Interview Thibault Vermot


Interview Thibault Vermot : Krimi

réalisée en visio

juin 2025

Thibault Vermot, bonjour. Merci de nous accorder un peu de votre temps afin d’échanger autour de Krimi, roman graphique paru il y a deux mois aux éditions Sarbacane dont vous avez signé le scénario. Enseignant, auteur de roman jeunesse et young adult, c’est là votre premier scénario de bande dessinée.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, Krimi proprement dit, j’aimerais que vous nous parliez un peu de vous et de votre parcours.

Je suis auteur depuis sept ans à peu près. Je suis écrivain depuis sept, huit ans et le premier texte que j’ai écrit Colorado train. À l’origine je le destinais à la littérature générale mais il se trouve que c’est un éditeur ado/adulte à l’époque, Sarbacane, qui a pris mon roman que j’ai retravaillé pendant deux ans à peu près et puis il se trouve que très rapidement après la sortie du roman en 2017, un an plus tard on signait déjà le droit d’adaptation en bande dessinée et que c’était Alex Inker qui était au dessin. Donc notre collaboration, elle trouve ses racines quasiment au début de notre carrière à tous les deux. Si je ne me trompe pas Alex il a publié Apache en 2016, moi j’ai publié Colorado en 2017 et voilà donc nos histoires sont assez entremêlées. Mais après ça il a illustré La route froide pour moi en 2019. et puis en fait quand il a eu à travailler sur Colorado train, il m’a soumis le storyboard pour que je lui dise ce que j’en pensais, donc voilà. Ma carrière est ce qu’elle est c’est-à-dire que j’ai à peu près douze romans derrière moi aujourd’hui mais je suis donc ce scénario de bande dessinée avec Krimi qui est donc une collaboration avec Alex et avec Alex, l’histoire date de quelques années déjà.

Roman, Sarbabane, 2017
Adaptation en bande dessinée, Sarbacane, 2022

Vous avez commencé simplement par l’illustration, Alex a illustré La Route froide. Vient ensuite l’adaptation et là il s’est carrément emparé de votre roman pour le transformer également puisqu’il a notamment changé d’époque et là enfin c’est vraiment une collaboration puisque ce scénario a été écrit spécialement pour la bande dessinée.

Oui , c’est ça. Oui exactement. Alors il se trouve que pour Colorado, il m’avait quand même demandé mon avis avant. (rire) Il m’avait dit Voilà je compte transposer dans les années 90. Qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce que ça t’embête ou pas ? Je ne sais pas ce qu’il aurait fait selon ma réponse. On a le même âge avec Alex. En fait, on a grandi à la même époque donc on a les mêmes références culturelles et moi, ça m’allait parfaitement qu’il transpose le roman dans les années 90. Mais bon il a quand même eu la gentillesse de me demander mon avis sur la question. Pour Krimi, oui c’est une collaboration vraiment différente puisqu’à l’origine c’est un petit roman que j’ai écrit et lui l’a storyboardé assez rapidement en deux semaines, quelque chose comme ça. Il avait à storyboarder 280 planches. Il a été très très rapide pour ça. Donc tout ce qui est écrit, tout le texte qui est écrit, c’est le mien mais il se trouve que l’organisation des planches, c’est vraiment Alex qui l’a pensée.

Krimi, c’est la genèse fictionnelle de M le maudit.

Vous vous étiez déjà intéressé à M le maudit en 2018 à travers un article universitaire  M le maudit de Fritz Lang (1931), ou la Ville inquiète.

Alors qu’est-ce qui vous a poussé à revenir sur ce sujet en y apportant de la fiction ?

Oui, alors il paraît que les écrivains écrivent toujours la même chose. Moi la présence du tueur qui fait crisser le rouage de la ville, ou le tueur qui fait crisser le rouage du décor, c’est un motif qui revient assez souvent dans mes écrits. Quand j’ai travaillé sur M le maudit pour cet article universitaire, il m’est apparu évidemment une fois après avoir bouclé l’article que je n’en avais pas fini avec cette histoire-là et en réalité il y a eu plusieurs comburants ou carburants pour ce projet-là. Il se trouve que l’article universitaire en a été un. Après j’ai lu Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel et je n’ai pas trouvé ça bon en fait (rire). Par contre, il était excellent quand il parlait de cinéma, Yannick Haenel et je me suis dit en bouclant le livre Ah je parie que je peux faire mieux que ça et je peux transformer la matière que j’ai, une matière de chercheur que j’avais rassemblée au sujet d’M le maudit pour le transformer en petit roman. Et rapidement en fait je me suis aperçu que le meilleur biais pour se faire, c’était de me mettre dans la peau de Fritz Lang et de parler avec « je ». Or il se trouve que Fritz Lang est déjà un personnage réel très problématique puisqu’il est soupçonné de l’assassinat de sa première femme entre autre et puis surtout quand il raconte quelque chose, il nous propose une possibilité du réel en fait. Il ne raconte jamais la vérité donc c’est une matière romanesque hautement inflammable et moi honnêtement comme écrivain, sincèrement, j’adore ça tout simplement. Je trouve ça particulièrement intéressant. Donc voilà comment j’ai fait pour peu à peu récupérer cette matière, la transformer pendant deux ans et puis me mettre enfin à l’écriture. Le premier jet a été très rapide. En un mois, c’était fait. J’ai travaillé un an à peu près sur le texte globalement mais en un mois le premier jet était écrit. Je savais précisément où j’allais et je savais précisément comment faire. Ce n’est pas toujours comme ça.

