Tayiō Matsumoto pour cette incroyable aventure …
Ainsi débute le texte de remerciements de Cyril Pedrosa dans l’album. Celui de Matsumoto est signé des 2 noms. Si l’album a bien été écrit à quatre mains, il n’en pas néanmoins été pensé à trois têtes, la mangaka Saho Tōno, épouse de Matsumoto ayant été partie prenante dans le scénario du récit de Matsumoto.
Saho
Des échanges merveilleux
Là on n’est pas dans la collaboration habituelle d’un scénariste et d’un dessinateur mais de deux auteurs complets ce qui évidemment a créé des contraintes supplémentaires. Dès le départ, ils se sont accordés sur deux principes. Le premier reposait sur la cohérence de leurs deux récits tant au niveau de la temporalité, la succession des évènements que la spatialisation. Le second étant que les deux récits devaient avoir leur propre autonomie tout en dialoguant, les creux de l’un étant comblés par les révélations de l’autre. Enfin, il fallait que les deux récits se rejoignent dans une double page commune de fin.
Contraintes


Autonomie aussi quant à la narration graphique. Si avec ses nuances de gris ponctuées de touches de vert, de rouge et parfois de bleu il y a une unité dans le traitement graphique chez Matsumoto qui œuvre en tradi à l’encre et lavis sur papier, Cyril Pedrosa lui fait preuve d’une grande diversité tant au niveau du style que de la colorimétrie, tendant ainsi à être au plus près des émotions des personnages. Si le premier chapitre relatant les aventures de Fernando avant son arrivée au Japon a été réalisé selon son habitude en tradi – crayonné puis encrage sur papier et couleurs numériques – tout ce qui concerne le Japon a été entièrement réalisé en numérique, ce qui permettait de pouvoir faire facilement des modifications pour coller aux planches réalisées par Matsumoto. En outre, il souhaitait qu’au côté brut du voyage en mer réalisé au lavis avec encre et stylo succède l’apaisement de l’arrivée au Japon apporté par l’utilisation du trait et des couleurs numériques.


La narration graphique
L’ancrage historique
Nanbanjin n’est pas un récit historique. C’est une fiction qui s’inscrit dans un contexte historique.
Historiquement, en 1543, une jonque chinoise à bord de laquelle se trouvaient des navigateurs portugais dut accoster sur l’île de Tanegashima en raison d’une tempête. Ceux-ci faisant commerce d’arquebuses introduisirent les armes à feu qui plus tard feront la prospérité de l’île. Les villages étaient alors sous l’autorité de seigneurs qui ne cessaient d’entrer en conflit. On a appelé cette période l’ère Sengoku « période des provinces en guerre ». Cet épisode a inspiré le récit avec en toile de fond, le poids de la religion qui annonce les futures tentatives d’évangélisation par les Jésuites chez Pedrosa, le fonctionnement politique de la société japonaise à l’ère Sengoku chez Matsumoto évoquée dans la séquence mettant en scène le jeune seigneur Tokitaka qui d’ailleurs porte le nom du seigneur de l’époque.


C’est à Matsumoto que reviendra le soin du chara design des personnages japonais ainsi que des décors. Il a pour cela travaillé avec un historien et s’est inspiré de reconstitutions de villages de pêcheurs et d’habitations de l’époque afin de coller au plus près du mode de vie au Japon du XVIe siècle.
Cyril Pedrosa lui, a planché sur le côté portugais. Si c’est lui qui est à l’origine du personnage de Fernando, Matsumoto va avoir cette idée géniale d’en faire un géant qui va rapetisser au fur à mesure qu’il est accepté par la population.

Représenter Fernando
Un récit choral
Du côté Pedrosa, le point de vue de Fernando, du côté Matsumoto, celui de Shobei le vieux pêcheur qui l’a recueilli mais également des autres villageois. Ce procédé choral est mis en évidence par les titres des différents chapitres. Les quatre chapitres Océan, Tempête, Ami, Loin nous font vivre les évènements aux côtés de Fernando alors que Matsumoto lui a choisi pour titres le nom des personnages japonais, la multiplicité des points vue complétant l’unicité du récit de Pedrosa. Une façon aussi d’en apprendre un peu plus sur chacun de ces personnages qui sont des représentants des différentes composantes de la société japonaise de l’époque.
POV
Si le récit de Matsumoto est rythmé par les saisons, celui de Pedrosa l’est par l’alternance jour/nuit.