Comment êtes-vous passé du roman au scénario de bande dessinée ? Quand Alex est-il arrivé sur la projet ?

En fait, on a eu une réunion chez Sarbacane une fois que l’éditeur a accepté le projet, ce qu’il a fait très rapidement, quasiment dès le début moi je lui ai dit que je voulais Alex comme dessinateur. Il m’a dit Ah tu comprends Alex est très occupé, etc. Quand Alex a vu le roman et qu’il l’a lu, il a arrêté tous ses projets en cours en gros et il a décidé que ça serait sa prochaine priorité. Donc tout a été très facile. On s’est réuni chez Sarbacane à Paris au printemps 2021 et moi j’arrivais gonflé à bloc en me disant Ah je vais travailler sur un scénario de bande dessinée pendant un an, je vais apprendre plein de choses, etc … Et en fait il se trouve qu’Alex lui s’était déjà distingué dans sa carrière par des adaptions de roman. Il est très doué pour ça, il est très très efficace. Il a une manière d’appréhender les choses, de les faire siennes et puis de les transformer. Alors là pour le coup, là où je suis content, c’est que mon roman, il ne l’a pas transformé du tout. Il est rentré dans la matière et il en a fait quelque chose. Comme je vous le disais tout à l’heure, il l’a storyboardé en 2-3 semaines donc ça a été très très rapide et quand on est arrivé à la réunion il avait storyboardé déjà une partie et moi j’ai proposé plein d’idées. J’ai dit je pourrai m’occuper de ci, je pourrai m’occuper de ça et les deux autres Fred Lavabre, Alex m’ont regardé en me disant Mais(rire) ton travail à toi, il est fini. Maintenant vu qu’Alex a commencé à storyboarder, ça y est ; c’est à lui de prendre en main la matière. Et à vrai dire, j’ai fourni un petit travail supplémentaire sur des voix off parce qu’Alex cherchait des voix off efficaces mais mis à part ça, concernant la constitution des planches, je n’ai pas eu besoin d’apporter quoi que ce soit d’autant plus que face à des gens qui dessinent bien comme Alex Inker ou Frédéric Pillot avec qui je travaille pour des traductions dans une collection de Sarbacane, je suis facilement impressionnable, c’est-à-dire que j’ai lu beaucoup de bandes dessinées, j’ai lu beaucoup de choses picturales mais je n’estime pas avoir le savoir-faire nécessaire non plus pour donner mon avis sur la question. Il se trouve que vraiment dans le travail que fournit Alex, il y a très peu de différences entre le storyboard et les planches définitives. Il y a peut-être 4-5 planches qui ont changé de composition mais c’est tout. Sur 280, c’est ridicule. C’est-à-dire qu’il a l’œil qui directement permet de toucher juste. Et il se trouve que comme je vous le disais, il est tombé tout de suite en adéquation avec mon roman, il l’a transformé. Moi, je suis tombé en adéquation immédiatement avec le storyboard. Ça a été un travail extrêmement fluide.

Vous parliez de votre apport par rapport à la voix off. Qu’avez vous-apporté ?

Les dialogues viennent de mon roman. Ils ont tous été écrits. Pour les voix off, il cherchait 2-3 petits trucs supplémentaires, 2-3 idées supplémentaires donc je lui avais fourni sur chaque page des possibilités de voix off. Je ne pourrais plus vous dire très franchement ce qu’il a gardé, ce qu’il a laissé de côté. Je lui ai fourni beaucoup de matière pour que lui puisse en éliminer 90 % et garder seulement les 10 % restants. Je pense que c’est à peu près ce qui s’est passé mais là il s’agissait d’inventer une autre matière que ce qui était dans le roman, il cherchait autre chose pour voir. Il se trouve que 95 % de ce qui est écrit dans le roman y compris les titres de chapitres en français, – c’est lui qui les a passés à l’allemand, c’est sa petite marotte – mais moi ça me convient très bien comme ça, les titres de chapitres, ce sont les titres de chapitres originaux dans le roman.

Lors de l’entretien que j’ai eu avec Alex aux rendez-vous bd d’Amiens Alex m’a dit : Dans le pitch qu’il m’a amené, il y a 60 % de véridique, il y a 30 %, 40 % de vraisemblable.

Genèse fictionnelle de M Le Maudit, Krimi est une formidable mise en abyme avec de nombreux jeux de miroirs. Tels Fritz Lang qui dans sa vie comme dans son œuvre naviguait entre vérité et mensonge, réalité et fiction que vous évoquez d’entrée avec les différentes versions de la perte de son œil, vous mêlez également les deux dès le départ à travers la rencontre entre Fritz Lang bien réel et l’inspecteur Lohmann personnage fictionnel de ses œuvres à venir. On est loin du biopic ou la BD pédagogique dans ce récit entremêlant enquête policière, histoire du cinéma et contexte politique.

Comment le qualifieriez-vous ?

C’est un roman qui d’abord est très fidèle au personnage de Fritz Lang comme vous le soulignez dans votre petite chronique en forme de question. Fritz Lang est un personnage qui dès qu’il parle mêle immédiatement fiction et réel. Moi, la première fois que j’ai entendu parler Fritz Lang, c’était l’interview de 75 faite par William Friedkin, le réalisateur de L’Exorciste. Friedkin va chez lui à Los Angeles et lui demande de parler de certains aspects de son œuvre et certains aspects de sa vie et comme Fritz Lang est à la fin de sa vie, dans une certaine mesure cette interview est une forme de somme de ce qu’a été sa vie. Et quand il vous parle du fait que quand il tournait M le maudit, un inspecteur l’a traîné sur les lieux d’un vrai crime pour qu’il voie ce que c’était qu’un vrai cadavre et qu’aujourd’hui encore à près de quatre-vingts ans il se réveille en entendant le sang goutter au sol ou quand il vous parle de sa fuite d’Allemagne avec la police allemande qui scanne tous les wagons et qui s’arrête au dernier où il est lui, évidemment vous êtes accroché, vous êtes pendu à ses lèvres réellement. Vous en avez des frissons tellement c’est bien raconté. Mais ce n’est qu’une narration en réalité parce que quand vous creusez un peu les choses, vous vous apercevez qu’effectivement ça aurait pu se passer comme ça mais ça ne s’est pas forcément entièrement passé comme ça.

Et donc en fait Krimi, à ce niveau-là est très fidèle à ce qu’est le ,personnage de Fritz Lang, c’est-à-dire un être qui a vraiment existé mais qui a passé son temps à créer sa propre légende, à s’automythifier et chez qui pour finir, il est très difficile de séparer le bon grain de l’ivraie. Effectivement, c’est un texte qui à l’origine est très documenté. Vraiment, je suis allé fouiller dans tous les papiers universitaires que j’ai pu trouver, dans les cartons de l’université de Los Angeles parce qu’il a légué ses papiers à l’université de Los Angeles dont j’ai parcouru les archives. Tout ça est très fascinant mais à chaque fois on a quand même affaire à un personnage insaisissable et moi je voulais vraiment dans mon texte rendre cet aspect-là. Oui, on est très loin du biopic et dieu merci. Moi, le biopic, ça ne m’intéresse pas. La pédagogie en bande dessinée, franchement … Moi, quand j’ouvre une bande dessinée, c’est pour être emporté en fait, ce n’est pas pour apprendre des choses ; Je peux apprendre des choses en ouvrant Wikipédia. J’en apprendrai autant et plus rapidement. Je n’ai pas besoin d’images pour ça. Je ne fais pas partie de cette génération qui a besoin de bandes dessinées pédagogiques. J’ai tendance à mépriser un peu ça et dieu merci si je suis très loin du biopic. Par contre cette histoire-là, elle est très fidèle à ce qu’est le personnage de Fritz Lang. À chaque fois le ferment de la situation qui est évoquée est réaliste mais par contre le développement qui en est fait est quasiment systématiquement une extrapolation, une exagération, une caricature, un départ vers le fictionnel. Je vais prendre deux exemples : l’exemple du sable qu’on blanchit au lance-flammes pour le rendre plus blanc. Fritz Lang a vraiment fait un voyage en Asie, a vraiment vu nous dit-il des marchands de street food chauffer du sable à blanc avec de la flamme mais par contre le coup des lance-flammes, c’est absolument inventé. C’est totalement faux. (rire) Les techniciens n’ont pas mis la main sur un stock de vieux lance-flammes de la seconde guerre mondiale pour blanchir le sable. Donc, ça c’est une extrapolation.

Quand Fritz Lang, Lohmann et Peter Lorre vont à la krankenhaus de Sainte Edwige pour voir Peter Kürten en train de suivre une séance avec son psy, tout ça est absolument inventé. Seulement, Peter Kürten a vraiment eu un psy Karl Berg dont j’ai lu le livre qui fait la chronique de ses entretiens avec le tueur. La krankenhaus existe réellement. Des enquêteurs ont vraiment enquêté sur Peter Kürten. Par contre cette idée de on va trouver un petit endroit avec une espèce de camera obscura et puis de trous dans le miroir (quasiment autour), ça c’est absolument inventé mais par contre c’est délicieux parce que on est dans la pure métaphore du cinéma et en même temps on est dans un moment particulier de l’histoire où vraiment on pénètre dans la, psyché du tueur et c’est un travail nécessaire pour Peter Lorre aussi qui lui est nourri à la méthode Stanislavski, donc c’est-à-dire que pour lui, il fait devenir le personnage. Donc voilà Il y a beaucoup d’éléments réels ou réalistes ou absolument crédibles ou cohérents ou logiques qui entourent cette histoire-là mais le cœur noir de l’histoire, c’est une pure invention mais moi je m’amuse beaucoup comme ça en tant que romancier, c’est très important.