Les rêves, les nuits d’errance hantées par les démons du passé que Fernando tente de noyer dans l’alcool, évocations en creux de celui qu’il a été tout comme les nombreux flashbacks qui ponctuent le récit nous en apprennent beaucoup sur la psychologie du personnage. Par ce procédé, l’auteur va aborder des éléments qui ne seront pas perçus par les villageois.
Because the night ...
Parce que c’était lui, parce que c’étaient eux
De nombreux thèmes parcourent l’ouvrage : le choc des cultures bien évidemment, l’acculturation aussi de Fernando, la découverte de l’autre, la mort, l’amitié, la reconstruction tant pour Fernando que Shobei, l’humanité tour simplement.
Si dans le synopsis de départ, le thème principal était l’altérité, il a peu à peu laissé place à l’amitié déclinée sous toutes ses facettes : souvenirs des moments partagés avec son ami d’enfance, l’amitié avec le vieux Shobei qui tend à la relation père-fils, l’amitié plus improbable avec Toramaru le samouraï voyou, l’amitié amoureuse aussi avec Komajiku pour ne parler que de Fernando.
Friends
La violence n’en est pas moins présente et peut surgir à tout moment. Elle l’est dans le passé de Fernando. Violence subie lorsqu’il était enfant, violence perpétrée lors des guerres menées, violence dont il veut se défaire. Elle l’est dans le présent. Violence animale avec l’épisode du milan et la tortue, violence humaine aussi. Il n’est qu’à voir les doigts et têtes qui volent dans le récit de Matsumoto.

Histories of violence
De la langue de Fernão Mendes Pinto à celle de Tanegashima Tokitaka
Le choc des cultures est exploité par deux dessinateurs de cultures différentes. Pedrosa ne parle pas japonais, Matsumoto ne parle ni français, ni portugais. Belle mise en abyme avec Nanbanjin non seulement du point de vue culturel mais également linguistique. Néanmoins, disposant d’une interprète et Mastumoto parlant également anglais, ils ont beaucoup moins été été impactés par la barrière de la langue que leurs personnages. Ils ont réalisé un travail absolument remarquable autour de la langue parlée par les différents protagonistes. Au début du récit de Pedrosa, ce que dit Shobei est transcrit en japonais. De même dans celui de Matsumoto, les propos de Fernando sont en portugais. Tous deux placent le lecteur dans les mêmes conditions d’incompréhension que Fernando et Shobei. Et puis au fur à mesure qu’initié par Shobei Fernando s’approprie la langue japonaise, portugais et japonais vont disparaître. Il va toutefois y avoir un décalage du niveau de langue entre les deux récits, une façon de montrer ce que, Fernando, pensant maîtriser le japonais, croit dire dans la version Pedrosa et ce qu’il dit réellement dans la version Matsumoto.


Not lost in translation
Sous le signe de Corto
Outre la transcription du langage et son évolution, un soin tout particulier a été apporté au langage de la nature : les oiseaux, le bruit du vent, de la pluie … à travers l’omniprésence des onomatopées utilisées à la manière d’un Hugo Pratt, Pratt à qui Cyril Pedrosa fait un joli clin d’œil ainsi qu’au plus célèbre marin du 9eme art, Corto Maltese, à travers 2 scènes : celle où Fernando épris comme lui de liberté et d’indépendance s’adresse aux mouettes tout comme son illustre prédécesseur dans Sous le signe du capricorne et celle de la rencontre avec Wei Wei qui rappelle le rapport que Corto entretenait avec les femmes.


Du côté de chez Pratt
Parce que ça les vaut bien
Le seul bémol, c’est son prix. 49 €, c’est une somme et je suis bien consciente que tout le monde ne peut pas se permettre de débourser autant pour une bande dessinée. Il reste toujours l’emprunt dans les médiathèques. 49 € oui mais pour une BD hors norme qui en veut deux à la pagination plus que généreuse. N’oublions pas qu’elle est publiée dans la prestigieuse collection Aire libre, gage de belle facture pour l’album. Pour cet ouvrage précisément, l’éditeur a même opter pour deux papiers différents : papier blanc glacé pour Pedrosa, mat blanc cassé pour Matsumoto collant ainsi au style graphique de chacun.
Si les deux couvertures sont la déclinaison d’une même scène, il n’en est pas de même pour celles de l’édition spéciale limitée à 1111 exemplaires qui reprend celles des deux cahiers parus en janvier.


Le premier cahier signé Pedrosa nous mettait en appétit en nous offrant le premier chapitre de son histoire avant que Fernando ne s’échoue au Japon. Le second, signé Matsumoto, nous présente le début de son storyboard au crayon de papier sur l’arrivée de Fernando et ses premiers contacts avec les villageois ainsi que ses recherches graphiques.


Outre, les couvertures différentes, l’édition spéciale bénéficie également d’une jaquette à quatre mains et de deux frontispices numérotés et signés par les auteurs.



Alors, achetez-le, empruntez-le, en tout dernier recours, volez-le mais surtout lisez-le !
Les propos de Cyril Pedrosa sont tirés de l’entretien réalisé à La Parenthèse, librairie spécialisée de bandes dessinées le samedi 9 septembre 2026 à l’occasion du Livre sur la Place.
POUR ALLER PLUS LOIN
L’ITW de Cyril Pedrosa

Chronique de Francine VANHEE