Vous parliez de camera obscura ce qui m’amène à l’épisode de la perte de son œil. Ne peut-on pas également le considérer comme un prélude à la métaphore de l’œil et du regard qui va traverser tout le récit : du monocle du réalisateur à l’objectif de la caméra sans oublier le regard porté à travers le trou d’une serrure ou derrière une glace sans tain faisant passer le lecteur de spectateur à voyeur ?

Oui, oui bien sûr. Ce qui est assez marrant pour les quatre histoires eu sujet de l’œil, c’est que en fait ces quatre histoires existent. Si vous lisez les biographes de Fritz Lang, vous vous apercevez que les quatre versions de l’histoire existent. Par contre moi je me suis aperçu que sur certaines photos ou certaines peintures représentant Fritz Lang, oui parfois il portait le monocle au mauvais œil (rire). Alors est-ce que c’est une question d’inversion en miroir de l’image par rapport à l’originale, je n’en ai aucune idée en réalité mais il ne m’en fallait pas plus pour imaginer que potentiellement tout ça était un vaste flan et que cette histoire d’œil avait été créée pour mystifier parce que Fritz Lang passe sont temps à mystifier de toute façon. En fait Fritz Lang, c’est un être qui vit dans la fiction, qui vit dans le fictionnel, qui vit pour ses films, que la politique n’intéresse pas à l’origine du tout, absolument pas. Que Thea von Harbou se rapproche du parti nazi par exemple, ça lui passe largement au dessus de la tête, lui ce qu’il veut faire, c’est tourner des films. Et en fait sa rencontre avec Lohmann dans Krimi, elle vise à ce que voulait faire le gars qui l’a emmené sur la scène de crime dont je vous parlais dans l’interview de 75 en fait à lui, faire remettre les pieds sur terre, à lui faire dire le cinéma peut avoir un intérêt social même socio-politique. Donc Lohmann essaie de le tirer vers ça mais sinon à l’origine Fritz Lang ne vit que pour le cinéma. Donc oui pour lui, tout est scène à tourner, tout est acting, tout est caméra. Donc voilà, cette métaphore elle court à travers tout le texte et toute la bande dessinée pour ça.

Quand on parlait de jeux de miroirs, il y a ce formidable jeu sur les prénoms : les 3 Peter: Peter Kürten, le véritable tueur, Peter Lorre, l’acteur et Peter le singe en peluche de Fritz Lang, témoin muet de ce qui se passe dans son appartement. Et puis il y a les 2 Hans : Hans Beckert, le tueur de M. le maudit mais aussi Hans le majordome, personnage au passé trouble qui au fil du récit devient de plus en plus ambigü et inquiétant, l’un incarnant la figure du mal individuel, l’autre celle du mal collectif à venir.

Moi, c’est un personnage qui m’a fascinée et j’aimerais en savoir plus sur lui.

C’est un personnage qui pourrait donner lieu à un roman en soi et à vrai dire dans le roman que j’avais fourni à Alex, il y avait beaucoup plus de scènes avec lui, il était beaucoup plus développé. Il se trouve qu’Alex adore ce perso aussi. Il aime beaucoup le majordome et d’ailleurs dans les quelques scènes où il apparaît dans Krimi, il lui rend parfaitement honneur. La première fois où moi je l’ai vu apparaître dans les pages de Krimi, je buvais du petit lait, réellement parce qu’à mon sens Alex en avait immédiatement saisi toute la finesse. C’est quelqu’un qui n’en pense pas moins. C’est-à-dire qu’il a son fonctionnement. Au-delà du fait d’être un majordome impeccable qui fait dire à Fritz d’ailleurs Les gens ne savent pas ce que c’est que de ne pas avoir de majordome ou d’avoir un majordome, au-delà de ça, il incarne effectivement une espèce de mal souterrain qui finit par ronger peu à peu, qui finit par se révéler tout comme l’est la lèpre nazie à l’époque évidemment. Donc Hans à l’origine, il est là pour donner la réplique. Je l’avais créé pour ça, pour donner la réplique à Lang dans des scènes intéressantes parce qu’en fait si on s’intéresse un peu à sa biographie, Fritz Lang et Thea von Harbou ne vivent pas ensemble, ils vivent l’un à côté de l’autre mais ils ont leurs emplois du temps absolument séparés et ne se voient pas si souvent que ça. Donc il me fallait quelqu’un qui donne la réplique à Lang pour qu’il ne soit pas dans le monologue constant seul dans son appartement. Un majordome, c’était parfait pour ça. Moi j’ai toujours aimé les personnages très compassés qui disent Monsieur à chaque phrase, personnellement je trouve ça très drôle – j’espère que ça transparaît un peu dans la BD – mais en attendant, il me fallait quelqu’un pour lui donner la réplique. Et peu à peu Hans a pris son envol et est devenu un personnage de plus en plus individualisé comme je le disais qui n’en pense pas moins et qui finit par se révéler à la fin. Alors c’est un personnage qui n’a pas existé en tant qu tel évidemment. Là, il n’y a absolument rien de réaliste, c’est une pure création de fiction,

Tout est devenu politique et tout le monde est devenu politique et donc Hans a pris sa revanche sociale dans une certaine mesure même si rien, absolument rien n’est dit à ce niveau-là mais on pourrait l’estimer en tout cas. Dans le roman que j’avais fourni à Alex, ils parlent de leur enfance tous les deux. Hans a grandi en Pologne, Lang a grandi en Autriche. Ils ont grandi pas très loin l’un de l’autre donc ils sont capables de parler des mêmes choses parce que leurs villages n’étaient qu’à une centaine de kilomètres d’écart, quelque chose comme ça. Alors ça, c’est des passages qui n’apparaissent pas dans Krimi mais ça leur donnait une profondeur supplémentaire. Peu à peu Hans s’est individualisé et a fini par représenter malheureusement pour lui le mal qui a gagné.

Dans votre article de 2018, vous avez déclaré : « Pour envisager le propos essentiel du film, nous devons nous tourner vers le second sous-titre original donné par Fritz Lang à M le Maudit : Eine Stadt sucht einen Mörder, soit, littéralement, Une ville cherche un assassin. Le grand mérite de ce sous-titre est de placer au premier plan la ville et au second le meurtrier. »

N’en est-il pas de même dans Krimi où Lang et Lohmann arpentent le Berlin des années 30 : Berlin avant-gardiste de la Nouvelle objectivité à l’architecture moderne mais aussi le Berlin mal famé du crime organisé des Ringvereine ?

Si. La ville est très importante, très très importante même. J’ai commencé à écrire le roman avec un travail documentaire qui était un travail de recherche littéraire sur ce qui s’était écrit sur Berlin à cette époque-là. Moi, une de mes pierres de touche en fait ça a été Walter Benjamin qui a écrit plein de petits fragments sur son enfance berlinoise mais qui voulait aussi écrire une somme, une grande somme qui s’appelait Paris, capitale du XIXe siècle et dans Paris, capitale du XIXe siècle qui existe aujourd’hui, il y a des tas de fragments parce que Walter Benjamin était le spécialiste d’avoir de très grandes idées et de nous les fournir que sous forme d’aphorismes. Toute son œuvre n’est constituée que de fragments, d’aphorismes ce qui a un côté ruine délicieux. Enfin ruine délicieux quand on connaît la fin de Walter Benjamin, c’est beaucoup moins drôle. Il s’est suicidé à la frontière franco-espagnole de peur d’être récupéré et renvoyé en Allemagne. Bref tout ça pour dire que oui oui Berlin est quelque chose de très important. Le Tiergarten par exemple qui apparaît dans la bande dessinée, qui n’est pas nommé mais qui apparaît est un lieu central pour Berlin par exemple. C’est l’endroit où on promène les petits enfants mais en même temps où tous les chômeurs se réunissent à cause de la crise pour parler entre eux ou essayer de trouver du travail. On a affaire à une ville qui possède vraiment ses souterrains et au fur et à mesure de mes recherches là, de type universitaires à l’époque de mon article, je me suis aperçu qu’effectivement ce qu’on appelle les ringvereine, l’espèce de mafia qui sous-tend tout le Berlin de cette époque-là était très mise en place. Et c’est ce qui est mis à l’honneur dans M le maudit d’ailleurs : on a affaire à un combat entre flics d’un côté et malfrats de l’autre. Et justement ce sont les malfrats qui trouvent l’assassin Kurt Rigert. Donc ils ont une puissance non négligeable ; il fallait fatalement que ça apparaisse dans la bande dessinée. Il se trouve que aussi quand je parle de ce genre de choses, je touche une corde sensible chez Alex qui adore ce genre de personnages, qui adore les personnages de malfrats. Si on se souvient d’Apache, par exemple ou si on se souvient d’Un travail comme un autre, ce sont des figures qui sont vraiment mises à l’honneur. Donc je n’ai écrit le texte à l’origine pour qu’Alex s’en empare (rire) mais quand il s’en est emparé tout était là, pour qu’il soit alpagué par cette situation. Et le fameux Adolf Muskel qui a les dents en or existait vraiment et il s’appelle Adolf aussi. Là vous parliez de jeux sur les prénoms, tout à l’heure : Adolf Hitler et Adolf Muskel qui dirige les bandits. Alors, il ne s ‘appelle pas Adolf du tout dans le film M le maudit mais ce Adolf Muskel [NDLR : Adolf Leib, surnommé Adolf « Le muscle »] gérait vraiment les ringvereine de l’époque et apparaît dans toute la littérature de l’époque quand on s’intéresse aux groupes criminels. Voilà, c’est un personnage qui a son importance et qui permet à Fritz Lang d’avoir le décalage nécessaire pour faire en sorte qu’M le maudit soit vraiment ancré dans son époque.

Ça n’est plus une fiction comme Les Nibelungen, ça n’est plus une fiction comme La femme dans la lune, donc ça n’est ni une espèce de fantaisie rêvée, ni un film de science-fiction qu’il nous fournit, c’est un film sur la police, les méthodes de la police et sur le crime et ce qu’est le crime. C’est très concret. Comment il est parvenu de l’un à l’autre ? En fait, à l’origine, moi, c’est la question que je me posais. Comment il est passé de La femme dans la  lune à M le maudit ? C’est une bascule très particulière. C’est pour ça que Lohmann est apparu en fait. Il me fallait un personnage qui permette cette jonction entre le « vos films parlent de n’importe quoi » et « on va parler des vraies choses, de ce que c’est que la vraie vie et on va essayer de faire en sorte que votre cinéma pour une fois ait une utilité publique voire politique« . Et le personnage d’Adolf Muskel fonctionne un peu comme ça. Quand ils sont en train de se balader d’un tournage à l’autre, ils tombent sur un autre plateau où on tourne un film avec des comtes, des comtesses ou des marquises, film que les gens de l’époque adorent en fait. Quand vous regardez ce qui sortait en France ou en Allemagne à cette époque-là, il y a des histoires abracadabrantesques de comtes déguisés en coiffeurs ou en barbiers pour draguer je ne sais quelle marquise, les gens adorent ça en fait. Ce n’est pas du tout ce qui intéresse Adolf Muskel.

Le but d’Adolf Muskel, c’est de faire en sorte que tout ça sonne vrai. Donc on va rajouter un rideau pour cacher la cache à charbon et puis on va recruter de vrais malfrats pour tourner dans M le maudit et on va appeler les charpentiers de Hambourg qui nous doivent un petit quelque chose parce qu’on leur a sauvé les fesses dans une baston de rue pour qu’ils viennent construire la ville à trois étages dont Lang a besoin etc, etc … Donc ces figures-là Lohmann d’un côté, le flic et Adolf Muskel de l’autre sont deux figures qui sont elles dans le concret de la vie et qui permettent à Lang de fournir un film où ces deux concrets se rencontrent.

Concernant le cinéma, je vais vous poser la même question que j’avais posée à Alex et qui sous-tend tout le récit : Pensez-vous que l’art en général et le cinéma en particulier a le pouvoir cathartique de changer le monde ?

Oui, j’en suis absolument persuadé. Je suis en général persuadé que l’art a ce pouvoir et si je n’en étais pas persuadé, je n’écrirais pas aujourd’hui. Mais attention, c’est un couteau à double tranchant. Il ne faut pas oublier une chose c’est qu’il peut y avoir des aspects positifs à la catharsis du cinéma mais le cinéma ou l’art en général peuvent aussi donner de mauvaises idées dans une certaine mesure. Il ne faut pas se voiler la face en croyant que l’art n’a qu’une belle conséquence. J’ai travaillé avec mes troisièmes parce que par ailleurs je suis prof en collège sur un bouquin de Markus Zusak qui s’appelle La voleuse de livres. Je ne sais pas si vous l’avez lu ou si vous en avez entendu parler. C’est un très beau livre, il faut absolument lire ça. Ça parle de la puissance du langage en fait. La gamine qui est l’héroïne du bouquin apprend à lire sur le tas pour ainsi dire, pas grâce à l’école mais grâce à des rencontres. Elle adore ça la lecture mais au bout d’un moment elle se rend compte qu’en fait Hitler aussi a réussi à soulever un pays – ça se passe pendant la seconde guerre mondiale en Allemagne; elle, elle est allemande et elle voit tous ses amis juifs se faire tuer au fur à mesure ou se faire rafler et elle finit par se dire qu’Hitler aussi, lui, n’a eu que les discours comme arme mais que ça a plongé l’Europe dans une vraie catastrophe. Alors si ma parole n’est pas suffisante pour soutenir cette idée que l’art est un couteau à double tranchant et peut servir les bonnes causes comme les mauvaises causes … Moi je fais partie de cette génération qui a écouté Metallica et dans les années 90. Dès qu’il y avait un meurtre de masse, on disait que c’était à cause de Metallica aux États-Unis ou à cause de Marilyn Manson. Moi j’ai toujours trouvé que c’était complètement débile de dire ce genre de truc mais il ne faut pas oublie une chose c’est que quand on est éduqué, quand on est éduqué à avoir un regard critique sur les choses, oui bien sûr c’est facile de pouvoir laisser cette idée à distance mais a contrario quand on est en déshérence pour X raisons et qu’on se raccroche à une chanson dont les paroles sont violentes et qui vous explique que vous pouvez vous venger de manière gratuite si jamais vous prenez un flingue et que vous y croyez, que vous vous accrochez à ça – je ne suis absolument pas comme ça mais j’imagine que ça peut fonctionner comme ça – eh bien à un moment donné ou à un autre, oui l’art peut avoir aussi des aspects négatifs vraiment. Et ça, je me suis fait enguirlandé à moitié (rire) par une libraire, il n’y a pas très longtemps parce que dans un roman que j’ai écrit récemment Dark Glory qui est la suite de Colorado Train …

qui se passe aussi dans le milieu du cinéma d’ailleurs, le cinéma hollywoodien …

Exactement. Il y a un personnage de flic, Georges, qui finit par commettre un crime et il commet un crime parce qu’il a lu trop de comics.

Et la libraire me disait mais les comics, ce n’est qu’une œuvre, ce n’est que de la fiction, comment est-ce qu’on peut … Et en fait, je lui ai conseillé de se replonger dans les comics des années 40-50 pour qu’elle lise non pas les histoires mais les pages de pub. En fait toutes les trois pages, vous avez une page de pub qui vous apprend comment devenir un homme, un vrai. C’est toutes les trois pages, c’est du martèlement constant et si vous êtes un petit gamin américain çà cette époque-là et que vous achetez 3-4 comics par semaine et que vous avez affaire à cette espèce de martèlement constant, eh bien oui vous avez envie de devenir un homme, un vrai et peut-être que les histoires de crime peuvent vous monter à la tête. Après, ce que je racontais dans cette histoire-là, c’était sourcé d’après également les écrits d’un psychiatre de l’époque qui était catastrophé de voir en entretien avec des enfants que les gamins étaient si habités par la violence et considéraient la violence comme quelque chose d’absolument normal. On a tendance à croire que c’est une problématique absolument contemporaine, c’est tout à fait faux. Il y a des décennies de ça, c’était déjà le cas. On pensait que l’art nourrissait de manière négative le cerveau des jeunes gens. Donc, c’est un couteau à double tranchant. Oui l’art peut sauver le monde (rire) mais attention à ne pas en faire un mauvais usage. C’est comme tout, en fait.

J’aimerais bien qu’on s’arrête quand même sur la travail époustouflant d’Alex Inker.

Quelles ont les mises en scène ou les planches qui vous ont le plus bluffé ?

Lui adore ses cases en forme de jeu de l’oie, moi aussi. (rire) J’adore ses cases en forme de jeu de l’oie, j’adore son travail sur l’aspect brumeux de la ville en général. J’adore toutes ses planches où il y a des voitures, le passage avec le psychiatre Karl Berg et le criminel Peter Kürten, je l’aime beaucoup. J’aime beaucoup le moment où Peter Lorre et Thea von Harbou sont en train de parler de ce que c’est qu’être un homme et créer et puis être une femme et créer. C’est un passage qui me tient vraiment beaucoup à cœur dans le texte et je trouve qu’Alex l’a vraiment mis à l’honneur. Je crois que mon passage préféré – ça tient autant au dessin qu’à la narration parce que je suis en fait en réalité incapable de faire la séparation entre les deux – c’est le moment où Inge Landgut, la petite gamine passe son casting avec Fritz Lang et qu’elle lui dit (rire) Tu devrais reproduire l’ombre …

Alors c’est pareil, ça n’a pas existé ça bien sûr mais Inge Landgut est vraiment venue faire le casting toute seule, sa maman l’a laissée traverser la rue toute seule et elle n’a pas froid aux yeux. Et oui elle a bien joué dans Emil et les détectives mais par contre les idées qu’elle donne à Lang ... Je trouve qu’Alex l’a rendu très finement ce passage-là.

Ce n’est pas la première fois que vos intrigues se déroulent dans le milieu du cinéma. C’était déjà le cas, on l’a évoqué tout à l’heure pour Dark Glory avec le cinéma Hollywoodien des années 50.

Pensez-vous dans un avenir plus ou moins proche revenir sur le cinéma ? Sous quelle forme ? Roman, Bd ou autre?

Sur le cinéma, je ne sais pas trop. Honnêtement, je sors de trois œuvres où j’ai évoqué le film noir. Dans Mangaka le roman ado, je le faisais. Dans Dark Glory, je consacre à peu près 700 à 800 pages à ce que c’est le thriller ou le film noir pour ainsi dire et avec Krimi donc je boucle une forme de trilogie initiée il y a quelques années. En ce moment, je n’ai pas d’idée en lien avec le cinéma.

Pas de cinéma pour l’instant donc. Krimi, c’est votre premier scénario de BD, votre première incursion dans le domaine de la bande dessinée. Allez-vous renouveler l’expérience ?

J’aimerais bien. J’en ai parlé avec Alex, j’adore ce qu’il fait. Je me verrais bien travailler avec quelqu’un d’autre, c’est vrai mais avec lui, on a une relation privilégiée, une méthode de travail privilégiée. Comme je vous le disais, c’est très fluide. Or ça ne se passe pas toujours comme ça, ça j’en suis vraiment conscient. Moi, je ne suis pas scénariste de BD. Je suis romancier à l’origine et je suis très à l’aise avec la forme romanesque. J’ai dit à Alex Qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce qu’on peut refaire ça ? Est-ce que je peux te passer un roman et toi tu le storyboardes, tu le transformes en bande dessinée juste après ? Il m’a dit Oui, je préfère qu’on fonctionne comme ça. Parce que lui, ça lui laisse son entière liberté. C’est un homme-machine Alex en fait. Je suis très content d’avoir travaillé avec lui sur Krimi et puis en partie avec Colorado Train mais je suis très conscient aussi que c’est quelqu’un qui adore travailler seul et concevoir le monde de A jusqu’à Z. C’est un Worldbuilder Alex et moi aussi dans une certaine mesure donc si on fait ça comme ça, on ne se marche pas l’un sur l’autre et à la limite, c’est très bien comme ça. Moi je fais ce que je sais faire et je pense que je le fais bien à force et lui, ça lui va comme ça, c’est très bien comme ça pour qu’il puisse y mettre sa vision des choses, sa patte etc …

Vous avez dit que vous vous verriez bien travailler avec quelqu’un d’autre. Hormis Alex Inker, quels sont les dessinateurs avec lesquels vous souhaiteriez collaborer ?

Casterman, 2025

Alors oui, il y a d’autres dessinateurs. Maintenant, je suis devenu très très difficile en dessins de bande dessinée aujourd’hui. J’ai du mal à trouver mon compte dans ce qui sort actuellement ? On a un concurrent qui a sorti Electric Miles il n’y a pas très longtemps avec Brüno et Nury. Je trouve son dessin génial, par exemple. Lui, c’est quelqu’un à qui j’aurais effectivement envie de proposer quelque chose.

Brüno, Alex évidemment … quels sont les autres dessinateurs dont vous aimez le dessin ?

Hugo Pratt, mais bon, c’est pas possible. (rire) Moi Mon problème en fait c’est que Mon référentiel BD pour moi le grand âge d’or de la BD, c’est les années 70-80-90. Or c’est une époque qui est passée et on ne fit plus de la BD comme ça aujourd’hui. Il n’y a pas très longtemps, je suis tombé sur le Blueberry de Sfar et Blain, honnêtement j’ai trouvé ça inintéressant. Très franchement, je préfère largement les scénarios de Charlier à ce qu’eux sont capables de pondre à trois cerveaux. J’ai une conception de la BD qui est assez à côté de la plaque par rapport à ce qui se fait maintenant. Donc voilà mes référentiels BD datent un peu et j’ai du mal à trouver satisfaction dans la production de bande dessinée actuelle. Il faudrait peut-être que j’en lise plus aussi. J’ai tendance à rester sur mes vieilles références. (rire) Mais il y a des dessinateurs qui m’intéressent. Je crois qu’aujourd’hui, c’est un peu triste à dire mais le manga m’intéresse beaucoup plus en général au niveau du dessin, de ce qu’on peut faire en dessin que le style pseudo bâclé auquel on a affaire aujourd’hui qui parfois réussit très bien mais d’autres fois …

Chronique de l’album

Par exemple quel bouquin est sorti il n’y a pas très longtemps …. Le tableau … ça vous dit quelque chose? C’est un des gars de Charlie Hebdo qui a sorti ça.

Ah oui ! Deux filles nues de Luz, c’est ça ?

Oui, c’est ça ! Exactement. En fait, le propos m’intéresse vraiment mais le dessin me glace sincèrement donc j’en suis resté au figuratif très léché.

Moi ça été mon immense coup de cœur de l’an dernier.

Je sais très bien, je vous le dis Je suis à côté de la plaque.

Mais quand Alex me dit que mon projet sur Howard pourrait le fixer pendant deux ans à une table de travail parce qu’il va travailler sur Frank Frazetta et Windsor-Smith, moi je signe des deux mains pour entendre ce genre de choses. Je suis très admiratif de Kentarō Miura sur Berserk, le manga Berserk qui est exceptionnel et d’une maestria incroyable

et qui va ressortir dans une très belle édition en plus …

Oui, j’ai déjà acheté le premier tome. Donc exactement (rires). Je suis très content de le voir sortir en grand format d’ailleurs parce que ça rend enfin un tant soit peu honneur à ces pages sur lesquelles il a passé je ne sais pas combien d’heures de travail. Moi, un gars comme Alex qui passe 12 heures par jour sur sa table de travail, ça me va très bien comme ça même si ça doit être terrible en réalité (rires). Après, moi je passe des heures et des heures sur mes textes aussi donc je suis capable de me mettre dans sa peau. Mais moi, il me faut quelqu’un comme ça, quelqu’un qui à une époque où il travaillait sur La route froide inventait ses propres outils. Il inventait ses propres stylos à encre, ce genre de choses. Il me faut quelqu’un qui travaille dans la chair, dans le papier avec de l’encre, des choses comme ça. Si c’est pour travailler sur tablette, ça ne m’intéresse vraiment pas. Pour moi, il faut vraiment qu’il y ait une chair de la création qui soit là. Ça, ça m’intéresse véritablement.

D’autant plus que lui se renouvelle à chaque fois en cherchant effectivement le trait, les outils les plus appropriés au récit …

Oui, c’est exactement ça. Quand on a fêté les 20 ans de Sarbacane, c’était en 2023, on s’est pointé à la soirée tous les deux. Il est venu vers moi. Il dépassait tout le monde d’une tête parce qu’il est assez grand Alex. Il est venu vers moi en fendant la foule et en disant Thibault, Thibault, j’ai inventé un truc pour Krimi Tu vas voir c’est génial Il m’a monté les photos de son fusain et de son posca. Et je me suis dit Ouah , travailler avec quelqu’un comme ça, c’est un luxe extrême. Quand on est habitué à ça, est-ce qu’on a envie de redescendre (rire) et sortir de la BD pour sortir de la BD ? La réponse est non, carrément.

Interview de Francine VANHEE

POUR ALLER PLUS LOIN

La chronique de l’album

L’ITW d’Alex W. Inker

Autour de Colorado Train

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